‹ La Chanson de RolandChapitre 45 sur 68 · LE CALIFE ET SES CINQUANTE MILLE NOIUS ENTRENT EN SCÈNE · texte numérisé non relu

LE CALIFE ET SES CINQUANTE MILLE NOIUS ENTRENT EN SCÈNE

Mais à quoi bon? Si Marsile est en fuite, il a laissé SOI) oncle le calife, qui tient Carthage, Alferne, Garmalie, et l'Ethiopie, une terre maudite.

Il a sous lui des gens de race noire, au nez très gros, aux oreilles très larges.

Ils étaient bien plus de cinquante mille qui chevauchaient, fiers et pleins de colère, et qui jetaient le cri d'armes païen.

— « Ah! dit Roland, c'est '".'leure du martyre.

» Nous n'avons plus que peu d'instants à vivre. Mais honte à qui ne se vend chèrement!

» Frappez, seigneurs, de vos épées fourbies; disputez bien et vos morts et vos vies : ne faisons pas honnir la douce France !

» Quand sur ce champ viendra messire Charle, et qu'il verra des païens tel massacre que pour

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un nôtre ils sont quinze des leurs, il ne pourra laisser de nous bénir. »

Lorsque Roland voit cette gent maudite, qui sur le corps n'a de blanc que les dents, et dont la peau est plus noire que l'encre, il parle ainsi :

« Je le vois à cette heure; c'est bien certain, nous mourrons aujourdiiui...

» Frappez, Français. Je vais ouvrir la route. »

— « Malheur à ceux qui seront en arrière! » dit Olivier.

Et tous se précipitent.

Des qu'ils ont vu que les Francs sont si peu, les noirs en ont orgueil et réconfort.

— (( Décidément, disent-ils, Charle a tort. » Leur grand calife enfourche un cheval roux

qu'il aiguillonne avec l'éperon d'or.

Sur Olivier il tombe par derrière; du blanc haubert il lui brise les mailles, et, le pressant, il enfonce sa lance, de part en part, du dos à la poitrine.

— « Voilà, je crois, dit-il, un coup mortel.

LE DÉSASTRE. 22i

» Charle vous a joué un mauvais tour. Aurait-il dû vous laisser dans ces gorges?

» Il nous fît tort; il ne s'en louera pas. Rien que sur vous j'ai bien vengé les nôtres. »

Olivier sent qu'il est blessé à mort.

Tenant au poing son épée d'acier brun, il la brandit et frappe le calife.

Voilà tranchée la pointe d'or du heaume ; voilà cristaux et pierreries à terre ; voilà fendue la tête jusqu'aux dents.

Olivier dit, au païen qui choît raide :

ce Maudit sois-tu! Je ne puis dire, certes, que l'empereur n'ait ici rien perdu.

» Mais toi, du moins, tu ne pourras jamais, ou à ta femme, ou à quelque autre dame, dans ton pays, te vanter d'avoir pris sur l'empereur la valeur d'un denier, ni d'avoir fait dommage à moi ou d'autres. »

Puis il s'écrie : « A moi, Roland! A l'aide! »

LA MORT d'olivier

Olivier sent qu'il est blessé à mort.

Ah! s'il pouvait assouvir sa vengeance!

II frappe en preux au fort de la môlée, mettant en deux des écus et des lances, des pieds, des poings, des côtes, des épaules.

Oui l'aurait vu démembrer les païens, les décimer, jeter l'un mort sur l'autre, d'un bon guerrier aurait le souvenir.

Il n'oublie pas la devise de Cliarle, et crie « Monjoie » d'une voix haute et claire.

Puis, appelant son ami et son pair :

— « Ami, dit-il, venez tout près de moi... Jour de douleur! Il faut nous séparer. »

Roland regarde Olivier au visage. Il est pâli, décoloré, livide ; le beau sang clair rejaillit de son corps, et par ruisseaux va arroser la terre.

— « Dieu! dit Roland. Que faire? Je ne sais. » Tant de malheur après un tel courage I

LE DÉSASTRB. 223

» Jamais, ami, tu n'auras ton pareil... » 0 douce France, ainsi te voilà veuve des bons guerriers qui faisaient ta grandeur!

» Comme tu es confondue et déchue!

» Ah! l'empereur va subir grand dommage. » Et, ce disant, il perd la connaissance. ;

Voilà Roland pâmé sur son cheval et Olivier mourant de sa blessure.

Tani il saignait, ses yeux se sont troublés ; ni loin ni près il ne voit rien que vague, et ne saurait reconnaître quelqu'un.

En tâtonnant il rencontre Roland ; frappe sur lui et fend, jusqu'au nasal, le heaume d'or orné de pierreries. Heureusement la tête reste sauve.

Le preux Roland à ce coup le regarde, et d'une voix bien douce et caressante :

« Ami, dit-il, l'avez-vous fait exprès?

») Je suis Roland, celui qui tant vous aime. Vous ne m'avez nullement défié. »

Olivier dit :

« Roland, je vous entends ; mais sans vous voir. Que Dieu vous voie, ami!

y> Pardonnez-moi de vous avoir frappé. »

Roland répond :

« Je ne suis point blessé.

» Je vous pardonne ici et devant Dieu. » Et, ce disant, l'un vers Tautre ils s'inclinent. Tel est l'amour qui joint ces deux amis. Mais la mort vient qui va les séparer.

Olivier sent l'angoisse de la mort; son corps froidit; plus d'ouïe, plus de vue ; et les deux yeux lui tournent dans la tôle.

Lâchant la selle, il se prosterne à terre; il joint les mains; il tend les bras au ciel; à haute voix il accuse ses fautes; il prie que Dieu le mette en paradis, bénisse Charle, et puis la douce France, et puis Roland par-dessus tous les hommes.

Le cœur lui manque et sa tète s'incline : tout de son long sur le sol il s'aiïaisse ; le voilà mort, il n'est plus de ce monde.

Roland le pleure et gémit de douleur. Il ne s'ouït jamais douleur plus grande.

Quand Roland voit que son ami est mort, le corps raidi, la face contre terre, bien doucement il se prend à gémir :

« Cher cumpagnon, votre valeur vous perd.

» Que d'ans, de jours, nous passâmes ensemble, sans que jamais l'un fît du mal à l'autre!

» Toi mort, ami, ce m'est douleur de vivre. »

Parlant ainsi, le preux s'évanouit, sur son cheval qu'on nomme Veillantif; mais, retenu aux ctriers d'or fin, il ne peut choir, où que son corps incline.

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