‹ La Chanson de RolandChapitre 47 sur 68 · TROIS FRANÇAIS CONTRE UNE ARMÉE · texte numérisé non relu

TROIS FRANÇAIS CONTRE UNE ARMÉE

Roland est plein de douleur et de rage. Il court frappant dans l'épaisse mêlée.

Vingt mécréants tombent tués par lui.

Gautier s'applique à ne pas être en reste. Il en tue six; et Turpin en tue cinq.

Les païens crient :

« Ah! les maudits félons!

» Empêchons-les de repartir vivants.

» Honte sur qui ne fondra pas sur eux! Honte sur qui les laisserait s'enfuir! »

Et de partout des clameurs, des huées. Et de partout on tombe sur les Francs.

Le preux Roland est un noble guerrier; Gautier de rilum est un bon chevalier; et l'archevêque est un brave éprouvé. Aucun ne veut faire manque aux deux autres; et chacun frappe au fort de la mêlée.

Que de païens! Ils sont bien mille à pied ; et à cheval ils sont quarante mille, qui, par ma foi, n'osent plus approcher, lançant de loin lances, épieux pointus, flèches et dards, piques et javelots.

A.UX premiers coups Gautier occis s'affaisse.

Tout est fini : le vassal de Roland ne pourra plus l'aider de son épée.

Pendant qu'il râle et rend le dernier soufile, des souvenirs lui remontent au cœur. Son œil mi-clos revoit la douce France, sa femme aimée, ses chers petits enfants.

11 est navré, pensant qu'il meurt, hélas ! et meurt sans voir les ennemis en fuite.

Quant à Turpin, son écu est percé, brisé son heaume, et sanglante sa tête.

Il a le corps blessé par quatre lances, qui ont rompu son haubert démaillé; et son cheval s'abat tué sous lui.

Quelle pitié! L'archevêque est à terre.

i. Pour ce couplet additionnel, je me suis inspiré de divers textes.

Lorsque Turpin se sent jeté à terre, le corps atteint de quatre coups de lance, il se redresse en un instant, le brave; cherche des yeux Roland et court à lui.

— « Roland, dit-il, je ne suis pas \aincu. Jamais, vivant, bon vassal ne se rend ! »

Il met au clair son épée d'acier brnn, nommée Almace, et fond dans la mêlée, où sans répit il frappe mille coups.

Ainsi l'a dit Charlemagne, bon juge.

Turpin de Reims ne fit grâce à personne; et l'empereur trouva autour de lui quatre cents morts, les uns coupés en deux, d'autres percés, d'autres décapités.

C'est rapporté dans la Geste, et conté par un témoin pour qui Dieu fît miracles... Ce narrateur est le baron saint Gilles. Il l'écrivit dans le moutier de Laon.

Qui ne le sait est ignorant des choses*.

]. Suivant la traditiun, un seul combattanl échappa à la grande tuerie de Runcevaux et put aller raconter le désastre de Charlemagne.

Voila une parité, s'ajoutant à bien d'autres, entre l'histoire des héros de Roncevaux et l'histoire des héros des Tliermopyles.

Cet heureux combatlant était saint Gilles.

Je traduis, dans une chanson des premières années du qualorziérae siècle, intitulée Hugues Capel, queltjucs vers qui s'appliquent à Gilles et rappellent le fait :

« Quand le baron Hugues le rencontra, ce solitaire avait cent ans et pins.

» C'est du vivant du grand roi Charlemagne qu'il s'était fait ermite dans les bois.

» Il sn tr^iuvaitau val de nunccvanx lorsque Roland et les pairs succombèrent... Kl, quand il vit l'eiïroyable désastre, il fille vœu que, s'il plaisait à Dieu de le sauver, par un prodige insigne, du fer mortel des païens malotrus, il irait vivre en reclus loin du monde. »

Saint Gilles fut très populaire et renommé pour ses miracles. On racontait notanimenl ceci. Charlemagne s'élnil laissé aller a ciiiumcllrc un gros péché qu'il avait à coeur de cacher à tout le niiiiide et dont il ne vuulut pas se cunTesser. .Mais saint Gilles pénétra quel était ce péché. Il le connut par un parchemin tombé du ciel où il en trouva le détail tout écrit. Telles luienl ses |)rières quen sa faveur Dieu voulut bien absoudre Charlemagne.

A l'evomple de lauleur de Itoland alléguant ici l'autorité de saial Gilles, témoin oculaire de l'événement, les Irouvèies ont toujours le souci de donner à leurs chanis un cachet d'authenlirité :

<< Un moine, app.irtenant au moutier saint Denis, mit au point ce récit et tira tout au clair, d'après un manuscrit qui avait bien «eut ans. » (Clianson de Guillainne.)

'< l'oint de mensonge ici; nul clerc n'y peut redire. » {Chanson de la prise d'Oitmtje.)

« Tout dévot pèlerin qui se rend à Saint-Jacques peut y vérifier (jue cette histoire est vraie. >• (Chan.ton d'Amij et Amile.)

« Seigneurs, noire chanson est exemple de fables. C'est pure vérité. » {Le Chevalier au Clique.)

« Un joli jour liavril, j'allai à Saint-Denis. Un moine m y montra le livre des histoires. Je lus et consignai par écrit, avec soin, l'histoire dite au vrai de Herte cl de ré|iin qu'ont tant dénaturée de maladroits jongleurs. » {Uerle aux qrai\ds pieds.)

« L'histoire en esi au moutier saint Denis », telle est la référence qu'on retrouve le plus souvent dans les vieilles chansons de geste.

LE DÉSASTRK. 23:5

l'approche de charlemagne et la débandade des noirs

Le preux Roland se bat en gentilhomme. Mais tout suant et tout chnud est son corps. Puis, dans la tète il a mal et douleur : car, en cornant, il s'est rompu les tempes.

Encor \eut-il voir si Charle \iendra : ii prend son cor et faiblement en sonne.

Charle l'entend. Il s'arrête et écoute :

« Seigneurs, dit-il, tout va bien mal pour nous ; nous allons perdre aujourd'hui mon neveu. Les faibles sons qu'il tire de son cor marquent qu'il n'a que peu d'instants à vivre.

» Pour être à temps, pressez vos destriers; faites sonner tous vos clairons ensemble! »

Lors les clairons, qui sont soixante mille, sonnent si haut que les monts en résonnent; et la vallée répond à la montagne.

A ce grand bruit, les païens ne rient pas.

L'un dit à l'autre :

« Ah! voilà Charlema.ane.

M C'est l'empereur! Il revient sur ses pas. Dr cf'iix de France on entend les trompettes.

» Charle arrivant, c'est pour nous la déroute.

» Roland vivant, c'est la guerre sans fin; c'est notre Espagne envahie et perdue. »

Lors, quatre cents des meilleurs de l'armée, la lance au poing, bien couverts de leurs heaumes, contre Roland s'uniss(M)t et s'élancent, pour lui livrer le plus terrible assaut.

En vérité le comte a fort à faire.

Le preux Roland voit venir l'avalanche; il en est lier, se sent fort et est prêt. Pas de recul, tant qu'il sera vivant.

Très fièrement campé sur Veillantif, qu'il pique bien de ses éperons d'or, il a fondu sur les masses païennes.

Avec lui va l'archevêque Turpin.

— « Ah I sauvons-nous ! clament les Sarrasins. De ceux de France on entend les trompettes. Oyez, amis : l'empereur Charle arrive. 11 va venir, le grand roi des Français! «

Jamais Roland n'aima les gens couards, ou orgueilleux, ou de méchanl vouloir. Nul chevalier ne lui plaît s'il n'est brave.

Apostrophant l'archevêque Turpin :

« Quoi! Vous à pied, moi je suis à cheval! En bon ami, je veux faire ici halte; soit bien, soit mal. tout nous sera commun.

» Il n'est vivant qui me fît vous laisser!

» A CCS païens rendons l'assaut ensemble. Entre vos mains Almace fait merveille. Illustrezla. Vive ma Durandal ! Aucune épée ne donne si bons coups. »

Turpin répond :

« Honte à qui bien ne trappe :

» Charle revient qui saura nous venger. »

— « Funeste jour! disentles Sarrasins. Jour de malheur! Nous sommes nés maudits.

» Voilà tués nos seigneurs et nos pairs; et voici Charle avec sa grande armée !

» Oyez des Francs les trompettes qui sonnent, et le grand bruit que fait leur cri Monjoie.

» Le preux Roland est de si fier courage

qu'homme de chair n'en saurait triompher.

» Sans l'aborder, lançons des traits sur lui. »

Aussitôt dards et flèches empennées, épi(M]x pointus, lances et javelots, pleuvent de loin sur le bon chevalier.

Ils ont troué son écu mis en pièces; ils ont rompu son haubert démaillé.

Mais dans son corps ils ne l'ont point atteint.

Pour Veillantif, en trente endroits blessé, il tombe mort sous Roland qui le monte.

Les Sarrasins pourtant tournent le dos, laissant Roland seul, à pied et debout.

Les Sarrasins s'enfuient, la peur au ventre.

— « Ah! disenl-ils, Roland nous a vaincus; et l'empereur va bientôt reparaître.

» De son armée écoutez les trompettes!

» Attendre plus serait vouloir mourir. »

1. Extrait du maniiscrit de Versailles. Cilé par Mùller dans son édition de 1818.

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