‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 38 sur 89 · LXXXI1I · texte numérisé non relu

LXXXI1I

955 Voici venir en courant Margaris de Sévillo, Qui tient la terre jusqu'à la mer.

Pour sa beauté les dames lui sont amies; Pas une ne peut le voir sans que son front s'éclair-

cisse ; Pas une alors, qu'elle le veuille ou non, ne peut s'empêcher de rire.

960 Nul païen n'est aussi chevalier.

Au milieu de la foule il s'avance, et, d'une voix plus forte que tous les autres :

« Ne craignez rien, » dit-il au Roi.

« A Roncevaux j'irai tuer Roland,

« Et Olivier n'en emportera pas sa vie. 905 « C'est pour leur martyre que les douze Pairs sont demeurés là-bas.

« Voyez cette épée à la garde d'or,

« Que je tiens de l'émir de Primes ;

« Elle sera bientôt, je vous le jure, plongée dans le sang rouge.

« Français mourront, et France en sera honnie. 970 « Quant au vieux Charles à la barbe fleurie,

« Sa douleur et sa colère n'auront plus de fin.

<( Avant un an nous aurons mis la main sur la France,

« Et nous coucherons à Saint-Denis. »

Le roi païen s'incline profondément. Aoi.

975 D'autre part est Chernuble de Noire-Val.

Ses cheveux descendent jusqu'à terre ;

En se jouant, il porte un plus grand faix

Que ne font quatre mulets chargés.

Dans son pays, qu'il vient de quitter, 980 Le soleil ne luit pas, et le blé n'y peut croître.

073. Saint-Denis. Ailleurs, dans notre Chanson, c'esl Aix <|iii esl représenté comme le siège de l'Empire. = Cette partie du poème a sans doute son origine dans une légende ou dans un chant lyrique qui est postérieur d'environ deux siècles aux plus anciens éléments du Roland.

980. Le soleil n'y luit pas, etc . La géographie est, aux xie-xne siècles, mêlée d'un grand nombre de fables, que les anciens nous ont transmises.

Honoré d'Autun, décrivant l'Afrique en son Imago mundi, nous signale dans le pays de Saha une fontaine qui est toujours froide durant le jour et brûlante pendant la nuit; il nous parle des Troglodytes, qui atteignent les bètes féroces à la course, et raconte que l'Océan, là* bas, bout comme de l'eau chaude, etc.

etc. On ne saurait trop consulter V Imago mundi sur l'état de la science à cette époque. Cf. le poème du xme siècle, l'Image du monde.

La pluie n'y tombe point , et la rosée n'y touche point le sol.

Il n'y a pierre qui ne soit noire.

Et plusieurs assurent que c'est la demeure des démons.

« J'ai ceint ma bonne épée, » dit Chernuble, 985 « Je la teindrai en rouge à Roncevaux.

« Si je trouve Roland le preux sur mon chemin,

« Je l'attaquerai, ou je veux qu'on ne me croie plus jamais.

« Je conquerrai l'épée Durendal avec mon épée.

« Français mourront, et France périra. » 990 A ces mots les douze Pairs de Marsile s'assemblent;

Ils emmènent avec eux cent mille Sarrasins,

Qui se hâtent et se précipitent à la bataille.

Sous un bois de sapins ils vont s'armer. Aoi.

Les païens se revêtent de hauberts à la sarrasine, 995 Qui, pour la plupart, sont doublés d'une triple étoffe. Sur leurs têtes ils lacent les bons heaumes de Sara-

gosse, Et ceignent leurs épées d'acier viennois. Leurs écus sont beaux à voir, leurs lances sont de

Valence , Leurs gonfanons sont blancs, bleus ou rouges. 1000 Ils laissent là leurs mulets et leurs bêtes de somme, Montent sur leurs chevaux de bataille, et s'avancent

en rangs serrés...

Le jour fut clair, et beau fut le soleil : Pas d'armure qui ne flamboie et resplendisse. Mille clairons sonnent, pour que ce soit plus beau. 1005 Grand est le tumulte, et nos Français l'entendent : Sire compagnon, » dit Olivier, « je crois « Que nous pourrons bien avoir bataille avec les Sarrasins. »

Et Roland :« Que Dieu nous l'accorde, » répond-il.

« Notre devoir est de tenir ici pour notre roi; 1010 « Car pour son seigneur on doit souffrir grande détresse.

« Il faut endurer pour lui grande chaleur et le grand froid ,

« Et perdre enfin de son poil et de son cuir.

« Frapper de grands coups , voilà le devoir de chacun,

« Afin qu'on ne chante pas sur nous de mauvaises chansons !

1015 « Les païens ont le tort, le droit est pour les chrétiens.

« Ce n'est pas de moi que viendra jamais le mauvais exemple ! » Aoi.

Fig. 14. — Annonce des événements qui vont suivre. (D'après le vitrail de Charlemagne à la cathédrale de Chartres, xuv siècle.)

LA

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