A CORDOUE. — CONSEIL TENU PAR CHARLEMAGNE
'Empereur se fait tout joyeux et est de belle
humeur.
Il a pris Cordoue, il en a mis les murs en
pièces , Avec ses machines, il en a abattu les tours; Ses chevaliers y ont fait un butin très abondant D'or, d'argent, de riches armures.
Dans la ville il n'est pas resté un seul païen Qui ne soit forcé de choisir entre la mort et le baptême.
Le roi Charles est dans un grand verger; Avec lui sont Roland et Olivier,
10i. Roland. Roland, dans toute notre légende épique, est représenté comme le neveu de Charlemagne : dans la plupart de nos poèmes, sa mère s'appelle « Gile, Gilain ». Une de nos Chansons, les Enfances de Roland (\ir-.\ine siècle), nous le montre àSutri réconciliant avec Charlemagne son père, le sénéchal Milon, et sa mère, quiavaienl encouru fort justement la colère du grand Empereur. Mais c'esl dans la Chanson d'Aspremont fxn" siècle) que nous assistons à ses véritables enfances :
c'est là que nous le voyons prendre part, l c • 1 1 1 jeune encore, à la .mande expédition de Charles contre les Sarrasins du midi de l'Italie, et après un combat héroïque avec Eaumont, fils du roi païen Agolant, conquérir glorieusement la fameuse épée Durendal. Dans un autre poème de la fin du xne siècle, Girars de Viane, Roland, qui a été fail chevalier après sa victoire contre Eaumont , devient le champion de l'Empereur contre Olivier, qui est le champion de (iiiart de Vienne el des fils rebelles de Garin de Montglane. La scène se passe SOUS les murs de-Vienne, et c'est laque Roland se prend d'amour pour la belle Aude, avec laquelle on le fiance, avec laquelle il ne se mariera jamais. Dans
Renaus de Montauban (xmc siècle), dans Jehan de Lanson (xme siècle), dans Ottinel (xine siècle), il joue un grand rôle qui u'esl cependanl pas le premier. Mais les poèmes qui sonl le plus consa-
crés a sa gloire el qui for ni une sorte
de ■ Rolandéide », sonl l'Entrée en Espagne (xme-xive siècle) el la Prise de Pampelune i \iv siècle |. Dès son arrivée en Espagne, le neveu de Charles se mesui e avec le géanl Ferragus :
plus lard , il prend la \ ille de Nobles malgré la défense de l'Empereur, e1 s'enfuh du camp chrétien pour aller en Orienl l'aire un pèlerinage au Saint- Sépulcre el organiser à la françai e le ne de Pei e converti par lui. De retour en Espagne, il prend pari à tous les grands combats des chrétiens el aux sièges victorieux de Pampelune e1 de
toutes les places fortes de l'Espagne païenne. Quand commence notre vieux poème, il ne reste plus à conquérir que Saragosse, et c'esl sur Roland que comptent l'Empereur et la France, c'est vers lui que se tournent tous les regards. Nous n'avons pas à revenir sur le rôle que joue le neveu de Charles dans la Chanson de Roland. Il en esl le centre, l'âme, la vie. La trilogie dont se compose le vieux poème lui est presque uniquement consacrée: dans la première partie, il est trahi ; dans la seconde, il meurt; dans la troisième.
il est vengé. Son importance survit à sa mort, et jusqu'au dernier vers de la chanson il en esl le héros. = Telle est la place de Roland dans la légende.
Quant à l'histoire, elle ne lui a consacré que huit mots, et Éginhard, en sa Vita Karoli (cap. ix), se contente d< dire au sujet de notre héros et du désastre de Roncevaux : In quo praelio , Hruodlandus, Britannici limitis prsefeclus, interficitur. V. dans nos précédentes éditions l'Éclaircissement sur l'histoire poétique de Roland.
* Olivier est le fils de Renier de tiennes : Vus fastes fdz à V bon cunte Renier. (V. 2208.) Le premier de nos poèmes où il apparaisse avec un rôle important, c'esl Girars de Vienne (fin du xiie, commencement du xme siècle).
Il y figure parmi les adversaires di Charlemagne, et on l'y voit lutter avec Roland (pp. 106-155de l'édition P. Tarbé ). Après un duel gigantesque, les deux héros finissent par tomber dans les bras l'un de l'autre (Ibid., pp. 155, 156), et tel est le commencemenl àv cete amitié louchante qui l'ail d'Olivier el de Roland l'Oreste el le Pylade, le l'yihias el le Damon de notre épopée nationale. Dans le même temps, la sœur d'Olivier est fiancée à Roland, el nous allons bientôl la rencontrer dans notre drame. Une chanson du xme siècle, le Voyage à Jérusalem ( ce n • \ rai dire . qu'un fabliau épique ), nous montre Olh ier à Constantinople , où il a de la fille du roi Hugon un fils qui
105 Le duc Samson, le fier Anséis,
Geoffroi d'Anjou, qui porte le gonfanon royal,
sera le Galien de nos romans. = Mais le poème où la gloire d'Olivier jette le plus d'éclat, son poème, c'est Fierabras (xme siècle) : il en est le héros. C'est lui qui, dans un combat interminable, lutte ici contre le géant sarrasin; c'est lui qui convertit Fierabras. (Vers 369-1G91 de l'édit. Krœber et Servois.) Cependant le vainqueur lombe luimême entre les mains du roi païen Balant (v. 1692-1862), et il fût mort très misérablement, s'il n'avait été délivré par la fille de Balant, par Floripas. (Vers 2713-5861.) = Dans l'Entrée en Espagne (xme-xive siècle), Olivier est vaincu par Ferragus, fait prisonnier par les païens et délivré par Roland. (Ms.
xxi de Venise, f° 27, et 80, 81.) Il combat avec son ami' sous les murs de Pampelune, le suit à Nobles (Ibid., f° 177- 202), tue le Sarrasin Folquenor (f° 202- 211) et plaide tendrement pour son cher compagnon, pour son Roland que l'Empereur insulte. = La Chronique du faux Turpin (écrite en 1109-1119) ne donne pas tant d'importance à Olivier, et se contente de raconter qu'il fui enseveli à Belin. Il a certainement existé, dès le xme siècle, un Galien en vers, qui n'est point parvenu jusqu'à nous , mais dont trois versions en prose nous sont restées (Bibl. nat. fr. 1470, xve siècle; Bibl. de l'Arsenal, 3351, xve siècle ; Galien incunable). On y voit le fils de notre Olivier, Galien, cherchant son père sur toute la surface de la terre, et le trouvant enfin sur le champ de bataille de Roncevaux, où Olivier a le temps de le reconnaître; et il expire en le montrant à Roland. = Parmi tous ces éléments de la légende d'Olivier, il en est de fort anciens, et ce sont ceux qui se trouvent dans notre Roland. Les plus dignes d'attention sont ensuite ceux que nous offrent Girars de Viane, et néanmoins ils nous semblent postérieurs d'un ou de deux siècles. Le Voyage à Jérusalem, Y Entrée en Espagne et Galien n'ont rien de profondément traditionnel , et quant à la lutte d'Olivier contre Fierabras dans le poème de ce
nom, il n'y faut voir qu'une des formes de ce sujet banal : « Combat d'un héros français contre un géant païen, »
qui a été traité tant de fois par nos épiques.
105. Le duc Samson. Ce personnage est compté au nombre des douze Pairs ; 1° par la Chanson de Roland ; 2° par la Karlamagnus Saga (histoire islandaise de Charlemagne ; xme siècle) ; 3° par les Remaniements de notre Roland (xme siècle; mss. de Paris, de Venise, de Cambridge, etc.); 4° par Gui de Bourgogne (xne siècle), 5° parla Chronique de Weihenstephan (le manuscrit est du xve siècle, et l'original du xive); et 6° par Y Entrée en Espagne (xme-xive siècle). Il est partout représenté comme duc de Bourgogne; et c'est le père de Gui de Bourgogne.
L'auteur de notre Roland le fait mourir à Roncevaux (v. 1535) de la main du païen Valdabrun.
* Anséis. Il s'agit ici d'Anséis « le Vieux » (v. 796). Il est mis au nombre des douze Pairs par la Chanson de Roland , par les Remaniements de Paris, de Venise, de Cambridge, etc., par la Chronique de Weihenstephan, par Y Entrée en Espagne et par Ottinel (xme siècle). Il ne faut pas le confondre avec Anséis le Jeune, ou Anséis de Carthage, personnage purement imaginaire et qui n'a rien de traditionnel. Ce dernier est le héros d'un poème de notre décadence épique où il est représenté comme le successeur de Roland et comme le premier roi d'Espagne après les grandes représailles de Charles contre les Sarrasins.
106. Geoffroi d'Anjou, qui porte le gonfanon royal. Geoffroi d'Anjou est un personnage historique qui a été introduit dans la légende de Roland vers la fin du Xe siècle : c'est Geoffroi Grise- Gonelle, mort en 987. Il était contemporain de Richard le Vieux, duc de Normandie, dont il sera question plus loin. De l'introduction de ces deux héros dans l'épopée rolandienne , on peut conclure qu'une partie de notre légende
Gerin et son compagnon Gerier, Et, avec eux, beaucoup d'autres, Hommes barbus et vieux,
Quinze mille chevaliers qui sont des Français de France.
110 Ils sont assis sur des tapis blancs ,
Et, pour se divertir, jouent aux tables;
s'est formée sous les derniers Carlovingiens et les premiers Capétiens, et il faut admettre qu'il a pu dès lors exister certains poèmes consacrés à Roland : notre Chanson n'est pas la première dont il ait été le héros. D'un autre côté, l'importance des Angevins dans notre légende a permis de regarderie Roland comme l'œuvre d'un poète decetteprovince, lequel aurait voulu flatter le comte Geoffroi ou ses premiers successeurs. On en arrive ainsi à supposer que le dialecte de la première rédaction de notre poème aurait été celui d'Anjou, lequel ne se distinguait pas nettement de celui de France. = Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, Geoffroi l'Angevin a joué un grand rôle dans tous nos vieux poèmes. Il l'ail partie de cette expédition de Charles en Italie, qui se termine par la défaite du Sarrasin Agolant. (Chanson d'Aspremont xme siècle.) Dans la guerre des Saxons, il tue le roi Caloré (Chanson de Saisnes, xiie siècle, couplets L07et suiv.),e1 nous est offert comme un des chefs des barons Hérupois, soulevés contre l'Empereur. (Ce soi il les Normands, lesManceaux, les Bretons , les Tourangeaux e1 lesAngevins, toute l'ancienne Neustrie.) = Geoffroi est compté au nombre des douze Pairs pai Renaus deMontauban (xni" siècle), la Chronique de Weihenstephan ixive-xv- siècle | el i'wrabras (xm siècle). — C'est Geoffroi enfin qui, dans les Remaniements Au Roland, a la charge, avec cirait d'Orléans e1 Guion de Saint -Orner (couplets 339 et suiv. du ms. de Paris, édition IV. Michel), de se rendre en message auprès de Girart de Viane el d'amener la belle Aude à l'Empereur. = Thierry, qui doit vaincre Pinabel à la fin de notre chanson, est représenté dans le Roland
comme le frère du duc Geoffroi (v.3819). Dans Guidon (xne siècle), dans ce pi de la décadence, il nous est offert comme son fils, el c'est lui qui, sous le nom de Caidon, devient duc d'Angers.
* Le gonfanon royal. Le gonfanon de Charlemagne n'est autre que la bannière de saint Pierre ou des Papes.
De là son nom de Romaine : £ Pierre fut; si aveit non Romaine ; mais notre poète nous dira plus loin que, depuis la grande bataille de Saragosse, cette enseigne s'appela Munjoie.