‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 41 sur 89 · I\ MELEE · texte numérisé non relu

I\ MELEE

XGIX

^(^5àE neveu de Marsile (il s'appelle Aelroth)

Chevauche tout le premier devant l'armée païenne ;

Wfe II a de bonnes mines, un fort et rapide ^Sfe cheval.

% Quelle injure il jette à nos Français ! ) « Félons Français, vous allez aujourd'hui lutter avec les nôtres;

a Qui devait vous défendre vous a trahis;

« Votre empereur est fou qui vous a laissés dans ces

défilés.

« C'en est fait aujourd'hui de l'honneur de douce France , 1195 <r Et Charles le Grand va perdre ici le bras droit de son corps.

<r L'Espagne enfin sera en repos. »

Roland l'entend : grand Dieu, quelle douleur! « Il éperonne son cheval de ses éperons d'or, Du plus rude coup qu'il peut porter, le Comte frappe

le païen.

Il fracasse l'écu d'Aelroth, lui rompt les mailles de

son haubert, Lui enfonce sa grande épée au corps, 1200 Lui tranche la poitrine, lui brise les os, Lui sépare toute l'échiné du dos, Et avec sa lance lui jette l'àme hors du corps. Le coup est si rude , qu'il fait chanceler le corps du

Sarrasin , Si bien que Roland, à pleine lance, l'abat mort de son cheval, 1205 Et que le cou du païen est en deux morceaux. Roland cependant ne laissera pas de lui parler : « Va donc, misérable, et sache bien que Charles n'est

pas fou, « Et qu'il n'aima jamais la trahison.

« En nous laissant aux défilés, il a agi en preux, 1210 « Et la France aujourd'hui ne perdra pas sa gloire. « Frappez, Français, frappez : le premier coup est

nôtre.

<r C'est à ces gloutons qu'est le tort , c'est à nous qu'est le droit. » Aoi.

Il y a là un duc du nom dr Faussefon I î'est le frère du roi Marsile.

1215 11 tient la terre de Dathan et d'Abiron,

Et il n'est pas sous le ciel d'homme plus insolent ni

plus félon.

Entre ses deux yeux il a le front énorme, Et l'on y pourrait mesurer un grand demi-pied. A la vue de son neveu mort, il est tout saisi de douleur , 1220 Sort de la foule, se précipite, Jette le cri des païens , Et, dans sa rage contre les Français : « C'est aujourd'hui, » dit -il, « que douce France va

perdre son honneur. »

Olivier l'entend, il en a grande colère : 1225 Des deux éperons d'or pique son cheval

Et va frapper Fausseron d'un vrai coup de baron. Il lui brise l'écu , lui rompt les mailles de son haubert , Lui plonge dans le corps les pans de son gonfa-

non, Et, à pleine lance, l'abat mort des arçons. 1230 Alors il regarde à terre, et, y voyant le misérable étendu , Il lui dit ces très fières paroles :

« Point n'ai souci, lâche, de vos menaces. « Frappez , Français , frappez , nous les vaincrons ! » Puis : « Monjoie! » s'écrie-t-il. C'est le cri de l'empereur. Aoi.

1225. Des deux éperons d'or. « L'éperon , aux XIe et XIIe siècles , était d'or ou doré. Sa forme générale n'a pas changé. C'est une talonnière, à deux branches recourbées, attachée au pied par une bride et un sous-pied, et portant une tige pointue destinée à aiguillonner le cheval. L'extrémité seule de la tige a varié dans sa disposition. Jusqu'aux premières années du xine siècle , les sceaux représentent l'éperon armé d'un petit fer de lance qui est de forme conique ou losangée. » (Demay, le Costume de guerre, p. 145.)

1229. Arçons. « Les arçons, ce sont les parties les plus relevées en avant et

en arrière de la selle, dont les Orientaux ont conservé la forme et le vaste développement. Arciones vocamus ab arcu, quod in niodum arcus sint incurvi. (Saumaise.) = Plusieurs arçons de derrière , des xne, xme et xive siècles , sont parvenus jusqu'à nous , les uns en métal repoussé, émaillé ou ciselé, les autres en bois sculpté. = « Pierre de Blois, au xii« siècle, parle de combats de cavalerie peints sur les arçons (?), et le moine Théophile décrit cette ornementation comme étant de vogue, et dès longtemps établie. » (Glossaire des émaux, par L. de Laborde, au mot Arçons.)

1235 II y a là un roi du nom de Corsablis;

Il est de Barbarie, d'un pays lointain.

Le voilà qui se met à interpeller les autres païens :

« Nous pouvons aisément soutenir la bataille :

« Les Français sont si peu !

1240 « Ceux qui sont devant nous sont à dédaigner;

« Pas un n'échappera, Charles n'y peut rien,

« Et voici le jour qu'il leur faudra mourir. »

L'archevêque Turpin l'entend;

Il n'est pas d'homme sous le ciel qu'il haïsse autant que ce païen ; 1245 Des éperons d'or fin il pique son cheval

Et va frapper sur Corsablis un coup terrible.

L'écu est mis en pièces, le haubert en lambeaux;

Il lui plante sa lance au milieu du corps.

Le coup est si rude, que le Sarrasin chancelle : 1250 A pleine lance, Turpin l'abat mort sur le chemin;

Puis regarde à terre et y voit le glouton étendu.

Il ne laisse pas de lui parler, et lui dit :

« Vous en avez menti , lâche païen ;

« Mon seigneur Charles est toujours notre appui, 1255 « Et nos Français n'ont pas envie de fuir.

« Vos compagnons, nous saurons bien les arrêter ici ,

« Et quant à vous, c'est une nouvelle mort qui vous attend.

« Frappez, Français : que pas un de vous ne s'oublie.

« Le premier coup est nôtre, Dieu merci! » 1260 Puis : « Monjoie! Monjoie! » s'écrie-t-il, pour rester maître du champ. Aoi.

Malprime de Brigal est frappé par Gerin ; Son bon écu ne lui sert pas pour un denier :

La boucle de cristal en est brisée, Et la moitié en tombe à terre.

1265 Son haubert est percé jusqu'à la chair,

Et Gerin lui plante au corps sa bonne lance. Le païen tombe à terre d'un seul coup. Satan emporte son àme.

Le compagnon de Gerin, Gerier, frappe l'Amirafle : 1270 II brise l'écu et démaille le haubert du païen, Lui plante sa bonne lance au cœur, Le frappe si bien, qu'il lui traverse tout le corps, Et qu'à pleine lance il l'abat mort à terre. « Belle bataille! » s'écrie Olivier. Aoi.

GIV

1275 Le duc Samson va frapper l'Aumaçour ;

Il lui brise l'écu couvert de fleurons d'or;

Son bon haubert ne le garantit pas.

Samson lui tranche le cœur, le foie et le poumon ,

Et (qu'on s'en afflige ou non) l'abat raide mort. 1280 « Voilà un coup de baron, » dit l'Archevêque. Aoi.

Anséis laisse aller son cheval Et va frapper Turgis de Tortosa.

Au-dessous de la boucle dorée il brise l'écu,

1263. La boucle. C'est la proéminence qui est au centre de l'écu, l'antique %imbo, que l'on trouve dans le bouclier gaulois, romain et frank. (Voir un dessin très curieux dans Y Histoire du costume, de J. Quicherat, p. 89.) Les bucles des écus étaient composées d'une armature

en fer qui faisait saillie, qui formait mamelon. Dans les écus de luxe on réservait parfois un creux au milieu de cette armature, et l'on y mettait une boule de métal précieux ou de cristal.

De là ces mots : bucle de cristal ou bucle d'or mier. Cf. bucle orée, etc.

Rompt la double étoffe qui garnit le haubert , 1285 Lui plante au corps le fer de. sa bonne lance,

Et le frappe d'un si bon coup, que tout le 1er le traverse.

A pleine lance il le renverse mort.

« C'est le coup d'un brave, » s'écrie Roland. Aoi.

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