LE DUEL DES DEUX CHAMPIONS
Bien confessés, et absous, et bénis, la messe ouïe, la communion faite, de riches dons offerts aux monastères, les champions sont prêts à s'aligner, et devant Charle ils se rendent tous deux.
Ils ont chaussé aux pieds leurs éperons; vêtu leurs corps de hauberts d'acier blanc, forts et légers ; attaché sur leurs têtes leurs heaumes clairs •cerclés de pierreries ; ceint leurs épées à la garde •d'or pur; pendu au cou leurs écus à quartiers; ;pris au poing droit leurs lances aiguisées, et enfourché leurs destriers rapides...
On vit alors cent mille chevaliers s'apitoyer sur Thierri pour Roland, et, l'œil en pleurs, souhaiter son triomphe.
Dieu seul connaît comment tout finira.
Sous Aix s'étend une vaste prairie. C'est là que va s'engager le combat.
Les deux barons sont des preux intrépides, et leurs chevaux sont fringants et agiles.
Piquant des deux, ils leur lâchent les rênes, et avec force ils foncent l'un sur l'autre.
Leurs deux écus sont fracassés, brisés; leurs deux hauberts sont démaillés, rompus; les deux chevaux ont les sangles cassées : la selle tourne ; et les cavaliers tombent.
Cent mille Francs voient ce spectacle et pleurent.
Les deux barons sontdonc jetés parterre. Lestes et prompts, sur leurs pieds ils se dressent...
Que Pinabel est fort, léger, agile!
L'un cherche l'autre : ils n'ont plus de chevaux; mais leurs épées, à la garde d'or pur, avec grand? coups, sur les heaumes d'acier frappent sans trêve, afin de les trancher...
Quels rudes chocs! Ah! les chevaliers francs sont en grand trouble; et l'empereur s'écrie : « Faites, mon Dieu, éclater le bon droit! »
— « Quitte le champ, Thierri, dit Pinabel; et tu
auras mon amour et ma foi ; et tu seras comblé de mes trésors.
» Réconcilie Ganelon et le roi! »
Thierri répond :
« Loin de moi telle idée !
» Ainsi faisant, je serais un félon.
» Que Dieu prononce aujourd'hui entre nous! »
Thierri reprend :
« Tu es un vrai baron, très fort, très grand, et le corps fait au moule; et tous tes pairs te réputent vaillant.
» Eh bien, renonce à ce fâcheux combat : avec le roi je te mettrai d'accord.
» Pour Ganelon, on en fera justice; et jamais plus il n'en sera parlé. »
Lors Pinabel :
« Moi céder! Dieu m'en garde!
» Je soutiendrai toute ma parenté, sans reculer devant homme qui vive.
» Plutôt mourir que mériter tel blâme ! »
Et leurs épées à nouveau s'entre-choquent, frappant si fort les casques gemmés d'or, que le feu clair en jaillit vers le ciel.
Les séparer n'est plus chose possible : leur corps à corps doit finir par mort d'homme.
Il frappe en preux, Pinabel de Sorence!
Sous ses grands coups l'armure de Thierri lance des feux dont la vive étincelle fait s'enflammer l'herbe sèche des prés.
Voici l'épée pointée sur son visage; elle a fendu son heaume de Provence; elle descend jusqu'audessous du front...
Pauvre Thierri ! Il a sa joue en sang et son haubert déchiré jusqu'au ventre...
La mort est là... Mais Dieu va l'écarter.
Thierri se sent blessé à la joue droite ; et son sang clair rougit le pré herbu.
Il frappe alors Pinabel sur son heaume.
L'acier se fend du cimier au nasal; le crâne éclate et la cervelle en sort...
Thierri brandit son glaive ensanglanté, et abat mort le champion de Gane.
Ce coup donné, Thierri est bien vainqueur.
Les Français crient : « Le doigt de Dieu est là.
Il est de droit qu'on pende Ganelon et les parents qui répondent pour lui. »
Dès que Thierri du combat sort vainqueur, auprès de lui s'en vient l'empereur Charle, accompagné de quarante barons, dont le duc Naime, Ogier de Danemark, GeofFroy d'Anjou et Guillaume de Blaye.
Le roi, prenant Thierri entre ses bras, l'essuie avec ses grandes peaux de martre, puis il les quitte et il en revêt d'autres.
Tout doucement on désarme Thierri ; et on le met sur une mule arabe.
Le baron part escorté et joyeux ; on entre à Aix ; on descend sur la place...
Il va falloir procéder aux supplices'.
1. Dans la chanson de geste Geaidon [dmcziùine siècle), l'Angevin Thierri devient le chevalier au geai parce qnCj sur son heaume, serait venu se poser un geai, au moment où il terrassait Pinabel.
Un traître du lignage de Ganelon, Thibaut d'Aspreraont, a résolu de perdre Charlemagne et Thierri. Il envoie à l'enipereur des pommes qui lui sont remises comme un présent du chevalier au geai, et où a été sublilemcnt mêlé un poison mortel.
Certain baron goûte les pommes avant l'empereur, et tombe foudroyé. Grande colère contre Thierri, soupçonné d'avoir voulu empoisonner Charlemagne.
L'empereur convoque sa cour, et s'adresse au chevalier :
« Geaidon, lui dit-il, avez-vous rien à réclamer? Vous a-t-il été fait quelque injustice?
— » Aucune, sire. Mon fief d'Angers me suffit; et je ne demande rien, siuon l'honneur de vous servir.
— » C'est trop d'audace! Tais-loi, félon. Tu as entrepris de me donner la mort...
— » Moi, sire! Un tel crime!
— » Oui, toi, en m'envoyant une corbeille de pommes empoisonnées.
— » Mensonge! On vous a trompé.
— » Il n'y a ici de menteur que loi! Sois-je maudit de Dieu si je prends un seul repas avant que la mort ail expié ton attentat.
— » Sire, qui fut l'ami de Roland et le vainqueur de l'inabel est incapable de pareils forfaits. Un tel homme se sert de la lance, non du poison; et il ne s'altaque qu'aux ennemis, non à son seigneur. »
Lors intervint le vieux comte du Mans : « Oui, l'auteur de l'attentat mérite d'être brùlé vif. Mais, sire, est-il quelqu'un, dans votre cour, qui ose soutenir que c'est Geaidon? »
— « Moi ! » cria un chevalier de haute taille, au visage culuré et à la barbe blonde. C'était Thibaut.
Défi. Combat.
L'épée à la main, Thierri force le traître à avouer son infamie; et puis « il l'envoie aux enfers rejoindre Ganelon ».
Dans la suite du poème, Thierri, victime de l'ingratitude de l'empereur, se retourne un moment contre lui. 11 est admirablement secondé par un humble vassal nommé Gautier, véritable homme des bois, qui, armé d'une lourde hache et accompagné de ses sept fils, se voue à la défense de son seigneur.
Le chevalier au geai réussit à s'emparer de la personne de Charlemagne.
Mais la victoire ne fait que le ramener au devoir. Il se jette aux pieds de l'empereur pour lui demander grâce; et, tout repentant de ses fautes, finit par se faire ermite.
342 LA CHANSON DE llOLAND.