‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 26 sur 71 · LES DOUZE PAIRS DE MARSILE ET LEURS DÉFIS · texte numérisé non relu

LES DOUZE PAIRS DE MARSILE ET LEURS DÉFIS

Le roi. Marsile a mandé ses barons, vicomtes, ducs, comtes et connétables, et les émirs et les fils de ses nobles.

Quatre cent mille en trois jours se rassemblent.

Le tambour bat partout à Saragosse. De Mahomet on expose l'image, à tous les yeux, sur la plus haute tour. Chaque païen et le prie et l'adore.

Puis on chevauche avec rage et furie, par la contrée*, à travers monts et plaines.

1. Ici je m'en tiens à la formule vague du manuscrii de Venise et des autres manuscrits, au lieu de suivre le manuscrit d'Oiford qui désigne expressément la Terre Certeine. La Terre Certeine c'est bien la Cerdagne : si bien qu'il faudrait traduire : « par la Cerdagne, à travers monts et plaines. » Mais la Cerdagne, telle qu'on l'entendait aux derniers siècles, ne comprenait que la région pyrénéenne tout opposée à celle qui sûrement est ici le théâtre de l'action (ainsi que l'ont démontré avec évidence MM. Gaston Paris, P. Raymond, François Saint-Maur, Léon Gautier, etc.), et dont les indigènes ont reçu de leurs ancêtres les plus reculés les traditions de ces désignations locales : Val-Carlos, le Pas de Roland, la Croix de Roland, la Brèche de Roland.

Enfin des Francs voici les gonfanons ! Des douze pairs c'est là l'arrière-garde. Il ne se peut qu'on n'ait belle bataille.

Vient le premier le neveu de Marsile, sur un mulet qu'il touche du bâton.

Le rire en bouche, il dit d'un ton joyeux :

« Beau sire roi, je* vous ai tant servi, j'ai eu pour vous telles douleurs et peines, j'ai tant pour vous et lutté et vaincu, qu'un fief m'est dû : ce fief sera Roland.

» Je le tuerai du tranchant de ma lance, si Mahomet veut bien me protéger.

» Par moi sera toute l'Espagne libre, de Durenstant jusqu'aux défilés d'Aspe.

» Charle lassé, les Français repoussés, jusqu'à la mort vous n'aurez plus de guerre. »

— c( Soit ! Tiens le gant », lui dit le roi Marsile.

Il faut croire que la leçon exacte est celle du manuscrit de Venise. Ou bieiî il faut supposer, avec Petit de Julleville, soit qu'au temps de l'auteur de la Cha7ïso?i de Roland, le nom de Cerdagne avait une plus grande extension et s'appliquait à une partie de la Navarre; soit que le poète a tout bonnement fait une confusion en mentionnant ici la Cerdagne.

Le gant au poing, le neveu de Marsile, d'un ton très fier à son oncle s'adresse :

« Beau sire roi, vous m'avez fait grand don! Choisissez-moi onze de vos barons : aux douze pairs on se mesurera. »

C'est Falsaron, frère du roi Marsile, qui le premier répond à cet appel :

« Sire Aëlroth, nous irons, vous et moi; nous livrerons ensemble la bataille.

» C'est dit... Des Francs meure la grande armée ! Par nous du moins mourra l'arrièregarde. »

D'autre part vient un roi de Barbarie' : c'est Corsablis, cœur mauvais et perfide; et cependant il parle en bon vassal :

« Tout l'or de Dieu en serait-il le prix, je ne voudrais jamais être couard. Que ce Français se trouve en mon chemin, c'est fait de lui. Donc, prenez-moi troisième *. »

1. Je traduis ici deux vers du manuscrit de Venise cités par Muller (édition de 1863 et édition de 1878).

Alors accourt Mauprime de Brigai', aux pieds plus prompts que les pieds d'un cheval. Devant Marsile il crie à voix très haute : « J'entends mener mon corps à Roncevaux. Mort à Roland, si je fais sa rencontre ! »

Là se trouvait l'émir de Balaguer, bien fait de corps, fier et beau de visage.

C'est son orgueil de chevaucher armé : il est fameux par son brillant courage. Qu'il fût chrétien, vrai baron il serait.

Il se présente et s'écrie avec force :

« A Roncevaux ! J'y veux aller aussi.

» Roland est mort, si- je l'y puis trouver; mort Olivier, et morts les douze pairs.

» Les Francs mourront dans le deuil et la honte.

1. Eq général, j'évite de trop moderniser les noms sarrasins; et, par exemple, quand il s'est agi de désigner Malbien, Malduit, Faharon, Faldron, je n'ai pas donné à ces noms leur forme française actuelle qui serait Maubien, Mauduit, Fausseron, Faudron. Mais ici je traduis Malprimis par Mauprime pour éviter toute confusion de ce Sarrasin avec le fils de Baligant, Malprime, dont il sera question dans la cinquième partie du poème.

Quand il s'agit de personnages français, je n'ai pas le même scrupule que pour les nnms de personnages exotiques. Ainsi, au lieu de dire : « la belle Aide », je dis : « la belle Aude ».

» Charle le Grand n'est qu'un vieux qui radote. Il lui faudra renoncer à la guerre, et nous laisser l'Espagne libre enfin. »

— « Bien grand merci », lui dit le roi Marsile.

Là se trouvait un connétable maure. L'Espagne n'eut jamais plus grand félon :

Devant Marsile il fait le fanfaron .

« A Roncevaux ! J'y mènerai mes gens, qui sont vingt mille, avec écus et lances.

» Déjà Roland peut se tenir pour mort; et chaque jour Charle le pleurera. »

D'autre part vient Turgis de Tortosa.

De sa cité il est comte et seigneur, et n'a qu'un rêve : être aux chrétiens funeste.

Devant Marsile il prend rang près des autres, et dit au roi :

« Ne vous tourmentez point I

» Mahom vaut plus que Saint-Pierre de Ronie. Servons-le bien, et nous aurons victoire.

» A Roncevaux j'irai joindre Roland : nul na pourra le sauver de la mort.

» Voyez ma lame ; elle est et bonne et longue. Je

la mettrai devant sa Durandal : on vous dira laquelle a le dessus.

» Les Francs mourront s'ils engagent la lutte. Charle le Vieux n'aura que deuil et honte, et plus jamais ne portera couronne. »

Ensuite on voit le païen Escremiz, qui de Valterre est le seigneur et maître.

Il crie au roi, du milieu de la foule :

« A Roncevaux j'abattrai leur orgueil.

» Que je les trouve; et Roland, Olivier, tous deux battus, y laisseront leurs têtes.

» Les douze pairs sont condamnés à mort.

» Les Français morts et la France déserte, Charle tout seul pleurera ses vassaux. »

Là se trouvait le païen Estourgant ; Estramariz est son bon compagnon ; et tous deux sont fourbes, félons et traîtres.

— « Venez ici, seigneurs, leur dit Marsile : à Roncevaux vous irez tous les deux, et m'aiderez à conduire mes troupes. »

Eux de répondre :

« A vos ordres, beau sire.

» Contre Olivier et Roland acharnés, nous les tuerons avec les douze pairs ; car nos épées sont bonnes et tranchantes : on les verra chaudes d'un sang vermeil.

» Les Francs mourront; Charle en sera dolent.

» Du grand pays nous vous ferons cadeau.

» Venez-y, roi : vous verrez beau spectacle; et nous mettrons l'empereur à vos pieds. »

Tout courant vient Margariz de Séville, dont le pays s'étend jusqu'à la mer.

Pour sa beauté toutes les dames l'aiment. Il n'en est point qui ne s'épanouisse, dès qu'il se montre, et qui ne lui sourie.

Nul païen n'est si parfait chevalier.

Il fend la presse, et, dominant les cris :

— « Ne craignez rien, dit-il au roi Marsile. A Roncevaux j'irai tuer Roland. Son Olivier succombera aussi ; les douze pairs sont voués au martyre.

» Voyez mon glaive avec sa garde en or, que je reçus du noble émir de Primes : je lui réserve un grand bain de sang rouge.

» Les Francs mourront; France en sera honnie ; et le vieux Charle, à la barbe fleurie, en rage et deuil terminera sa vie.

» Oui, dans un an, nous aurons pris la France et coucherons au bourg- de Saint-Denis. »

Le roi païen profondément s'incline.

Voici encor Chernuble de Val-Nègre, aux longs cheveux qui balayent ses talons.

En se jouant il porte un poids plus lourd que ne feraient quatre mulets chargés.

Dans son pays le blé ne peut pas croître ; car le soleil ne s'y montre jamais ; rosée et pluie y sont chose inconnue. Comme la nuit les pierres y sont noires. C'est là, dit-on, que les démons demeurent.

Chernuble dit :

« J'ai ceint ma bonne épée ; à Roncevaux je la teindrai de rouge.

» Vienne Roland, et je fondrai sur lui. Sinon, je veux qu'on ne me croie jamais !

» Oui, mon épée conquerra Durandal; les Francs mourront; la France périra. »

Les douze pairs de Marsile s'assemblent ; et. emmenant cent mille Sarrasins, qui avec eux formeront l'avant-garde, pour les combats s'animant à l'envi, ils vont s'armer sous un bois de sapms.

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