‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 53 sur 71 · LE CAMPEMENT, ET LE SOMMEIL PROPHETIQUE DE CHARLEAL^GNE · texte numérisé non relu

LE CAMPEMENT, ET LE SOMMEIL PROPHETIQUE DE CHARLEAL^GNE

Sitôt qu'il voit que les païens sont morts, plusieurs occis et la plupart noyés, laissant butin très grand aux chevaliers, le noble roi descend de son cheval, se courbe à terre et dit à Dieu merci.

11 se redresse; et le soleil se couche...

— « Or çà, dit-il, prenons gîte; c'est l'heure. Il est trop tard pour gagner Roncevaux.

» Puis, nos chevaux sont las et épuisés; enlevez-leur les selles et les freins, et par ces prés laissez-les rafraîchir. »

Chacun répond : « Sire, vous dites bien. »

Les chevaliers, campés au bord de l'Ebre, à

leurs chevaux ayant ôté leurs sejles, et détaché les

freins d'or de leurs têtes, les envoient paître aux

prés, dans l'herbe fraîche; ils ne sauraient leur

donner d'autres soins...

Après, bien las, sur la terre ils s'endorment. Pour cette nuit, on ne fit pas le guet.

L'empereur-roi s'est couché dans un pré.

Voulant rester armé toute la nuit, il a posé sa lance à son chevet; a revêtu son blanc haubert brodé; lacé son heaume où reluit l'or gemmé, et ceint l'épée sans pareille, Joyeuse, qui, dans sa lame, étincelle de feux, dont trente fois par jour la couleur change.

Nous savons tous l'histoire de la lance qui sur la croix perça Notre-Seigneur... Grâces à Dieu, le roi en a la pointe. Il la fît mettre au creux du pommeau d'or de son épée qu'il appelle Joyeuse, vu sa bonté et vu ce grand honneur.

Les barons francs doivent s'en souvenir : car c'est de là que vient leur cri Mon-Joye; et nulle gent ne peut leur tenir tête*.

1. Une curieuse chanson du douzième siècle, le Voyage de Char-

lemagne, nous montre l'empereur allant, avec ses barons, à Constantinople pour y voir Hugues le Fort, et pour s'assurer s'il est vrai, comme le lui a dit la reine, que ce souverain a plus belle mine que lui sous sa couronne.

Il passe à Jérusalem et visite le saint-sépulcre. Grand accueil lui est fait par le patriarche qui lui donne les reliques de la Passion. ' Dans la chanson de Fierabras, qui date du treizième siècle, ce n'est pas par libre donation, c'est par droit de conquête que l'empereur

La nuit est claire et la lune au ciel brille.

Charle est couché ; mais a grand poids au cœur.

Il se rappelle Olivier et Roland, puis tous les pairs et tant de gens de France qu'à Roncevaux il a laissés sanglants!

Tel est son deuil qu'il en pleure et sanglote.

Et il prie Dieu d'être bon à ces âmes.

Mais il est las; car il a tant peiné! Il n'en peut plus; et lui aussi s'endort.

Par tous les prés ce n'est que gens qui dorment...

Pas un cheval ne peut tenir debout : qui veut de l'herbe, il la broute couché.

Beaucoup apprit qui bien connut la peine*.

acquiert ces reliques. Un Sarrasin, de stature et de force gigantesque, est le maître du saint-sépulcre. Olivier et lui se défient et combattent. A plusieurs reprises Fierabras est blessé à mort par l'ami de Roland; mais, chaque fois, il se guérit de ses blessures en les frottant avec le baume qui servit à l'ensevelissement du Christ. Enfin Olivier finit par s'emparer du baume merveilleux et terrasse son ennemi. Celui-ci demande merci et se fait chrétien. Suivent divers incidents qui aboutissent à la remise des relique» de la Passion entre les mains de Charlemagne. 1. Quand Musset écrivit :

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, 80upçonna-t-U qu'il ne faisait que traduire un vers de la Chanson de Roland :

« Mult ad apris qui bien conuisl ahan. »

Comme un mortel que la douleur travaille, Charle dormait, lorsque saint Gabriel, chargé par Dieu de garder l'empereur, et chaque i.uit assis à son chevet, lui annonça, par un songe sinistre, les grands combats apprêtés contre lui.

Quel grave avis que cette vision !

Charle, levant ses regards vers le ciel, voit se mêler vents, orages, gelées, coups de tonnerre, effroyables tempêtes...

Flammes et feux éclairent la tourmente.

Ce grand chaos s'abat sur son armée.

Tout aussitôt, il voit le bois des lances, frêne ou pommier, s'allumer et flamber; les boucles d'or des écus s'embraser.

Ce n'est qu'épieux qui sont réduits en cendre; heaumes, hauberts dont l'acier grince et casse; bons chevaliers qui clament leur détresse.

Il aperçoit des ours, des léopards ; puis des dragons, des givres, des serpents, et des griffons assemblés par miUiers, monstres d'enfer qui, la gueule béante, sur les Français se jettent tous ensemble.

Les Français crient : « Charlemagne, au secours! »

Lui, tout dolent et saisi de pitié, y veut aller; mais il est retenu.

D'une forêt s'élance un grand lion, très orgueilleux, très méchant, très féroce, qui fond sur Charle et s'acharne.

Ils combattent.

Chaque lutteur prend l'autre à bras-le-corps. Lequel l'emporte ou succombe? On ne sait.

Et l'empereur ne se réveille pas.

Un autre songe à celui-là succède.

Charle se voit sur un perron, à Aix, tenant un ours par une double chaîne, lorsque trente ours, du côté des Ardennes, viennent, parlant tout comme font les hommes :

— « Rendez-le-nous, sire, lui disaient-ils. Le retenir plus longtemps n'est pas juste. C'est un parent; nous lui devons secours. »

Mais du palais un lévrier accourt; va sur les ours; assaille le plus fort.

Alors a lieu un terrible combat, sur l'herbe verte, à part des autres ours. Charle, témoin de

cette belle lutte, ne sait qui est ou vainqueur ou vaincu.

L'ange de Dieu montre au baron ces choses. Lui toujours dort jusqu'à l'aube du jour*.

l. Des deux visions successives que l'ange Gabriel suggère i Charlemagne, l'une vise la revanche et annonce la grande bataille avec le lion de l'Islam, l'émir Baligant; l'autre vise Vexpiation et figure les incidents du procès de Ganelon.

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