‹ La Chanson de RolandChapitre 4 sur 68 · I. — L'Iliade française · texte numérisé non relu

I. — L'Iliade française

Il y a les épopées savantes, produit d'un art raffiné qui se complaît en inventions ingénieuses dont il n'est pas dupe. h'Énéide, la Divine Comédie, la Jérusalem délivrée, le Pai^adis perdu sont les plus remarquables.

Il y a les épopées populaires, produit d'un art spontané, où la naïveté domine, h' Iliade en est le type incomparable. Immédiatement après elle il faut placer la Chanson de Roland.

Quand Voltaire prononçait que les Français n'ont pas la tête épique, il disait vrai de ses », contemporains et de lui-même. Mais à son insu ' il calomniait nos ancêtres. Il ne connaissait pas tous ces poèmes héroïques que nos pères 1 avaient semés par le monde et qui, imités ou traduits, furent accrédités en Europe jusqu'à la Renaissance, mais ensuite ont été si oubliés que La Harpe et Nisard, les deux grands classiques de la critique française, n'ont même pas honoré d'une mention le poème où nous reconnaissons la merveille littéraire du moyen

Notre Iliade a son Achille et son Patrocle dans les deux amis, le bouillant Roland et le sage Olivier; son Agamemnon dans Gharlemagne; son Nestor dans le duc Naime. Elle a eu ses aèdes dans les jongleurs qu'applaudissaient tour à tour l'aristocratie des châteaux et la plèbe des places publiques.

Tout comme l'œuvre d'Homère fut précédée de chants populaires qui disaient la chute de Troie, le héros des Therraopyles françaises, avant de devenir le sujet d'un grand poème, défraya des cantilènes où on contait son histoire ; et, tout comme il se trouva un Wolf pour imaginer que l'Iliade était une compilation de vieux chants héroïques, il s'est trouvé des critiques (victorieusement réfutés par un grand philologue, M. Paul Meyer) qui, pendant quelque temps, ont cru que la Chanson de Pioland était une juxtaposition de vieilles cantilènes.

A l'auteur de la Chanson de Roiind on peut adresser les deux mêmes reprocL-iS qu'a encourus l'auteur de l'Qiade, savoir Je trop se complaire aux récits de coups d'épée et d'avoir un souci insuffisant de la couleur locale ^-"oi

qui concerne les ennemis qu'il oppose à ses héros.

Enfin, de môme qu'il n'est pas sûr qu'Homère ait composé l'Iliade, il est douteux que Théroulde, à qui on l'attribue, soit l'auteur de la Chanson de Roland.

D'où était du moins cet auteur? De Normandie, disent Gcnin et Léon Gautier. De Paris, dit M. Gaston Paris. Oui, ou tout au moins de rile-de-France, dit Fœrster. De fait, diverses provinces se le disputent, comme diverses villes se disputaient Homère.

Certes, comme psycliologie et comme poésie, la Chanson de Roland est bien inférieure à riHade, dont elle n'a ni les inventions, ni les analyses, ni les peintures, ni les comparaisons, ni les paroles de feu; mais elle l'emporte du côté de réléyation. morale. Là le style est plus beau; ici les âmes sont plus belles. La mort de Roland atteint à un degré de sublime auquel ne s'est jamais élevé Homère.

De même que les enfants de la Grèce étaient nourris de \ Iliade, les enfants de France devraient être nourris de Roland, mis à leur ^"^ ' " dans un français moderne.

Tant qu'il y aura des revanches nécessaires, ne craignons pas de rallumer le foyer où s'alimenta la flamme guerrière des croisés.

N'est-il pas le bréviaire ^atureLdiL^oldat français, ce poème où tous les personnages, sauf Ganelon, le Judas du patriotisme, méritent qu'il soit dit : « Bons sont leurs cœurs et fières leurs paroles » ; ce poème où est exaltée la « douce terre de France », et où est tracée cette esquisse du soldat patriote :

« Maudit qui porte au ventre un lâche cœur! — Plutôt mourir que d'encourir la honte.

» Pour son seigneur (lisez : le pays) on doit souffrir détresse ; — bien supporter la faim, le froid, le chaud; — perdre son sang, ses membres et sa vie...

» Quand Roland voit s'apprêter le combat, — il se fait fier plus que tigre ou lion... — Telle valeur sied à un chevalier, — sur bon cheval portant de bonnes armes. — Qu'il soit ainsi

fort et fier en bataille! — Il ne vaut pas autrement trois deniers, — et doit aller, moine, dans un moutier, — le jour durant, pour nos péchés prier. »

Le poème d'Homère mis à part, il n'existe aucune œuvre qui, autant que Roland, vous fasse sentir l'ivresse et le frisson des combats.

De vieux textes nous montrent, à la bataille d'IIastings, le jongleur Taillefer et les soldats normands entonnant la chanson des vaincus de Roncevaux pour s'animer à la victoire, et transformant la complainte funèbre en hymne de triomphe.

m. — Culte populaire dû à notre épopée nationale.

On n'imagine pas les services que pourrait rendre au patriotisme français la vulgarisation de notre épopée parmi les paysans, les ouvriers, les femmes et les enfants.

Aussi fictive que soit leur légende de Guillaume Tell, les Suisses en parlent avec une religieuse exaltation et demeurent attachés à tout

ce qui rappelle les vieilles luttes pour l'indépendance; les Espagnols réchauffent la fierté de leur race par de fréquentes commémorations des aventures martiales de leur Gid Campéador; les Allemands remplissent leurs œuvres poétiques et musicales d'évocations d'anciennes légendes où ils voient leur plus précieux patrimoine.

Cette passion des autres peuples pour les monuments des premières phases de leur vie nationale leur est un bienfait.

Imitons-les; et, pieux envers nos pères, allions au culte de la Révolution le culte de traditions chevaleresques qui ne sauraient nous ôter ni le sens, ni l'amour des innovations fécondes. Il y a une parenté spirituelle entre Roland, Jeanne d'Arc et Hoche. La vieille France et la France nouvelle fraternisent sur les sommets.

A quoi bon cette multiplicité d'exhumations archéologiques, de travaux historiques, de théories évolutionnistes, qui fut une des caractéristiques du dix-neuvième siècle, s'il ne devait en résulter un élargissement des esprits et des cœurs complétant et vivifiant, par des

leçons de choses, les enseignements abstraits de la raison?

La naïveté, la simplicité, l'enthousiasme des temps héroïques sont pour les âmes un air pur où il fait bon se baigner et dont le souffle rafraîchissant pourrait créer, dans cette société qui périt de ses divisions, un large courant de fraternité patriotique.

Les preux de la Chanson de Roland personnifient dans Charlemagne la patrie terrestre et dans le Christ la patrie céleste. En même temps qu'ils sont avides d'exterminer le barbare et l'infidèle qui à leurs yeux ne font qu'un, ils se montrent prompts à tous les sacrifices pour le service de leur seigneur et de leur Dieu. Leur féroce intolérance est une tare du temps où ils vivent. Leur magnanimité est un exemple pour tous les temps. Appliquant la haute maxime « vivre non pour soi, mais pour autrui », ils sont grands, ils sont forts, ils sont frères.

Dans notre démocratie, la juste suppression des inégalités conventionnelles aboutirait à l'abaissement de toutes les supériorités de mérite et de vertu; au triomphe de l'irrévérence et de l'envie ; au relâchement des disci-

plines dont vivent familles, cités, États et armées; au déchaînement d'un égoïste individualisme; à l'impuissance pour toute action commune, grande et féconde, si nous laissions se perdre ces sentiments d'abnégation, de solidarité, de dévouement, de sacrifice, qui, à chaque page, apparaissent, avec un si séduisant éclat, comme l'âm-e du pays aimé et envié entre tous, « la douce France ».

IV. — Des beautés de la Chanson de Roland et des, services que sa vulgarisation pourrait rendre à notre littérature.

De même que nos consciences, notre littérature pourrait tirer un sérieux profit de la vulgarisation du vieux poème national. Rappelons-nous que les Niebelungen, mis à la portée de tous, ont rajeuni la littérature allemande en lui infusant un sang nouveau.

Trop nombreux et trop goûtés sont les acrobates de la plume, dénués du sens de la mesure, soucieux de frapper fort plutôt que de penser juste, prodigues d'imaginations tapageuses, noyés dans un flot perpétuel de descriptions

16 PRÉFACli.

superflues, et remplaçant la vérité des sentiments par la parade des attitudes.

Ces professionnels de la copie, gonflés de mots et vides d'idées, se font les débitants de telle ou telle espèce d'articles selon les jeux de la mode^ et, quels que soient leurs changement? d'étiquette, abondent toujours en puérilités séniles dont une bourgeoisie veule fait ses délices.

Qui nous délivrera de cette écriture artiste, foncièrement artificielle, bigarrure des jargons les plus divers, tour à tour encanaillée ou raffinée, selon qu'elle vise les suffrages d'une foule grossière ou d'une élite blasée?

A ces débordements d'obscénité, de déraison etde bavardage, où se délecte la badauderie des sots, n'y aurait-il pas lieu d'opposer l'image d'un art chaste, sensé et sobre?

Chaste, sensé et sobre est l'art de cette Chanson de Roland, faite de vérité et d'émotion, qui eut, au moyen âge, une popularité immense non seulement en France, mais aussi en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, dans les pays Scandinaves, parce que l'inspiration en était sincère, le fond universel

PRÉFACE. il

et la forme accessible à tous, serfs et seigneurs, paysannes et châtelaines.

Le peuple est fait pour goûter ce qu'il y a d'éternelle jeunesse dans cette poésie simple et passionnée, qui ne met en jeu que les sentiments les plus élémentaires de l'humanité et où tout est action, action glorifiant l'esprit de foi, de désintéressement, de sacrifice, l'amitié, le courage, l'honneur, le patriotisme.

L'instinct classique de la France des Descartes et des Pascal, des Corneille et des Racine, se reconnaît dans l'ordonnance du poème qui déroule avec une sévère unité le récit épique d'une glorieuse défaite glorieusement vengée ; dans la netteté des lignes ; dans la transparence de la forme; dans la plénitude constante de l'idée et du sentiment; dans la maîtrise avec laquelle sont développés certains épisodes où un heureux alliage de vie et d'harmonie aboutit à une éminente beauté. Le ton n'est ni banal ni criard. On sent toujours l'homme, jamais l'artiste; on ne voit pas l'auteur; on voit les choses. Rien ne vise à l'effet; et l'effet résulte de la parfaite adaptation du mot à la pensée, ferme, vigoureuse, grande.

18 PUÉFACK.

Ah ! je sais bien, cela manque de ces fines nuances où triomphent les habiles ; de ces ingéniosités élégantes qui font se récrier les délicats, (j'est une poésie fruste, primitive, d'allure raide et d'haleine courte. Mais combien robuste et touchante en sa mâle simplicité! Les personnages n'ont rien de complexe ; ils sont carrés, tout d'une pièce. Mais quelle intensité de passion, quelle puissance de volonté, quelle sève intérieure ! Nous sommes plus agités. Sommes-nous plus vivants? Quel peuple que celui qui, sans avoir les férocités de leur fanatisme guerrier et les intolérances de leur fanatisme religieux, aurait les nobles fiertés, les viriles énergies, la santé morale des Charlemagne, des Olivier et des Roland !

Rien là de cette galanterie qui alFadit tant de nos vieux poèmes et qui est restée le poison de notre littérature. Roland expirant ne pense qu'à son pays, à son roi et à son Dieu; et c'est sans phrases que sa fiancée meurt de sa mort.

On n'a pu encore retrouver le texte jprimitif de la Chanson de Roland.

La plus ancienne et la plus sûre rédaction du texte de Roland que nous possédions appartient à la seconde moitié du onzième siècle et est consignée dans le manuscrit de la bibliothèque bodléienne d'Oxford, écrit au milieu du douzième siècle.

Un autre manuscrit qui, après le manuscrit d'Oxford, est visiblement la meilleure transcription du texte primitif (sauf dans sa dernière partie où se trouve notamment introduit le récit de la prise de Narbonne) a été conservé à la bibhothèque Saint-Marc de Venise. 11 date de la première moitié du treizième siècle et a été écrit dans une espèce de patois mi-français, mi-italien. La rédaction de ce précieux manuscrit est une sœur cadette de la rédaction d'Oxford ; et, quoique péchant elle-même par de nombreuses fautes et de nombreuses lacunes, elle permet de corriger maintes fautes

manifestes et de combler maintes lacunes incontestables du texte d'Oxford.

Les autres manuscrits, manuscrit de Paris, manuscrit de Chàtcauroux, second manuscrit de Venise, manuscrit de Lyon, manuscrit de Cambridge, manuscrit lorrain (celui-ci très incomplet), remontent au treizième, au quatorzième, ou même seulement au quinzième siècle, et contiennent de multiples remaniements de la Chanson de Roland, riniéc et paraphrasée.

En 1837, Francisque Michel, mis en éveil par la thèse suggestive de Monin, Dissertation sur le roman de Roncevaux parue en 1832, publie pour la première fois le texte de la Chanson de Roland d'après le manuscrit d'Oxford. En 1840, parait une traduction de Bourdillon; en 1845, une traduction de Delécluse.

En 1850, Génin public un texte critique et une traduction. Sa traduction, écrite dans le français du quinzième siècle, pèche par un excès d'archaïsme qui lui est commun avec plusieurs autres parues depuis. N'empêche que cette publication fut un événement. Bientôt la Revue de Paris et la Revue des Deux- Mondes s'ouvrent à la Chanson de Roland, là

traduite par Géuin, ici résumée parYitet; et les savantes dissertations se multiplient.

En 1861, traduction en vers de Jônain, faite sur le texte de Génin; en 1864, traduction en prose d'Alexandre de Saint-Albin; en 1865, traduction de M. le baron d'Avril en vers blancs ; en 1870, traduction de M. Lehugeur en alexandrins; en 1877, traduction de M. Petit de Julleville en vers assonances; en 1886, traduction de M. Jubert en vers de dix et de douze syllabes; en 1899, traduction en huitains de M. Maurice Boucher.

La traduction la plus accréditée est en prose et date de 1872. Elle est l'œuvre de Léon Gautier, érudit éminent, chrétien pieux, chaud patriote, qui s'est honoré par ses doctes travaux pour établir le texte critique du poème, et par sa généreuse ardeur aie propager.

Il y a lieu de remarquer que les Allemands se sont toujours occupés, beaucoup plus que nous, de la Chanson de Roland. Ils ont multiplié les éditions critiques; et c'est à leur initiative qu'est due la publication des textes de manuscrits importants, entre autres du vieux manuscrit de Venise.

N'empêche que très nombreux sont les romanistes français qui ont semé dans leurs travaux de précieux enseignements sur notre épopée. Je me contenterai de nommer M. Gaston Paris qui allie à l'érudition la plus sagace et la mieux informée, le goût littéraire le plus sûr et le plus délicat.

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