LA SUPRÊME BATAILLE
Clair fut le jour; brillant fut le soleil.
Les deux armées se déploient magnifiques. Voilà déjà les premiers rangs aux prises...
Tous les Français font jouer l'éperon; lâchent la bride à leurs chevaux courants, et frappent dru de leurs lances tranchantes.
Quel preux hardi que le comte Rabel, qui, par le choix du grand empereur Charle, porte en sa main l'épée qu'avait Roland I
Des éperons il pique son cheval, et va frapper Torleu, le roi de Perse.
Ecu, haubert, rien ne pare un tel coup... Le fer doré traverse le païen. Le voilà qui, sur un buisson en fleurs, s'abat meurtri, teint de sang, raide mort.
Les Français crient : « Le Seigneur Dieu nous aide î Servons bien Charle : il a le droit pour lui. »
Fier et fougueux sous son habit de fer, s'en vient le preux que Charie a jugé digne de recevoir l'olifant de Roland.
C'est Guinemaiit. Il vise Dapamort...
La belle joute! On dirait des éclairs, tant sont brillants et rapides les coups.
Le bouclier où luisaient des fleurs peintes est mis en deux; le haubert est percé; le gonfanon du chevalier français pénètre entier dans le corps du païen.
Le puissant roi n'est plus rien qu'un cadavre...
Les Francs le voient; et, joyeux, ils s'écrient :
« Frappez, barons! Qu'aucun bras ne mollisse! Vous voyez bien que le droit est pour Charie, soldat du Christ contre la gent païenne... Voilà, voilà le jugement de Dieu! »
Sur un cheval tout blanc voici Malprime, qui s'est jeté au fort de la mêlée.
Parmi les Francs il frappe de grands coups et fait des morts dont l'un n'atlend pas l'autre.
Aussi l'émir, son père, s'écrie-t-il :
« Voyez, barons, mes amis, mes fidèles, voyez
mon fils comme il court après Charle ! Que de barons il fait choir sur sa route! Je ne pouvais rêver meilleur soldat. »
Et chevauchant, il va, de son côté, du fer pointu de sa lance homicide amonceler cadavres sur cadavres.
Qu'il était beau de voir ces deux armées entreheurter leurs bataillons immenses!
Que de grands coups frappe la gent païenne! Que de tronçons ou d'épées, ou de lances, ou de hauberts ou d'écus en morceaux!
Tant est le sol de cadavres jonché que le pied glisse, et l'herbe, tendre et verte, du sang des corps devient tout empourprée.
L'émir aux siens fait un nouvel appel : « Frappez, barons; frappez sur ces chrétiens! »
Quelle bataille! Elle est si acharnée que nul n'a vu ni verra la pareille. Les combattants l'un à l'autre se collent. Rien que la mort ne les peut séparer.
L'émir aux siens fait encore un appel :
« C'est pour frapper que vous êtes ici. Frappez,
païens, frappez avec ardeur; et vous aurez femmes gentes et belles, et vous aurez honneurs, bons fiefs et terres. »
— « Frappons, crient-ils, faisons notre devoir. » Ils frappent tant qu'ils y perdent leurs lances. Lors du fourreau ils tirent leurs épées, qui par
cent mille au clair soleil reluisent.
Et douloureuse, horrible est la mêlée... Ah! qui fut là vit une vraie bataille.
L'empereur Charle exhorte ainsi ses Francs :
« Vous qui avez mon amour et ma foi, seigneurs barons, vous qui, pour votre chef, avez livré tant et tant de batailles, conquis de terre et détrôné de rois, je vous en dois, je le sais, le salaire. Eh bien, à vous mes biens et ma persbnne!
» Vengez vos fils, vos frères, vos amis, qui, l'autre soir, à Roncevaux tombèrent...
)) Vous le savez, le bon droit est pour moi. »
— « Oui, crient les Francs, sire, vous avez droit! »
Ils sont vingt mille attroupés à sa suite, qui, d'une voix, lui promettent leur foi, et font serment que jamais aucun d'eux ne lui faudra pour mort ou pour détresse.
Et coups de lance et coups d'épée font rage. ^ On lutte à force ; et poignante est Tangoisse.
Naime le duc s'aperçoit que Malprime court en tous sens et fait grandes tueries.
11 le regarde avec un œil terrible et fond sur lui d'un indomptable élan.
11 a bientôt démaillé son haubert; lui plonge au corps, avec sa lance aiguë, le gonfanon aux banderoles jaunes; et l'abat mort entre sept cents cadavres.
Mais Canabeu, le frère de l'émir, tirant son glaive au pommeau de cristal, est là qui vient pour venger son neveu.
Sur le cimier il frappe le duc Naime; tranche le heaume et fend, jusqu'à la chair, coiffe de maille et calotte de fer.
Rude est le coup. Naime en est étourdi.
Il va tomber. Mais Dieu lui vient en aide....
Il se cramponne au cou de son cheval; et l'empereur accourt le secourir,
Naime le duc est en très grande angoisse. ,T"
Le païen va frapper un second coup, quand Charle crie : « Ilalte-là, vil maraud. Ton mauvais coup t'aura porté malheur. »
Vaillant et prompt, il brise son écu; contre le cœur lui casse son haubert; pousse la lance à travers sa poitrine; et l'abat mort... La selle reste vide.
Pourtant très grande est la douleur de Charle, qui voit le duc blessé et teint de sang.
— « Naime, dit-il, chevauchez près de moi. »
— « Ah! dit le duc, puissé-je vivre assez poui vous payer d'un si fameux service ! »
Et tous les deux, par amour et par foi, vont chevauchant l'un à côté de l'autre.
Vingt mille Francs chevauchent à leur suite. Ils frappent ferme et jettent morts sur morts.
L'émir, qui court à travers la bataille, a mis à mort le comte Guinemant, le preux Laurent, le marquis Gébouïn, le vieux Richard, seigneur de Normandie, et maints barons.
Tous ses païens l'admirent.
— « La bonne cpéc, crient-ils, que Précieuse !
Ah! nous avons un rude champion! Sus aux chrétiens! Fr.ippez, barons, frappez! »
Il fait beau voir les chevaliers arabes, ceux d'Occiant et ceux du pays Basque, de leurs épieux porter des coups terribles.
Mais ne craignez que les Français s'en aillent.
Ils ont pourtant subi bien grands dommages. Quels deuils encore avant qu'on se sépare ! Jusques au soir quelle affreuse tuerie !
Des deux côtés les cadavres s'entassent.
Païens, chrétiens, tous frappent à l'envi.
Qui aurait vu les lances fracassées perdre leur bois ou leur acier fourbi; les écus choir, le fer froisser le fer ; les blancs hauberts résonner sous les coups ; les boucliers sur les heaumes grincer; les chevaliers tomber ensanglantés, hurler, râler, contre terre mourir, saurait ce qu'est une grande douleur.
— « 0 Apollon, Tervagant, Mahomet, crie Baligant, soyez-nous secourables !
» Je VOUS ferai des statues en or fin. Mais sur les Francs donnez-nous l'avantage ! »
Arrive alors son ami Gémalfin :
« Ah! lui dit-il, nos affaires vont mal. Mort votre fils; mort aussi votre frère : c'est Temperciir, je crois, qui Ta tué.
» J'ai reconnu Gharle à sa grande taille.
» D'un vrai marquis il a la fîère mine; ses poils sont blancs comme Heurs en avril. »
Aktrs l'émir penche sa tète sombre; il souffre tant qu'il en pense mourir.
Enfin il dit à Jangleu d'outre-mer :
« Venez ici, Jangleu, que je vous parle... Vous possédez prudence et grand savoir; et j'ai toujours suivi votre conseil. Qu'en pensez-vous? Auronsnous la victoire? »
— « Vous êtes mort, Balignnt, dit Jangleu.
w Nos dieux, hélas! ne vous sauveront pas. Si fier est Charle et si preux sont ses hommes! Non, je ne vis jamais tels batailleurs...
» Faites pourtant tout ce qui reste à faire. »
Alors l'émir étale fièrement, sur son liaubert, sa
longue barbe blanche, dont le poil luit comme fleurs d'aubépine. Quoi qu'il arrive, il entend se montrer.
Dressé très haut sur son grand destrier et embouchant une claire trompette, il sonne tant que ses païens l'entendent.
' Leurs bataillons de tous points se r^allient.
Quels cris! Les uns semblent braire et hennir; d'autres, vrais chiens, et aboient et glapissent.
Ces enragés sur les Français s'élancent; au plus épais les rompent et les coupent; et d'un seul coup en jettent morts sept mille.
Le comte Ogier jamais ne fut couard; il n'est meilleur baron qui porte armure.
Sitôt qu'il voit nos colonnes rompues, d'un bond rapide il court à Charlemagne, et fièrement lui fait ses remontrances :
« Voyez ces gens, comme ils tuent vos Français ! Ne plaise à Dieu que vous portiez couronne, si votre épée ne venge telle honte! »
Charle se tait, et, pour toute réponse, avec fureur pique de l'éperon.
Ah! de quel cœur frappe le vaillant roi!
A ses côtés donnent de rudes coups Geoffroy d'Anjou qui porte la bannière, Naime le duc et Ogier le Danois.
Le comte Ogier est vraiment un fier preux; il pousse droit son cheval tout fumant sur le païen qui porte le dragon; terrasse l'homme et foule l'étendard, l'étendard saint que les païens révèrent...
A cette vue, l'émir est hors de lui : il a donc tort; Charlemagne a donc droit' !
— « Pour Dieu, crie Charle, aidez-moi, mes barons! »
— « Le demander, disent-ils, c'est injure. Honte sur qui ne frappe à toute force! »
1. Maliomélans et chréliens (voir ci-dcssiis le couplet 274) croyaient que. dans les batailles, comme dans les combats judiciaires, Dieu donnait force au droit; et qu'ainsi la victoire révélait de quel côlé était la justice.
Tar cela même que nous ne voyons plus dans le duel et la guerre «n jugement de Dieu, le duel et la guerre n'ont plus d'excuse.