EMPEREUR CONTRE ÉMIR
Le roi déjà pensait à repartir, quand apparut l'avant-garde païenne.
Des premiers rangs sortent deux messagers, venant à Charle annoncer la bataille :
« Orgueilleux roi, te voilà en nos mains. Vois Baligant qui après toi chevauche; vois sur ses pas sa grande armée d'Arabes : on va savoir si tu es un vaillant. »
Charle le roi se prend alors la barbe : il se souvient de son deuil, de ses pertes.
Puis, sur les siens, il jette un fier regard; et il s'écrie d'une voix haute et forte : « Barons français, à cheval et aux armes! »
L'empereur, prompt à s'armer le premier, lace son heaume; endosse son haubert; ceint au côté sa claire épée Joyeuse, dont les feux d'or comme un soleil rayonnent ; pend à son cou son écu de Girone ; brandit sa iance aiguisée à Blandonne ;
prend par la bride et monte Tencendur (le bon cheval qu'il conquit sous Marsune, quand il tua Malpalin de Narbonne), et, le lançant à grands «oups d'éperon, fait un galop \u de cent milliers d'hommes.
Puis, il prie Dieu et l'apôtre d^ Rome,
2ol.
Comme leur roi s'arment les chevaliers.
Quels fiers soldats! Comme ils sont équipés, avec chevaux et armes avenantes !
Les gonfanons leur pendent sur les heaumes. L'acier reluit. Les vifs coursiers trépignent. Chaque homme en selle avec grâce se tient.
L'empereur voit leur belle contenance ; et, avisant Anselme de Mayence, Naime le duc, Jozeran de Provence :
« En tels guerriers qui n'aurait confiance? ditil. Bien fou qui désespérerait !
» Si ces païens ne battent en retraite, ils paieront cher pour la mort de Roland. »
Naime répond : « Sire, que Dieu le veuille ! »
Ayant mandé Rabel et Guinemant, Charle leur dit :
« Seigneurs, tenez la place de mes deux pairs Olivier et Roland. A l'un Tépée ; à l'autre l'olifant! Et chevauchez en tête de l'armée.
» Derrière vous quinze mille des Francs, tous jouvenceaux et de nos plus vaillants, iront, suivis par autres quinze mille, que guideront Gébouïn et Laurent. »
Les Français sont trois cent cinquante mille, que l'empereur partage en dix colonnes.
Deux corps d'armée comptent quinze mille hommes; et trois, vingt mille. Un en a trente mille. Les deux suivants en ont quarante mille. Dans le neuvième, ils sont cinquante mille.
. Il est un corps qui prime tous les autres ; c'est le dixième : il comprend cent mille hommes, aux chefs fleuris, aux barbes toutes blanches, très fiers
1. Le texte original consacre à rénumération des forces de Charlemagne huit couplets surchargéfs par des longueurs insignifiantes et comprenant soixante-dix vers. Je les ai réduits à trois couplets comprenant cinquante vers. Plus loin, j'ai procédé de même pour l'énumération des forces de Baligant. Elle tient trois couplets que j'ai ramenés à un. — Ce sont les deux seules réductions de ce genre que je me sois permises dans tout le cours de celle traduction.
d'allure et de très grand courage, nobles barons, excellents capitaines bardés de fer jusqu'au bout de leurs ongles.
Ces vétérans forment la vieille garde qui suit partout l'empereur Charlemagne.
Ils ont vêtu leurs solides hauberts, ceint leurs
épées ou d'Espagne ou de France, pendu au cou
leurs écus où reluisent divers signaux qui les font
« reconnaître, pris au poing droit le long bois de
leurs lances et enfourché leurs destriers rapides.
Au milieu d'eux, non loin de Charlemagne,
Geoffroy d'Anjou va portant l'oriflamme qui, pour
Saint Pierre, était nommée Romaine, et en ce jour
prit le nom de Monjoie*.