‹ La Chanson de RolandChapitre 58 sur 68 · JOYEUSE CONTRE PRÉCIEUSE · texte numérisé non relu

JOYEUSE CONTRE PRÉCIEUSE

Le jour avance, et la soirée arrive.

Voici l'émir et le roi en présence : leur forte voix les fait se reconnaître; l'un crie Monjoie, et l'autre P?'écieitse.

S'entre-frappant sur leurs écus à fleurs, ils font assaut de rudes coups de lance...

L'écu brisé, le haubert démaillé, désarçonnés, leurs selles renversées, roi et émir tous deux tombent par terre; mais, aussitôt debout, ils se relèvent; et, plus ardents, dégainent leurs épées.

Rien ne peut plus arrêter ce combat; il doit finir par la mort d'un des deux.

C'est un grand preux certes que Charlemagne; mais preux aussi et ne craignant personne esl Baligant, l'émir de Babylone.

A grands éclairs leurs épées s'entre-croisent;

et chaque écu reçoit des coups terribles.

Les deux boucliers sont bientôt mis en pièces. .«

Lors nu à nu, ils redoublent les coups. Sur leurs hauberts, sur leurs casques ils frappent. Des heaumes clairs sortent des étincelles.

Le combat dure... Il ne finira pas sans qu'un des deux ait avoué son tort.

Le païen dit :

« Charle, rentre en loi-méme! Sois repentant : tu m'as tué mon fils ; et sans raison tu veux prendre mes terres. Deviens mon homme, et je te donne en fief tout ce pays jusques en Orient. »

Charle répond :

« Loin de moi telle honte! Paix ni amour ne sont dus aux païens. Mais crois et sers le Roi omnipotent; reçois la loi que Dieu nous a donnée; fais-toi chrétien, et nous serons amis. »

— « Tu me fais là un bien mauvais sermon, ditBaligant. Moi, me faire chrétien! Plutôt mourir du tranchant de l'épéeM »

Et le combat a repris de plus belle.

L'émir était redoutablement fort.

1. Miex voil morir de l'espée qui tranche. Ce vers est du maouscrit de Paris.

Il asséna un si terrible coup sur l'acier brun du heaume impérial, qu'il le fendit, et, atteignit la tête. Le fer trancha des touffes de cheveux et arracha un grand lambeau de chair, qui était bien large comme la main.

L'os est à nu ; Charlemagne chancelle.

Il va tomber...

Lui vaincu, mis à mort!

Dieu le défend.

Descendant près de Charle, Gabriel dit : « 0 grand roi, que fais-tu? »

Quand Charle entend la sainte voix de l'ange, il sort d'angoisse; il ne craint plus la mort; il sent renaître et sa vie et ses forces ; frappe l'émir avec l'épée de France ; brise son heaume, où les pierreries brillent; lui fend le front; fait jaillir sa cervelle; et met en deux, jusqu'à la barbe blanche, son fier visage...

Il est mort sans retour.

— « Monjoie! » crie Charle; et, content, il remonte sur son cheval que maintient le duc Naime.

Les païens fuient; Dieu veut leur débandade; et les Français ont tout ce qu'ils demandent.

' Les païens fuient. Le seigneur Dieu le veut.

L'armée s'empresse à leur domierla chasse.

— « Vengez vos deuils, barons, dit Charlemagne; assouvissez le désir de vos cœurs : car ce matin j'ai vu pleurer vos yeux. »

Les Français crient : « Sire, cela nous va. »

Tous de frapper les plus grands coups qu'ils peuvent.

Peu de païens échappent à la mort.

XÎII

A. SÀRAGOSSE

Il fait très chaud ; la poussière s'élève ; elle en« veloppe et Français et païens, ceux-ci qui fuient, ceux-là qui les poursuivent.

Éperonnant à forceleurs chevaux, ils sont chassés jusques à Saragosse.

Sur son donjon, est montée Bramimonde, avec les clercs et prêtres de sa loi, gens mal pensants qui n'ont pas la tonsure, prêchent le faux et sont haïs de Dieu.

La reine voit la dérout-e des siens, et crie en pleurs : « Au secours, Mahomet! »

Puis, se rendant près du lit de Marsile :

« Ah! noble roi, nos hommes sont vaincus; l'émir est mort, tué à grande honte. »

Marsiie entend; se tourne vers le mur; pleure des yeux; se voile le visage; et meurt de deuil...

Aussitôt les démons prennent son âme esclave du péché.

Ses ennemis ou tués ou en fuite, Charle vainqueur occupe Saragosse, dont ses soldats ont abattu les portes.

On ne peut plus défendre la cité : il le sait bien; et fait entrer son monde, qui gîtera dans la ville conquise.

Fier est le roi à la barbe chenue.

Vient à ses pieds la reine Bramimonde qui crie merci et dit qu'elle se rend'.

Elle remet les tours à Charlemagne, dix grandes tours et cinquante petites.

Tout réussit à qui a Dieu pour soi.

Le jour s'achève et la nuit est venue; la lune est claire et les étoiles flambent.

L'empereur-roi est maître à Saragosse...

Mille Français, par son commandement, de çà de là, courent toute la ville. Les mains armées de marteaux et de haches, ils vont fouillant mosquées et synagogues, pour y briser les statues des idoles.

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