‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 57 sur 71 · ÉMIR CONTRE EMPEREUR · texte numérisé non relu

ÉMIR CONTRE EMPEREUR

Ses éclaireurs ayant rejoint l'émir, un d'eux lui dit;

« Notre, message est fait. Nous avons vu cet orgueilleux roi Charle. Fiers sont ses gens. Pas danger qu'ils lui faillent. Donc, armez-vous; car la bataille est proche. »

— « Pour les vaillants c'est là bonnes nouvelles, dit Baligant. Que tout le monde s'arme! Sonnez, clairons; annoncez la bataille. »

Parmi le bruit de? tambours, des trompettes, l'émir revêt son haubert et son heaume ; et à sa gauche il ceint sa bonne épée, que de Joyeuse il prétend la rivale et qu'il a fait appeler Précieuse.

Son large écu doré lui pend au cou; dans sa main droite est son énorme lance, dont le fer seul chargerait un mulet, et dont le bois semble être une massue.

Le brave émir a le corps fait au moule, le buste

fort, l'enfourchure très grande, les flancs étroits, les épaules très larges, le regard clair, les cheveux tout bouclés, la mine lière, et la barbe aussi blanche que les grands lis aux beaux jours de l'été.

Il a autant de sagesse et vertu qu'en peut avoir qui suit la loi païenne.

Quant au courage, il en a fait la preuve, en mille endroits, sur maints champs de bataille.

Dieu! quel baron^ s'il eût été chrétien!

Si iortement il pique son cheval, que de ses flancs le sang clair a jailli. . Dans son galop il franchit un fossé qui avait bien cinquante pieds de large.

— <( En voilà un qui nous défendra bien ! crient les païens. Que les Français s'y frottent! Bon gré, mal gré, ils y perdront la vie. Charle est un fou de n'être point parti. »

L'émir avait pour fils un chevalier qui, grand et fort, montrait par son cœur fier qu'un noble sang lui coulait dans les veines.

Ce vaillant preux était nommé Malprime.

— « Sire, dit-il, chevauchons! En avant! N'allons-nous pas voir bientôt Charlemagne? »

LA REVANCHE. *29o

— « Tu le verras ; car c'est un grand guerrier, dit Baligant; et, dans maintes histoires, il est parlé de lui avec honneur.

» Mais il n'a plus l'aide de son neveu; et contre nous il ne pourra tenir.

» Mort est Roland qui fut si bon vassal ; mort Olivier, le preux et le courtois; morts tous ces pairs, les bien-aimés de Charle ; morts avec eux vingt mille hommes de France.

» Aussi nombreux soient les gens qui lui restent, j'en fais peu cas : ils plieront comme un gant...

» Oui, Charle vient avec dix corps d'armée. Mon messager, le Syrien, l'a vu; et, tout courant, est venu m'aviser.

» Brave est le preux qui fait sonner le cor qu'avait Roland quand il était en vie ; brave est aussi le preux qui, près de lui, marche en faisant retentir la trompette.

» Tu les verras en tête de l'armée, les deux premiers, chevauchant côte à côte.

» Derrière eux sont quinze mille Français, tous jouvenceaux, que Charle nomme enfants. Ils

sont suWis par autres quinze mille, qui fièrement frapperont sur les nôtres. » i

Malprime alors : « Honorez votre fils, en le laissant frapper le premier coup. »

— « Beau fils, que peut te refuser un père? dit Baligant. J'accède à ton désir.

» Donc, emmenant Torleu, le roi de Perse, et Dapamort, le puissant roi des Wilzes, fais le premier assaut contre les Francs ; et puisses-tu mater leur grand orgueil!

» Reviens vainqueur; tu auras beau salaire. Je te promets un pan de mon royaume : tout le pays qu'avait le roi Fleuri. »

Son fils se voit par avance investi...

— (c Merci! « dit-il... Pourtant, ce qui l'attend, c'est le tombeau, non pas l'investiture.

Tous les païens se sont armés en hâte.

Ils se disaient :

<( Entendez-vous ce son, qui vient de loin et au loin se prolonge? C'est l'olifant; c'est le cor de Roland...

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