BOLAND ET SON VASSAL GAUTIER
Roland, sitôt qu'il a repris ses sens, et s'est remis de cette pâmoison, voit dans son plein la grandeur du désastre.
Les Francs sont morts; il les a tous perdus, excepté deux, l'archevêque et Gautier.
Gautier revient du liant de la montagne, où il tenait contre les Espagnols. Morts sont ses gens, par les païens vaincus.
Bon gré, mal gré, le comte a dû s'enfuir. Il court le val, criant :
« Roland, à l'aide!
» A l'aide! A l'aide! Ou es-tu, vaillant comte? Je n'ai jamais eu peur là où tu fus.
» C'est moi Gautier, qui conquis Maëlgut; moi le neveu de Drouon le chenu; moi ton vassal, aimé pour mon courage.
» Vois : mon haubert démaillé est en pièces; rompue ma lance, et percé mon écu.
» J'ai tout le corps criblé de coups de lance ;
mais, si je meurs, ma mort leur coûte cher. » Le preux Roland de loin l'a entendu; il éperonne et galope vers lui.
— « Sire Gautier, dit le comte Roland, vous avez donc livré rude bataille?
» Je vous connais comme un vaillant vassal, et vous donnai mille bons chevaliers; c'étaient mes gens: je vous les redemande.
» Rendez-les-moi, car j'en ai grand besoin. »
— (( Vous n'en verrez jamais plus un vivant. Au champ maudit je les ai laissés morts, » répond Gautier.
« Ils étaient tant là-haut, Arméniens, Turcs et Chananéens, sur leurs chevaux agiles d'Arabie!
» Ah! nous avons bataillé de tel cœur que pas un d'eux n'en fera vanterie.
» Saignants et morts ils sont soixante mille.
» Si nous avons perdu là tous nos Francs, nos coups d'épée du moins nous ont vengés.
» Je reparais, mon haubert mis en pièces, et si blessé au flanc et aux côtés que mon sang clair coule de toutes parts.
1. Extrait du manuscrit de Venise, cité par Mûiler dans son édition de 1863 et dans son édilion de 1878.
» Je sens mon corps peu à peu défaillir, et je vois bien que ma mort est prochaine.
» Mais écoutez, Roland, je suis votre homme, et je vous tiens pour mon seigneur et maître : je vous en prie, ne blâmez pas ma fuite. »
— « Loyal Ciautior, je ne vous blâme pas, lui dit Roland : soyez le bienvenu; et en ces lieux où la mort nous attend, à mes côtés faites bonne besogne. »
— « S'il plaît à Dieu, je ne vous faudrai pas, répond Gautier, et mourrai près de vous. »
Roland se penche, et, coupant en morceaux son justaucorps tout baigné de sueur, bande les plaies que Gautier porte aux flancs.
1. D'après divers innmiscrils, iiolanimenl le second manuscrit de Venise, cité par Millier dans son édition de 1878.
LE DÉSASTRK. 229