‹ La Chanson de RolandChapitre 48 sur 68 · LA BENEDICTION DES CADAVRES · texte numérisé non relu

LA BENEDICTION DES CADAVRES

Les païens fuient, courroucés, pleins de rage, s'acheminant en hâte vers l'Espagne,

Le preux Roland ne saurait les poursuivre. Son destrier Veillantif gît à terre. Bon gré, mal gré, il e^t reste à pied.

Il va aider rarchevêque Turpin ; tranche les lacs qui retienneni son heaume, et lui défait son blanc haubert léger; puis en morceaux coupe son justaucorps, pour lui bander ses larges plaies béantes.

Contre son cœur il le presse avec force; et, doucement, l'étend sur l'herbe verte.

Lors, le priant d'un ton de voix bien tendre :

« Ah! lui dit-il, donnez-m'en le congé, cher gentilhomme ; et tous ces compagnons, tous tant aimés et tous morts aujourd'hui, ne seront pas laissés à l'abandon.

» Je veux aller quérir leurs pauvres corps, les

reconnaître et vous les apporter, les déposant tout rangés devant vous. »

Turpii) répond :

« Allez et revenez.

M Dieu soit béni ! Le champ est vôtre et mien, w

Roland tout seul court le champ de bataille; fouille la plaine et fouille la montagne...

Il trouve Yvon et son ami Yvore; et puis Gérin et son ami (îérier; et puis Otto et le preux Déranger; et puis Samson et le fier Anséis, et puis le vieux Gérard de Roussillon, et puis enfin le Gascon Angelier.

L'un après l'autre il prend les dix barons; il les apporte auprès de l'archevêque, et les dépose en rang; à ses genoux.

Turpin ne peut se tenir de pleurer.

Levant sa main, il les bénit ot dit :

« ^\iblcs barons, vous eûtes du malheur...

» Au I*aradis que Dieu mette vos âmes! ReposL'Z-y parmi les saintes ileurs, environnés des rayons de sa gloire.

» .Je meurs aussi, et j'en ai grande angoisse. Plus ne verrai le puissant empereur. >> / '

Roland repart fouiller le champ funèbre ; trouve le corps d'Olivier son ami; contre son cœur le serre étroitement, et, comme il peut, retourne à l'archevêque.

Sur un écu, côte à côte des autres, bien doucement il couche le cher mort.

Turpin sur lui fait le signe de croix.

— (( Je te bénis, dil-il, et je t'absous. » Alors les pleurs et la pitié redoublent.

— « Beau compagnon, dit Roland, cher ami, qui fûtes fils du bon comte Rénier, maître et seigneur de la terre de Gènes, vous n'irez plus aux champs pour Charlemagne...

» Epouvantail de la gent mécréante, et des chrétiens valeureux champion, bénin au juste et terrible au méchant, vous fuies tel que, pour frapper grands coups, percer écus, bri<er hauberts et lances, aux braves gens donner sages conseils, garder les bons et terrasser les traîtres, en nul pays ne fut meilleur baron! »

Roland voit donc gisant morts les dix pairs, et Olivier qu'il avait tant aimé...

2i0 LA CHANSON Dlî ROLAND.

A. celte vue il s'attendrit et pleure ; et son visage est tout décoloré.

Toi est son deuil qu'il ne peut se tenir; bon gré mal gré, il tombe évanoui.

« Pauvre baron! » murmure l'archevêque.

LE DÉSASTRE. "ii

LA MORT DE l'archevêque TURPIN

Quand Turpin voit Roland s'évanouir, il a douleur plus grande que jamais.

Tendant la main, il saisit l'olifant, p'onr s'en servir ainsi que d'une coupe. '

A Roncevaux se trouve une eau coûtante : il veut aller en prendre pour Roland, ' ^

A petits pas il s'en va chancelant; il est si faible! il ne peut avancer... Avec son sang ses forces sont parties. ■ .

A peine a-t-il parcouru un arpent, le cœur lui manque; et il tombe en avant.

Il agonise, étranglé par la mort.

Pourtant Roland reprend la connaissance; il se redresse...

Hélas! quelle douleur!

OÙ qu'il regarde, en amont, en aval, il voit les siens couchés sur l'herbe verte; et puis là-bas, il aperçoit, gisant, le saint prélat, représentant do Oieu.

Tiirpin criait, les yeux levés en haut : « Mea culpa! C'est ma faute! ma faute! » et étendait vers le cIlI ses mains jointes, priant que Dieu le prit en paradis...

Mort est Tiirpin, le serviteur do Charlc, qui, par grands coups d'épée cl beaux sermons, fit aux païens une éternelle guerre.

Dieu lui octroie sa bénédiction!

Quand Roland voit que larchevèque est mort, fl en éprouve une douleur si forte, qu'Olivier seul lui causa plus grand deuil.

Il dit des mots à vous fendre le cœur, et crie, oyant les clairons retentir :

(( Chevauche, Charle! Ah, jmurquoi tardes-tu? Ici les tiens ont peiné et sont morts.

1. Couplet Iradiiil d^ipà-s los textes du manuscrit de Venise et du nianu^rrif de Paris.

» Du moins Marsile est en pleine déroute. T> Il nous paie cher! Pour chaque mort français, les Sarrasins en comptent plus de quinze. » Jamais de nous ne rougiront les nôtres. »

Le preux Roland voit l'archevêque à terre ; il voit sortir de son corps les entrailles, et sur son front bouillonner sa cervelle.

Lors, lui croisant ses mains blanches et belles, sur la poitrine, entre les deux mamelles, il fait sa plainte, à la mode de France* :

« Preux chevalier de très noble lignée, je vous confie au Père tout-puissant, le glorieux seigneur du Paradis.

» Non, jamais Dieu ni la France n'auront un serviteur de volonté meilleure.

» Jamais, depuis le vieux temps des apôtres, on n'avait vu de prophète pareil, gardant la loi et ramenant les hommes...

1. << A la lei de sa tere. » Faire des regrets, c'est-à-tlire Ijonorer les morts par des plaintes et des éloges formanl une sorte de raccourci d'oraison funèbre, était l'usage de France, usage dont il reste encore des traces dans certains pays du Midi, notamment dans la région pyrénéenne.

Olivier a eu tout à l'Iieure son refjvet; TiirpiJi a ici le sien.

» Puisse votre àme, exempte de douleur, du paradis se voir ouvrir les portes ! »

Mort est Turpin, le serviteur de Charle, qui, par combats et belles oraisons, fut en tout temps notre bon champion.

Dieu le bénisse et lui donne pardon 1

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