LE MESSAGER DE CHARLEMAGNE DEVANT MARSILE
Tant chemina Gane près Blancandrin, que l'un à l'autre ils donnèrent leur foi de travailler à la mort de Roland.
Par monts et vaux chevauchant, ils arrivent à Saragosse, et sous un if descendent.
Au pied d'un pin un trône se dressait, enveloppé de soie d'Alexandrie.
Là est assis le roi qui tient l'Espagne. Autour de lui sont vingt mille païens.
Par grande soif d'apprendre des nouvelles, aucun ne bouge, aucun ne souffle mot, quand Ganelon et Blancandrin paraissent.
Devant le roi s'avance Blancandrin, qui par le poing tenait le comte Gane :
— « Salut î, dit-il, « au nom de Mahomet, et d'Apollon dont nous suivons la loi.
» Nous avons fait votre message à Charle.
•» Il a levé ses deux mains vers le ciel, et loué '^ieu sans faire autre réponse.
» Mais il envoie un sien noble baron, prisé parmi les plus puissants de France.
» Sachez par lui ce qu'il veut : paix ou guerre. »
Marsile dit : « Nous écoutons. Qu'il parle! »
Lors Ganelon prend son temps, se recueille; puis avec art commence son discours, en homme expert qui s'entend à parler.
11 dit au roi :
« Soyez en garde à Dieu, le roi de gloire à qui tout culte est dû.
» Charle le preux vous mandv^ ce message :
» Si, baptisé, vous vous faites chrétien, vous recevrez la moitié de l'Espagne.
» Si cet accord par vous est refusé, vous serez pris, puis garrotté de force, et mené droit à Aix, la capitale.
)) Un jugement y finira vos jours : vous mourrez là, dans l'opprobre et la honte. »
Le roi Marsile était tout frémissant. Son brai, qui lient un javelot, se lève. 11 va frapper. D'autres bras le retiennent.
Le roi Marsile a changé de couleur: sa main brandit la Hèche aux pointes d'or.
Gane le voit; il saisit son épée, et de deux doigts la tire du fourreau.
— « Épée, dit-il. vous êtes claire et belle.
» Devant ce roi tant que je vous tiendrai, Charle mon roi n'aura pas lieu de dire que je sois mort tout seul chez l'étranger.
» Leur meilleur sang vous paiera de mon sang. »
Lors les païens : « Empêchons qu'ils se battent. »
Les principaux ont tant prié Marsile que sur son trône il s'est enfin rassis.
Son oncle dit : « C'était vous donner tort que de vouloir le frapper sans l'entendre. Il vous convient d'écouter ce Français. »
— Lors Ganelon : « Je veux bien passer outre ; mais je ne puis, pour tout l'or que Dieu fit, me donnât-on tous les trésors d'Espagne, me dispenser, si j'en ai le loisir, de déclarer ce que mon puissant roi vous mande, à vous, son mortel ennemi. »
Gane portait un grand manteau de martre, couvert de soie venue d'Alexandrie : il le rejette; et Blancandrin le prend.
114 LA CHANSON Dlî ROLAND.
Pour son épée, il entend la garder; et du poing droit il tient sa poignée d'or.
On se disait : « C'est un noble baron. »
A pas comptés Gane du roi s'approche ; puis il lui dit :
— « Vous vous fâchez à tort.
» Le roi qui tient la France, Charlemagne, si vous prenez pour loi la loi chrétienne, vous donne en fief la moitié de l'Espagne. L'autre sera pour son neveu Roland. Vous aurez là certe un lier compagnon.
» Si cet accord par vous est refusé, dans Saragosse on vous assiégera ; vous serez pris, puis garrotté de force ; jeté sur un mauvais cheval de charge, au lieu d'avoir destrier, palefroi, mule ou mulet pour chevaucher à l'aise; et, conduit droit à Aix la capitale, où par arrêt vous perdrez votre tète.
» Voilà le bref que Charle vous envoie. »
Dans le poing droit il lui remet la lettre.
Le roi Marsile est rouge de colère.
Brisant le sceau, il en jette la cire; voit d'un
LA. TRAHISON. Ho
regard ce que porte le bref; puis, l'œil en feu, dit à ses chevaliers :
« Charle me dit, comme empereur de France, d'avoir souci de sa grande colère.
» C'est pour Basan et son frère Basile, décapités sur les monts d'Haltoïe.
» Si pour mon corps je veux avoir vie sauve, je dois livrer le calife mon oncle.
» Que je l'envoie! Sinon, point d'amitié. »
Le fils du roi dit alors à son père :
« Le comte Gane a parlé comme un fou. Après tels mots, il n'a plus droit de vivre. Livrez-lemoi; et j'en ferai justice. »
Gane l'entend; il brandit son épée; et il s'adosse à la tige d'un pin.