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J'ai traduit ici deux vers du manuscrit de Cambridge

LA, REVANCHlî. 419

De leurs magies, de leurs sorcelleries il ne doit plus rester aucun vestige.

Qui croit en Dieu, le- montre par ses actes. Ainsi fait Charle. Il veut que ses évêques, après avoir dûment béni les eaux, au baptistère amènent les païens.

S'il en est un qui veuille y contredire, il le fait pendre, ou brûler, ou occire.

Plus de cent mille ainsi sont baptisés, et faits chrétiens.

La reine est exceptée.

Elle sera menée en douce France. C'est par amour qu'il veut la convertir.

320 LA CHANSON DiS ROLAND.

LE RETOUn A A IX PAR BORDEAUX ET BLAYB

La nuit passée, le jour clair apparaît.

Ayant garni les tours de Saragosse de chevaliers qui garderont la ville, l'empereur part, avec toute l'armée ; et Bramimonde est emmenée captive : mais il ne veut lui faire que du bien...

Joie et fierté font battre tous les cœurs.

Vainqueurs et forts, on traverse Narbonne*, et

1. Il n'clait pas iialiirel de passer par Narbonne pour aller des Pyrénées à Bordeaux el à Blayc. Mai?, comme la prise de Narhonne resta célèbre, le poète a peut-être tenu à la rattacher au retour de Charlemagne, sans d'ailleurs la raconter. Ce qui le ferait croire, c'est que le manuscrit de Venise donn», en cet endroit, un récit de la prise de Narbonne, lieureusenieiil renouvelé, au commencenienl du Ireiziétne siècle, par Bertrand de Bar-sur-Aube, dans sa clianson de geste, Aimeri de Narbonne. Celte chanson de geste a été publiée en 1887, d'après les manuscrits de Londros et de Paris, par M. nemaisun. En 184o, elle avait été utilisée p:ir Jubiual, dans sa nouvelle intitulée le Château de Dannemarie ; et c'est du récit de Jubinal que s'inspira Victor Hugo quand il écrivit, dans la Légende des siècles, sou AijmeriUol, poème iurinimeut supérieur à la vieille chanson de geste, semée de beaux traits, mais beaucoup trop diiïuse.

Charlemagne, empereur, à la barbo fleurie. Revient d'Kppagne ; il a le cœur triste, il s'écrie : « KoDCCvaux! lloncevaux! G trailre Ganclonl •

puis Bordeaux, la cité de valeur, où sur l'autel du grand saint Séverin est déposé l'olifant, rempli

Car son neveu Roland esl mort dans ce vallon...

Charte arrive au sommet des hautes Pyrénées. ^

Là, dans l'espace immense, il regarde en rêvant;

Et, sur une monlngne, au loin et bien avant

Dans les terres, il voit une ville très forte,

Ceinte de murs avec deux tours à cliaque porte...

« Mes enf;mts I mes lions! Saint Denis m'est témoin

» Que j'aurai cette ville avant d'aller plus loin! »

Le vieux Nayme frissoxine à ce qu'il vient d'entendre :

« Alors achelez-la, car nul ne peut la prendre...

» Les preux sont harassés et du gîte envieux

» Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux... »

L'empereur offre Narbonne à chacun de ses capilaiiies; maia aucun ne veut se charger de la prendre.

Dans les raisons qu'il leur prèle, Victor Hugo abuse des chevillés. C'est le faible de ce génie de faire alterner avec les superbes inspirations du poète le verbeux galimatias du rimeur.,. ,.

« Nous mangions des souris, et, pour toutes riboltos, » Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes... »

— » Mais qu'importe? Es-tu pas le grand aigle? — Un pipeoii, » Un moineau, dit Eusiache, un pinson dans la haie.

» Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie;

» Or, je n'ai pas le sou ; sur ce, pas un garçon

» Qui me fasse crédit d'un coup d'estranuiçon.

» Leurs yeux me donneront à peine une étincelle

» Par sequin qu'ils verront sortir de l'escarcelle...

» Le danger qu'on voyait tout rose, on le voit noir,

» On s'use, on se disloque, on finit par avoir

» La goutte aux reins, l'entorse aux pieds, aux mains l'ampoule,

» Si bien (i\i étant pwti vautour, on renient poule.

» Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier!

» J'ai tant de gloire, ô roi, <\U6 j'aspire au fumier... »

— « Tu rêves, dit le roi, comme un clerc de Sorbonne, » Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne? »

Le joli anachronisme que cette Sorbonne, introduite ici pour rimer avec Narbonne!

Suit une page magnifiquement grandiose et épique :

Ils refusèrent tous. Alors, levant la léte,

Se dressant tout debout sur ses grands élricrs,

d'or. Les pèlerins qui vont là l'y vorronl. En grands bateaux la Gironde franchie, on va à

Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers, Avec un âpre accent plein de sourdes huées. Paie, eTrayant, pareil à l'aigle dos nuées. Terrassant du rejrard son camp épouvanté. L'invincible empr-renr s'écria : « L&clielé! » O comtes paladins tombés dans ces vallées, » O géants qu'on voyait debout dans les mêlées, » Devant qui Satan même aurait crié merci,

• Olivier et Roland, que n'étcs-vous ici!

• Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,

» Paladins! vous, du moins, votre épée était bonne; » Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas!

■ Vous alliez en avant sans compter tous vos pas! » O compagnons couchés dans la tombe profonde, » Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde!

» Grand Dieu! que voulez-vous que je fasse à présent?

■ Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant, » Et vont, tout elTraycs de nos immenses t&ches,

« De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont l&chcs!

» Je ne sais point comment on porte des affronts!

» Je les jette à mes pieds; je n'en veux pas!... Barons,

» Vous qui m'avez suivi jusqu'à celte montagne,

» Normands, Lorrains, marquis des marches d'Allemagne i,

» Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,

» Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en !

» Guerriers, allez-vous-en d'auprès de ma personne,

» Des camps où l'on entend mon noir clairon qui sonne.

» Ilenlrcz dans vos logis, allez-vous-en chez vous,

• Allez-vous-en d'ici, car je vous chasse tous!

» Je ne veux plus de vous! retournez chez vos femmes t » Allez vivre cachés, prudents, contents, infimes!

• n'est ainsi qu'on arrive à l'&ge d'un aibul.

» Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul.

• n<ilcz voiii en, Bourguignon ri Françoit,

• Et Angevin$, F'.amen» et Avaloif,

■ Et Hanuyer, Poitevins et Mansoit,

• Ft Luhcicns, Dielonx ri Iliirciioit,

• Cil lie BerrU et toi Ui Cliamjicnoi$.

• Je rcmcnrai ici en Nerhonoit.

m Cant vos fenrét au ]inis il'Orlotoit, < En doice Fiance tout ilroit en Loonoii.

■ S'on OUI ilemanile où est KarlrM li ruit,

• Si re'iiondés. por lieu, seigneurs Frawoii,

• Que ton laissastes d siège en fferhonois. »

{Chanson li'Aiykni di NtRDn.vNE.

Claye, où on laisse Roland, et Olivier son noble compagnon, et l'archevêque aussi vaillant que sage.

» Je reste ici, rempli de joie et d'espérance !

» El quand vous serez tous dans notre douce France,

» G vainqueurs des Saxons et des Aragonais,

I) Quand vous vous chaufTerez les pieds à vos chenets,

n Tournant le dos aux jours de guerres et d'alarmes,

» Si l'on vous dit, songeant à tous vos grands faits d'arnr.es

» Qui remplirent longtemps la terre de terreur :

« Mais où donc avez-vous quitté voire empereur? «

I) Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :

« Nous nous sommes enfuis le jour d'une baiaiUe,

» Si vite et si tremblants et d'un pas si pressé

» Que nous ne savons plus où nous l'avons laissé ! »

Ainsi Charles de France, appelé Charlemagne,

Exarque de Ravenne, empereur d'Allemagne,

Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;

El les pitres lointains, épars au fond des bois,

Croyaient en l'entendant que c'était le tonnerre.

Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.

Soudain, comme cbacun demeurait interdit,

Un jeune homme bii.n fait sortit des rangs et dit :

« Que monsieur saint Denis garde le roi de France! ■

L'empereur fut surpris de ce ton d'assurance.

Il regarda celui qui s'avançait, et vit,

Comme le roi Saiil lorsque apparut David,

Une espèce d'enfant au teint rose, aux mains blanches,

Que d'abord les soudards dont l'estoc bat les hanches

Prirent pour une fille habillée en garçon.

Doux, frêle, conQanI, serein, sans écusson

Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge.

L'air grave d'un gendarme et l'air froid d'une vierge.

« Toi, que veux-tu, dit Charles, et qu'est-ce qui t'émeut? »

— « Je viens vous demander ce dont pas un ne veut : » L'honneur d'être, ô mon roi, si Dieu ne m'abandonne,

» L'homme dont on dira : « C'est lui qui prit Narbonne... »

— « Hé ! C'est Aymerillot, le petit compagnon ! >.

— « Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom. »

— « Aymeri. Je suis pauvre autant qu'un pauvre moine, » J'ai vingt ans, je n'ai point de paille et point d'avoine; » Je sais lire en latin, et je suis bachelier :

» Voilà tout, sire. Il plut au sort de m'oublier

» Lorsqu'il distribua les fiefs héréditaires.

• Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,

» Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur:

32i LA, CHANSON DU ROLAND.

Les trois barons, clos en de blancs cercueils, sont déposés dans l'église de Blaye, à Saint-Uomain. Ils gisent là, les preux... Pour leur salut les litanies sont dites... Que tons les saints et Dieu leur fassent paix î

Et derechef, àtravers monts et vaux, Charle chevauche. Il chevauche si bien que jusqu'à Aix il ne ^'arrête plus.

Là il descend au perron du palais.

A peine est-il monté dans le palais, que, par message, il convoque ses juges, nobles de Saxe, et Bavière et Lorraine; nobles de Frise, Allemagne et Bourgogne; et Poitevins, et Normands et Bretons; et ceux de France, entre tous les plus sages.

La Haute Cour va juger (ianelon.

» J'entrerai dans Nnrbonne cl je serai vainqueur,

» Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste. »

Charles, pins rayonnant que l'archange céleste,

S'écria : « Tu seras, pour ce propos hautain,

» Aymeri <le Narhnnne etcoinle palatin!

n Kl l'on te parlera d'une façon oivile.

• Va, (ils! » — Le lendemain Aymeri prit la ville.

(Voir Légende des siècles. — Hclzel, ôdiieur.)

M. GastoQ Paris pense que, dans le passage de la'Clianson de Huland qui nous occupe, il s'agit non pas de la ville de Narboniie, Miiiis d'un fleuve que passa larmée, lAdoiir probablement.

Selon M. Camille Jullian, le trouvère a désigné ici, noti la Narbonne de la région languedocienne, ruais la Narboune du pays basque, aclucllement appelée Arbonne et située à cinq kilomètres sud de Itinrrilz.

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