GLU
« — Je vais, » dit Roland, sonner mon cor,
« Et Charles l'entendra, qui passe aux défilés.
« Les Français, je vous jure, vont retourner sur leurs pas.
1705. <r — Ce serait grande honte, répond Olivier.
« Tous vos parents auraient à en rougir ,
« Et ce déshonneur serait sur eux toute leur vie.
« Lorsque je vous le conseillai, vous n'en voulûtes rien faire ;
« Mais ce n'est pas moi qui vous approuverai maintenant.
1710 « Sonner de votre cor, non, ce n'est pas d'un brave.
« Puis vous avez déjà vos deux bras tout sanglants.
« — C'est vrai, » répond Roland; « j'ai donné de fiers coups! d Aoi.
« Notre bataille est rude, » dit Roland; « Je vais sonner du cor, et Charles l'entendra. » 1715 « — Ce ne serait point là du courage, » répond
Olivier.
« Quand je vous le conseillai, ami, vous ne daignâtes
pas le faire.
« Si l'Empereur était ici, nous n'aurions pas subi une
telle perte.
« Mais ceux qui sont là -bas ne méritent aucun
reproche.
« — Par cette mienne barbe , » dit encore Olivier, 1720 « Si je revois jamais la belle Aude, ma sœur,
« Vous ne coucherez jamais entre ses bras. » Aoi.
« — Pourquoi me garder rancune? » dit Roland. « — C'est votre faute, » lui répond Olivier; « Le courage sensé n'a rien de commun avec la démence , 1725 « Et la mesure vaut mieux que la fureur.
« Si tant de Français sont morts, c'est votre folie qui
les a tués; <.(. Et voilà que maintenant nous ne pourrons plus
servir l'Empereur.
« Si vous m'aviez cru, notre seigneur serait ici; * « Cette bataille , nous l'aurions livrée et gagnée ; 1730 « Le roi Marsile eût été pris et tué.
« Ah! votre vaillance, Roland, nous sera bien funeste ; « Désormais vous ne pourrez rien faire pour Char-
lemagne, t L'homme le plus grand que l'on verra d'ici au
jugement.
« Quant à vous, vous allez mourir, et la France va tomber dans le déshonneur.
1735 <r Puis c'est aujourd'hui que va finir notre loyale amitié :
« Avant ce soir nous serons séparés et bien douloureusement! »
Et voilà Roland et Olivier qui pleurent Vint pour Vautre. Am.
L'Archevêque entend leur dispute
Et pique son cheval de ses éperons d'or pur;
Il vient vers eux, et se prend à les gourmander : 1740 « Sire Roland, et vous, sire Olivier,
« Je vous conjure de ne point vous courroucer ainsi.
. « Voyez nos Français, qui sont condamnés à mort.
« Votre cor ne nous sauverait pas :
« Charles est bien loin et tardera trop à venir.
« Mais néanmoins il serait mieux d'en sonner.
« Vienne le roi , il saura nous venger, 1745 « Et les païens ne s'en retourneront pas joyeusement.
« Les Français de Charlemagne descendront de leurs chevaux ,
« Ils nous trouveront morts et coupés en pièces,
« Recueilleront nos chefs et nos corps
a Et nous mettront en bières, à dos de cheval.
a De deuil et de pitié ils seront tout en larmes; 1750 « Puis ils nous enterreront dans les parvis des moutiers ;
« Les chiens , les sangliers et les loups ne nous mangeront pas.
« — Vous dites bien, » répond Roland. Aoi.
GLVI
« Sire Roland, il vous faut sonner votre cor
« Pour que Charles l 'entende, qui passe aux défilés.
« La merveilleuse armée du roi reviendra sur ses pas,
« Elle nous trouvera morts et en pièces ;
« Mais ceux de France vengeront les nôtres
« Que les païens auront tués dans la bataille;
« Ils emporteront nos corps.
« Les sangliers, les chiens et les loups ne les mangeront pas.
« — Voilà une bonne parole, » dit Roland. Aoi.
1752. Lacune comblée. Voir la note du v. 318.
Roland a mis l'olifant à ses lèvres ;
Il l'embouche bien, et le sonne d'une puissante haleine.
1755 Les puys sont hauts, et le son va bien loin.
On en entendit l'écho à trente lieues.
Charles et toute l'armée l'ont entendu ,
Et le Roi dit : « Nos hommes ont bataille. >
.Mais Ganelon lui répondit :
1760 « Si c'était un autre qui le dit, on le traiterait de menteur. Aoi.
GLVIII
;'^Le comte Roland, à grand'peine, à grande. angoisse, Et très douloureusement sonne son olifant. De sa bouche jaillit le sang vermeil, De son front la tempe est rompue ; 1765 Mais de son cor le son alla si loin !
Charles l'entend, qui passe aux défilés, Naimes l'entend, les Français l'écoutent , Et le Roi dit : a C'est le cor de Roland; <r Certes, il n'en sonnerait pas, s'il n'était en bataille.
1770 « — 11 n'y a pas de bataille, » dit Ganelon. « Vous êtes vieux, tout blanc et tout fleuri; Ces paroles vous font ressembler à un enfant. D'ailleurs vous connaissez le grand orgueil de Roland , « Le fort, le preux, le grand, le prodigieux Boland; C'est merveille que Dieu le souffre si longtemps. 177.) Déjà il prit Nobles sans votre ordre. « Les Sarrasins sortirent de la ville,