‹ La chanson des heuresChapitre 56 sur 58 · A L ABSENTE · texte numérisé non relu

A L ABSENTE

L'aile du vent nocturne a battu mon visage Et sur des songes noirs fermé mes yeux lassés. Dans les rêves obscurs qui s'y sont amassés, Mon esprit inquiet cherche encore un présage.

Car, en frappant mon front, ce souffle décevant M'apportait les parfums mortels de ton haleine. Et ton image en deuil, de langueur toute pleine. Sous ma paupière en pleurs avait passé souvent :

Comme une fleur de pourpre ouvrant ses feuilles sombres Qu'un vol de papillons effleure obstinément, Buvant mon Ame ainsi qu'aux jours de ton serment, Ta bouche souriait, i-oulto parmi les ombres.

L'angoisse m'étreignait à me faire trembler ; Aux frissons de ma chair je pressentais la tienne ; Car je ne sens, en moi, plus rien qui m'appartienne Quand, du fond de l'oubli, tu daignes m'appeler.

As-tu donc murmuré mon nom triste à l'espace, Dans la nuit qui nous peut de si loin réunir. Sentant monter tout bas la mer du souvenir, Qu'un tel tourment me soit venu du vent qui passe?

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0 mon unique amour, il sVn va temps que l'heure T'apprenne la clémence ou m'apporte l'oubli : Je souiïre, l'à^e passe et ta beauté demeure Sans que ni ton orgueil ni ma flamme ait l'aibli.

Tandis que, loin de nous, s'enfuit à tire-d'aile Maint souvenir charmant par l'absence outragé, Mon àme et ta beauté te sont restés fidèles : Seuls ici, ni ton front ni mon cœur n'ont chanç^é !

Pour la première fois, jusques à ton oreille.

J'ose exhaler un mal en silence accepté ;

Car j'ai porté dix ans de torture pareille

Sans que rien ne me fût ni promis ni compté !

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Je sens venir la mort aux glaces de mes veines, De mes yeux incertains éteignant le flambeau. Veux-tu donc que, chargé de mes souffrances vaines, J'en descende meurtri jusque dans le tombeau ?

Que, troublant, de mes maux, leur ombre solennelle, Je laisse aux trépassés l'heur de les apaiser? Ah! si tu ne veux pas d'une plainte éternelle. Scelle, avant le départ, ma bouche d'un baiser!

Clos d'un baiser mes yeux et d'un baiser ma bouche, 0 mon unique amour, ô ma chère Beauté, Et, sans me rappeler que tu me fus farouche, Calme, je descendrai dans l'immortalité.

Et, sans me rappeler que tu me fus rebelle. Je crîrai dans L'azur sur mon front déployé Combien je fus épris et combien tu fus belle, Et que, m'aimant un jour, tu m'as cent fois payé !

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Cependant (\uo la Nuit, pensive sous un voile, Pose son pi(vl d'argent sur le Loniheau du Jour Et, d'une larme ardente, allume chaque étoile, Pleurez-vous, avec elle, o mon unirpie amour?

De votre cœur brisé sentez-vous les parcelles, Brûlant d'un dernier feu, vouloir se réunir Et monter dans l'azur, comme des étincelles Que fouette le vent sacré du souvenir?

Sous vos pas alanguis entendez-vous la cendre Crier nos bonheurs morts aux cieux indifférents, Tous les bruits de la vie à l'horizon descendre Et passer la lumière en rayons expirants ?

Sentez- VOUS, comme un lis qu'un souffle amer effleure, Votre front se pencher vers le tombeau du Jour ? Pleurez-vous avec moi dans Tombre où je vous pleure, Comme la Nuit pensive, ô mon unirjue amour?

L AMK KN DM II IL 27

LES FLKliRS DE SANG

A TTÏKOnORE 1) K BANVILLE

Sous le rayonnement plus doux des heures lentes Dont le vol s'alourdit au poids du souvenir, Comme un adieu d'automne à Tan qui va fmir, De mon cœur déchiré naissent des fleurs sanglantes,

Leur calice se tend vers le pâle soleil,

Comme font des mourants les rigides prunelles ;

Mon désespoir muet s'épanouit en elles

Et le sang de mon cœur monte h leur ccPTir vermeil.

J'enchâsserai dans l'or do la rime savante La gouttelette rouge et figée à leur cœur, Résolu de laisser, au son du luth vainqueur, Se disperser mon être en leur pourpre vivante.

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Comme les gouttes d'eau sur un roc (jui se creuse, Les heures, en tombant, ont ouvert dans mon cœui Une lente blessure, et leur sillon vainqueur Y serpente en chantant sa chanson douloureuse.

Comme les gouttes d'eau sur un roc qui verdit Et de mousse légère au printemps se décore. Les heures vont tombant et, sur mon cœur sonore, La pâle floraison du souvenir grandit.

Des cieux à peine vus répétant le mirage. Tendant sur l'horizon leur magique rideau, Les heures vont tombant comme les gouttes d'eau Sous les bois odorants quand a passé l'orage !

Je parcours les chemins autrefois parcourus : Le sol en est poudreux^ les bruyères séchées. — Pareils à des torrents par la tempête accrus, Ils n'offrent à mes yeux que des fleurs arrachées.

Je les suis au courant des souvenirs lointains Qui s'épanchent du ciel comme des avalanches ; Mes regards, plus hardis que mes pas incertains, Poursuivent dans l'azur un vol de formes blanches.

Ces chères visions m'appellent en passant; Pas une, de si loin, qui ne me reconnaisse! Et quand elles ont fui, je vois fumer mon sang Dans Tair dont les parfums enivraient ma jeunesse !

h AMK KN DEtlL 277

ÏV

Le poids des souvenirs a fléchi mes épaules, Détourné mes regards de l'image des cieux, Et, penché sur le temps, comme sur l'eau les saules, Je regarde passer mes jours silencieux.

Là l'ut une douleur et là l'ut une joie : Un cours égal les traîne à l'abîme béant. Et ce m'est un bonheur qu encor je les revoie. Avant que de les suivre à l'éternel néant.

De loin toutes les deux sont égales en charmes,

Et, moins lourd, sur mon front passe le vol du jour,

A voir couler des fleurs sur un ruisseau de larmes

Et la mort engloutir ce qui vient de l'amour.

0 délices d'aimer cruelles et profondes, Bonheurs sans trahisons, ivresses sans remords, Miel des lèvres en fleur, parfums des tètes blondes. Je vous ai dû la vie et je vous dois la mort.

J'ai dispersé mon être à vos folles haleines, Vagabondes amours, et, sur votre chemin, J'ai répandu mes jours comme des coupes pleines ; J'ai tendu, comme un fruit, mon àme à votre main.

J'ai laissé fuir mon sang aux lèvres de qui j'aime. Et, sur son dernier flot, mon cœur va se fermer. Ah ! qu'il soit clos, du moins, sous un baiser suprême Prenez, du moins, mon àme, ô délices d'aimer !

i/amk KN DKUJL '^71)

A qui fit d'aimer son salaire La vie est rude et sans merci.

— J'ai trop vécu, vivant ainsi, Pour garder ni foi ni colère.

J'ai jeté mon cœur à Famour, Ainsi qu'aux bêtes une proie. — Qu'importe, celle qui le broie, Le lion fauve ou le vautour !

Qu'importe celle qui l'écrase Sous son ongle ou sa dent de fer !

J'ai jeté mon âme à l'enfer:

Qu'importe le feu qui l'embrase !

YII

Ne te détourne pas de la couche où je pleure. Fantôme doux et cher de l'amour envolé : J'ai repoussé l'oubli, cette pitié de l'heure, Et je te suis fidèle, étant inconsolé.

Regarde, et vois ce cœur qui garde sous la cendre Le feu des anciens jours sans cesse renaissant, Et, jusqu'au fond de soi, laisse la Mort descendre Avec la flamme obscure où brûle notre sang.

Tends ta lèvre pâlie à ma bouche scellée Par l'éternel serment que rien n'a pu briser... Fantôme doux et cher de l'ivresse envolée, No te détourne pas ot rends-moi mon baiser î

L AMK KN DKUI [. 2H[

YIII

Si mon cœur t'apparaît broyé comme le verre, Foulé comme une route, en poussière effondré, Te rappelant, qu'un jour, tes mains Font déchiré, Toi seule à ses débris ne dois être sévère.

De ses plus fiers lambeaux tu jonchas mon calvaire.

Quand mes pas y suivaient ton fantôme adoré,

0 cher bourreau par qui tout mal me fut sacré,

Que le pardon absout, que le reerret révère !

Ce que lu m'en avais laissé ne valait plus Qu'on prenne, à le sauver, des soucis superflus Et, pliMot que guérir sa peine inguérissable,

J'ai dispersé sa cendre ainsi qu'on fait d'un mort. Mais, toi seule ne peux en fouler sans remord Les restes, sous tes pas, mêlés avec le sable.

L AMI<: KN DKUIL 283

As-tu donc mosiiré ton courage à ta poinc,

Lâche cœur pour gémir et l'en croire abattu ?

»• Pour ployer sans révolte et trembler sous ta chaîne,

A ta honte as-tu donc mesuré ta vertu ?

D'aimer jusqu'à la moit, trop longtemps tu te leurres Tu sens bien que tu vis et veux encor souffrir; N'as-tu donc plus de sang h verser, que tu pleures, 0 vaincu sans honneur qui n'as pas su mourir !

Puisqu'il n'est plus permis que ton bonheur renaisse. Jette aux vents les regrets des beaux jours révolus Et détourne, du moins, de ta fière jeunesse. L'affront d'aimer encor celle qui n'aime plus.

Ai-je aimé ? — J'ai senti fondre sous des caresses L'airain de mes ennuis el For de ma fierté. J'ai juré sous les cieux d'immortelles tendresses Et, quand venait la nuit, dans l'ombre sangloté.

J'ai dit : Je suis à toi ! prends mon sang ! prends mon être Car mon sang veut couler, mon être veut soufYrir : Ta lèvre est mon tombeau, ton caprice est mon maître, — Et je ne mentais pas ! j'étais prêt à mourir !

Notre âme est-elle donc le pain que multiplie Le caprice d'un dieu, comme un vil aliment. Qu'en vain nous la donnions, par l'amour ennoblie, Pour la sentir en nous renaître obstinément !

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Des désirs sans merci j'ai lassé l'énergie Et des rêves sans fin compté les infmis : Vers l'éternel repos mon cœur se réfugie, Comme un oiseau blessé cherche les anciens nids.

Tout un monde d'absents me contemple et m'appelle, Sans regards et sans voix, du fond noir des enfers : Éveillant, dans mon sein, comme un espoir rebelle De revivre, avec eux, les maux déjà soufferts.

Vers l'ombre, sur vos pas, ma détresse s'élance, Loin d'un monde enivré de lumière et de bruit, Troupeau sacré des morts que garde le Silence, Gomme un berger pensif et debout dans la Nuit,

Qiraimcr et que vouloir dans le temps ou nous sommes Lorsque, d'un vol égal, le Juste et la Beauté, S'enfuyant, pour jamais, de l'horizon des hommes, Refusent à nos cieux leur jumelle clarté ?

Que croire et que chercher dans ce temps rude et sombre Où rien ne parle plus que les échos lointains. Où, sans âme et sans voix, seuls, se croisent, dans l'ombr Les mondes oubliés et les astres éteints ?

Aveugle épris encor de la clarté ravie. Brûlé pour l'Idéal d'un inutile feu.

Plein du devoir perdu, je suis, dans cette vie, Le soldat sans patrie et le prêtre sans Dieu !

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