‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 54 sur 71 · DÉSESPOIR ET FUREUR A SARAGOSSB · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR ET FUREUR A SARAGOSSB

Marsile en fuite arrive à Saragosse ; met pied à terre auprès d'un olivier ; rend son épée, sa cuirasse et son casque; et, tout piteux, sur le gazon se couche.

Plus de main droite ; et du bras mutilé le sang vermeil jaillit à grosses gouttes.

Il voit ce sang, et se pâme d'angoisse.

Venue à lui, sa femme Bramimonde crie, se lamente et pleure amèrement.

Ils sont bien là plus de trente mille hommes, maudissant Charle et maudissant la France.

Dans une grotte est Apollon leur dieu.

Tous d'y courir. Ils l'insultent, l'outragent :

a Quoi! méchant dieu! Tu nous fais telle honte! Lui, notre roi, tu le laisses confondre! Pourquoi traiter si mal qui te sert bien ? »

Et, lui ôtant son sceptre et sa couronne, à un pilier on le pend par les mains; puis on l'enlève,

on le renverse à terre; il est foulé, bâtonné, mis en pièces.

A Tervagant on prend son escarboucle.

Pour Mahomet, on le jette à la fosse : chiens et pourceaux l'y piétinent, l'y mordent,

Marsile, ayant recouvré connaissance, se fait porter dans sa chambre voûtée, que décoraient maintes inscriptions et maints tableaux peints de mille couleurs.

Là, toute en pleurs, s'arrachant les cheveux, jetait ses cris la reine Bramimonde :

c( Ah! Saragosse, aujourd'hui démunie du noble roi qui t'eut sous sa tutelle !

» Vraiment nos dieux ne sont que des félons, eux qui lui ont failli dans la bataille.

» L'émir nous reste. Ah! il sera un lâche s'il ne combat cette race hardie.

» Comme ils sont fiers ! Comme ils bravent la mort!

» Combien vaillant et combien téméraire leur empereur à la barbe fleurie !

» Si l'on se bat, il ne s'enfuira point...

» Pourquoi n'est-il personne qui le tue? »

L ARRIVEE DU GRAND ÉiMIR

* L'empereur Charle aura bientôt bataille.

Le grand émir, qui siège à Babylone et sous sa loi tient quarante royaumes, sur ses vaisseaux innombrables arrive.

1. Ici commence l'épisode de la guerre de Baligant qui va, ciaprès, du couplet 224 au couplet 238 et =e continuera du couplet 249 au couplet 297.

Cet épisode ne se trouve pas dans le manuscrit de Lyon; et certains commentateurs, tels que M. Schoile, pensent qu'il ne faisait pas partie de la version originale.

De là vient que des éditeurs et des traducteurs de la Chanson de Roland l'ont supprimé.

J'ai cru devoir le maintenir, sans toutefois m'astreindre, comme dans le reste du poème, à tout rendre scrupuleusement vers par •vers.

Selon moi, ia mise en présence du chef de l'islam et du chef de la Chrétienté vengeant sur lui les morts de Roncevauï, est un élément essentiel de la Chanson de Roland, destinée à glorifier Charlemagne en même temps que le premier de ses preux.

Je ne m'explique pas comment Vitet et d'autres ont pu voir là un hors-d'œuvre.

Qu'on critique quelques longueurs de l'épisode; mais qu'on n'en conteste pas l'à-propos!

Qu'on n'en conteste pas non plus les éclatantes beautés! Je voudrais bien que ma traducl^oa les eût un peu mises en lumière.

C'est Baligant, Vieillard des temps antiques, le survivant de Virgile et d'Homère'.

Un jour de mai, le premier jour d'été, il est parti du port d'Alexandrie et a lancé sur mer sa grande armée.

Il vient en hâte. Oh! que grande est sa flotte! Comme elle cingle et vole sur les eaux !

Au haut des mâts et sur les longues vergues, brillent partout lanternes, escarboucles, jetant au loin une telle lumière que, par la nuit, la mer en est plus belle*.

Déjà il touche à la terre d'Espagne.

Le vieil émir, sans un moment de halte, quitte la mer; entre dans les eaux douces ; laisse derrière et Marbrise et Marbrouse ; remonte l'Èbre avec tous ses navires, illuminés par le feu des fanaux dont les clartés font de la nuit le jour, et tout au loin

1. « Ço est l'amirailz li vielz d'anliquitet, Tut survesquit e Virgilie e Homer. »

2. Dans son édition critique du texte d'Oxford, M. Boehmer, dont l'ingéniosité est quelquefois bien aventureuse, a heureusement substitué ici à la leçon de Génin, tute la noit, ces mots : par mi la noit.

lA REVANCHE. 271

dans la contrée rayonnent; navigue à force, et

touche à Saragosse.

Clair est le jour et brillant le soleil, quand l'émir sort de son riche vaisseau, suivi de rois, de comte et de ducs.

Sous un laurier, au milieu d'une plaine, on met sur l'herbe un tapis de soie blanche, et on dépose un beau fauteuil d'ivoire.

L'émir s'assied, et tous restent debout.

— « Or çà, dit-il, finissons-en, mes braves, avec le roi qui commande aux Français.

» J'entends qu'il n'ait licence de manger que si tel est, à moi, mon bon plaisû*.

» Je le verrai ou soumis à mes pieds, ou raide mort. »

Et, en disant ces mots, de son gant droit il frappe son genou.

BALIGANT, MARSILE ET BRAMIMONDE

Tout ce qu'il dit, Baligant l'exécute ; et, pour tout l'or qui reluit sous le ciel, il n'est pas homme à lâcher son dessein.

Ayant mandé deux de ses chevaliers, l'un Clarifan et l'autre Ciarien :

— « Vous êtes fils, leur dit-il, d'un bon roi, qui volontiers faisait tous mes messages.

» Partez, tous deux ; allez, à Saragosse, dire à Marsile : Un grand secours vous vient; Baligant va guerroyer contre Charle. Si l'empereur ne se jette à ses pieds et ne renie le culte des chrétiens, il y perdra sa couronne et sa vie. Pour vous,, venez au camp de Baligant, y rendre hommage à votre suzerain. »

— « Sire, bien dit ! » crièrent les païens.

Les deux barons tout aussitôt chevauchent. Ils ont passé dix portes, quatre ponts, toutes

les rues où les bourgeois se tiennent, quand, parvenus vers le haut de la ville, près du palais, ils entendent des cris.

Toute une foule en pleurs se désespère : « Ah, malheureux! Qu'allons-nous devenir? L'Espagne est donc aux mains de ces Français ! rt Blessé le roi ! Mort Jurfaleu le blond ! »

Les deux seigneurs près du perron descendent; et, se tenant par leurs riches manteaux, l'air très courtois, ils montent au donjon où de Marsile est la chambre voûtée.

— c( Que Mahomet, Tervagant, Apollon, sauvent le roi et conservent la reine! »

A ce salut Bramimonde répond :

« Qu'avez-vous dit? Nos trois dieux sont des lâches! A Roncevaux ils nous ont laissé battre ; et mon mari a perdu sa main droite. C'est ce Roland qui a fait tout le mal. L'Espagne à Charle, hélas! sera soumise.

» Que devenir, malheureuse, chétive? Quen'ai-

je là quelqu'un pour me tuer? »

Clarien dit :

« Dame, ne parlez tant!

» Voici venir notre puissant émir, qui vaincra Charle, et, jusque dans sa France, le poursuivra pour le mettre à ses pieds demandant grâce ou subissant la mort. »

— « Pas tant d'espoir! répondit Bramimonde. L'empereur Charle est un preux intrépide, et qui mourrait plutôt que de s'enfuir.

» Devant ce roi, qui seul ne craint personne, sont des enfants tous les rois de la terre. »

Marsile alors, interrompant sa femme :

« Laissez cela, et ne parlez qu'à moi, bons messagers envoyés par l'émir.

» C'est vrai, je suis en mortelle détresse.

» Hier soir encor je possédais un fils. Il est tué. Je n'ai plus d'héritier. Ni fils, ni fille. Informez donc l'émir que, s'il le veut, l'Espagne sera sienne : que seulement il en chasse les Francs !

» Apportez-lui les clefs de Saragosse. »

— « Voilà le vrai », dirent les messagers.

— « Qu'il tienne bon ! reprit le roi Marsile.

» Vous lui direz que l'empereur des Francs,

qui tant de fois mit à mort mes soldats, prit mes cités et dévasta mes terres, est maintenant sur les rives de l'Èbre.

» J'ai bien compté : ils ne sont qu'à sept lieues.

» Que Baligant mène là son armée et se prépare à leur livrer bataille ! »

Les messagers très humblement s'inclinent; puis, chevauchant, ils rejoignent l'émir :

« Sire, voici les clefs de Saragosse. »

Baligant dit : « Que se passe-t-il donc? Où est le roi qu'ici j'avais mandé? »

Clarien répond :

c( Il est navré à mort.

» On l'a vaincu. Avec sa Durandal, le pair Roland a tranché son poing droit;' tué son fils qu'il aimait*chèrement; battu les preux qui lui faisaient escorte.

» Il a dû fuir; et tous ses chevaUers, que poursuivaient Charlemagne et son monde, sont ou tués ou bien noyés dans l'Èbre.

» Quant aux Français, ils campent sur la rive, tout près d'ici, à sept lieues de la ville. »

Le fier émir devient pensif et sombre.

Sombre el pensif est devenu l'émir. Mais son orgueil surmonte sa douleur.

Il se redresse :

« Allons, pas de retard !

» Tous à cheval ! Je vengerai Marsile. Tête pour main. L'empereur périra. »

Baligant met en branle tout son monde dont il confie le soin à Gémalfin; fait amener son coursier au poil brun ; et, chevauchant, arrive à Saragosse.

Quatre seigneurs lui tiennent Fétrier ; et il descend sur un perron de marbre.

A peine est-il vers le haut du palais que Bramimonde à ses devants s'élance.

— « Sire, dit-elle, ayez pitié de nous. Hopte et malheur! Mon seigneur est perdu. »

Et elle tombe aux pieds de Baligant.

Il la relève ; ils sont tous deux émus, et vont dolents trouver le roi Marsile.

Le pauvre roi, dès qu'il voit Baligant, se fait dresser à bras sur son séant.

Après, prenant un gant de sa main gauche :

<c Émir, dit-il, à vous toute ma terre ! J'ai tout perdu, et moi-même et mon peuple. »

L'émir répond : « Ma douleur en est grande. Mais je ne puis plus longtemps vous parler ; car, je le sais, Charle n'attendrait pas. C'est entendu : j'accepte votre gant. »

Et tout en pleurs, tant son cœur est en deuil, l'émir descend les degrés du palais ; court au galop rejoindre son armée ; puis part, criant : « En avant ! Sus aux Francs ! »

LE GRAND DEUIL DE CHARLEMÂGNE ET LES HONNEURS RENDUS AUX MORTS DE RONCEVAUX

Pourtant, à l'heure où luit la première aube, l'empereur Charle est sorti du sommeil. Saint Gabriel, son gardien de par Dieu, a fait sur lui le signe de la croix. Le roi se lève et laisse là ses armes.

Ses chevaliers se désarment aussi : et, dévorant la route longue et large, tous les Français à grand'hâte chevauchent.

Ils vont là-bas où tombèrent les preux, à Roncevaux, voir l'immense désastre.

A Ronce vaux le roi est revenu.

Partout des morts. Il commence à pleurer, et dit aux Francs :

« Ralentissez le pas ; car c'est à moi d'aller seul en avant, pour mon neveu que je voudrais trouver.

» Un jour, à Aix, jour de fête annuelle, —

c'était Noël, Pâque ou la Pentecôte, — mes vaillants preux se vantaient à l'envi de grands combats, de terribles assauts; voici comment j'ouïs parler Roland :

« Moi, si je meurs en pays étranger, j'aurai laissé mes pairs derrière moi, et finirai ainsi qu'un conquérant, premier de tous et face à l'ennemi. »

» Brave Roland ! »

Et prenant les devants si loin que porte un bâtonnet qu'on jette, l'empereur-roi gravit une colline.

L'empereur va, cherchant s'il voit Roland, et, par les prés, trouve fleurs et gazons tout empourprés du sang de nos barons.

Pris de pitié, il pleure à chaudes larmes.

Mais le voilà tout en haut, sous deux arbres.

Il reconnaît les coups de Durandal qui sur le roc a fait trois grandes brèches, et voit Roland qui gît sur l'herbe verte.

Il est navré, — fut-il douleur plus juste? — met pied à terre, et court, sans s'arrêter, entre ses bras prendre ce pauvre corps. Puis, tout dolent, il tombe évanoui.

Charle pourtant recouvre connaissance.

Naime le duc, et le comte Acelin, Geoffroy d'Anjou et son frère Thierri, prenant le roi, le dressent contre un pin.

Mais lui, les yeux à terre où gît Roland, bien doucement se prend à le pleurer :

« Ami Roland, Dieu t'ait en sa merci!

y) Jamais ne fut sur terre un chevalier qui fît si bien dans les grandes batailles.

» Ah ! mon honneur tourne vers son déclin ! »

Et derechef Charle s'évanouit.

Quand l'empereur recouvre connaissance, ses quatre preux de leurs mains le soutiennent.

Les yeux à terre, il y voit son neveu, dont le corps gît, gaillard, mais sans couleur. Ses yeux tournés sont tout enténébrés.

Charle le plaint par toi et par amour :

« Dieu mette, ami, ton âme dans les fleurs, au Paradis, parmi les glorieux !

» Combien à tort tu vins ici, Seigneur!

» Ah! chaque jour je pleurerai sur toi.

» Morte est ma force et morte ma grandeur.

» Qui désormais soutiendra mon honneur?

» Non, je n'ai plus des amis ; plus un seul. J'ai des parents ; mais pas un qui te vaille ! »

Et il s'arrache à deux mains les cheveux...

Cent mille Francs en ont douleur gi grande qu'il n'en est pas qui ne verse des pleurs.

— « Ami Roland, je vais rentrer en France.

» Quand je serai dans ma ville de Laon, d'ici, de là viendront des étrangers, demandant tous : Où est le vaillant preux?

» Je leur dirai : Il est mort en Espagne. Et grand sera le poids de ma douleur.

» Oui, désormais, chaque jour de mon règne sera un jour de plaintes et de larmes.

» Ami Roland, vrai preux, belle jeunesse, quand je serai à ma chapelle d'Aii, des gens viendront quérir de tes nouvelles.

» Je les dirai, étranges et cruelles : Mort, il est mort, l'homme aux mille conquêtes.

» Ah ! maintenant, révoltez-vous, Saxons, gens de Hongrie et gens de Bulgarie, peuples de Rome,

OU Païenne, ou la Fouille, païens d'Afrique et de Califernie !

)) Mon deuil, mes maux vont chaque jour s'accroître.

y> Qui conduira mes armées aux triomphes, quand meurt celui qui en était la tête? » Que te voilà déserte, ô douce France f » Si grand mon deuil, je voudrais n'être plus. » Et des deux mains il tord sa barbe blanche, frappe sa tête, arrache ses cheveux.

Cent mille Francs s'en pâment contre terre.

« Ami Roland, tu as donc rendu l'âme! Que Dieu la mette en son saint Paradis !

» Ami Roland, comme ta vie fut brève ! En la prenant on nous prit notre honneur.

» Qui t'a fait mort fait la France mourante. J'ai si grand deuil que je voudrais mourir.

)) Ainsi les miens ont succombé pour moi...

» Ah! fasse Dieu, fils de sainte Marie, qu'avant que j 'entre aux défilés de Cize, mon âme soit séparée de mon corps, pour être mise à côté de leurs âmes! Près de leurs chairs, qu'enfouie soit ma chair! »

Les yeux en pleurs, il arrache sa barbe. Naime s'écrie : « Quelle douleur terrible ! »

— « Sire empereur, dit le comte d'Anjou, votre douleur se démène trop fort.

» Dites plutôt qu'on cherche tous les nôtres, qui gisent morts sur le champ de bataille. Sur un charnier faites porter leurs restes. »

Le roi répond : « Sonnez de votre cor. »

GeofFroi d'Anjou a sonné de son cor. De par le roi, chacun met pied à terre, pour retrouver les cadavres des siens; et tous les corps sont mis dans un charnier.

Au camp étaient maints évêques, chanoines, moines, abbés et prêtres tonsurés.

On donne aux morts l'absoute au nom de Dieu; on fait brûler la myrrhe et les parfums.

Avec amour les corps sont encensés, puis enterrés très honorablement, et puis laissés. Que pouvait-on de plus?

L'empereur veut qu'on mette à part Roland, et Olivier, et Turpin l'archevêque

Il fait ouvrir devant lui leurs cadavres.

Les cœurs sont pris dans des tissus de soie; les corps sont mis dans leurs blancs lits de marbre, enveloppés avec des peaux de cerfs, et bien lavés avec vin et piment.

Le roi prescrit que Thibault, Gebouïn, Milon le comte et Othon le marquis, sur trois grands chars emmènent les trois corps, tout recouverts d'un tapis de Glaza*.

1. Diverses chansons de geste, notamment Caj-m^eLorram (douzième siècle), nous fournissent des détails sur la manière dont il était procédé envers les morts qu'on voulait beaucoup tionorer.

Après avoir ouvert leur corps, on recueillait les entrailles dans une riche étoffe de soie pour les déposer dans une ouverture creusée au pied d'un autel.

L'intérieur du cadavre était lavé avec un mélange de vin et d'épices; puis le corps était recousu, enveloppé d'une fine toile, et enfermé dans un sac de cuir. On choisissait la peau de cerf de préférence à toute autre.

Autour du corps, placé sur une espèce de catafalque, on disposait des candélabres de bronze et d'or où de nombreux cie'rges étaient allumés.

Des prêtres revêtus d'aubes et de chapes, des clercs avec croix et encensoirs, venaient chanter les prières des trépassés et les vigiles, pendant que les parents et amis du mort le veillaient, agenouillés ou assis à son chevet.

Finalement le corps était porté avec solennité dans quelque moutier dont le défunt avait été le bienfaiteur.

Il était fréquent que l'image du mort fut taillée sur le marbre de son tombeau. Des lettres tracées tout autour disaient qui il avait été.

Quelquefois une rente perpétuelle était affectée au paiement d'un «hapelain et avait pour objet d'assurer au mort des messes quotidiennes « jusqu'au jour du jugement ».

Page 1