‹ La chanson du carillonChapitre 4 sur 6 · I I IL J · texte numérisé non relu

I I IL J

qu'une nuance d'intérêt déférent et charmé, peut-être elle l'aimait déjà, d'un sentiment qui se confondait avec son affection pour Edwige. Un cœur comme le sien semblait n'avoir qu'une même force de tendresse pour tous ceux qu'elle aimait.

— O Elsée, qu'il est beau 1 me disait-elle, avec l'enfantillage caressant qu'elle avait eu aussi pour Jean Emmanuel. Vois-tu, autrefois personne n'était plus beau que notre Emmanuel, sa voix me caressait le cœur comme avec des mains de lumière... Tu m'as dit alors que Jean Emmanuel n'était pas un héros... Eh bienl CMi:o Effers est un héros, lui !... H est bien plus près de ressembler à saint Georges... Je t'assure, ce n'est pas un homme comme les autres I

Après tout, qui aurait pu voir de l'amour ou même quelque chose qui aurait pu devenir de l'amour dans ce qui était peut-être de l'amour, mais de cette nuance de l'amour qui, si longtemps, nous avait fait espérer la venue de notre prince Charmant?

CB fut en juin, vers la fin de juin, ohl je m'en rappelle si nettement... Sans rien qui m'eût fait soupçonner cette question, I^uce quitta la fenêtre où elle était assise, « regardant » de l'autre côté du canal se mouvoir une chose que personne de nous n'aurait pu apercevoir. S'étant levée, elle vint vers moi de son pas glissé et, très doucement, avec un visage qui me r^ardait maintenant aussi comme tout à l'heure il r^ardait une chose de la vie par delà le canal, elle disait :

— Elsée I l'aimes-tu, toi?

I^es mains sur mes épaules, elle se tenait devant moi comme une petite image de la Destinée. Mon Dieu 1 qu'est-ce qu'elle me demandait là et se pouvait-il qu'elle me demandât à moi une chose que je ne m'étais jamais demandée encore à moi-même? "EUe n'eut besoin d'énoncer aucun

nom : je compris qu'il s'agissait de M. Effets, comme si elle était sûre que moi-même, au fond de moi, j'avais déjà répondu à sa question.

Je fus bouleversée : il sembla vraiment que je lui eusse jusque-là caché quelque chose.

Peut-être aussi, ce que j 'forais encore à demi, je le connus pleinement à cette mise en demeure de r^arder en moi... Oui, j'aimais ; je n'en pouvais plus douter : j'aimais le père d'Edwige et je savais aussi que nous étions deux à l'aimer. De quel amour, je n'envisageai pas cela dans l'instant ; je vis uniquement que Otto Effers était venu d'une partie du monde qui nous était encore inconnue pour être aimé de nous deux dans le même temps, et sans doute à cause de la même beauté un peu mystérieuse qu'il nous révéla à toutes deux... En sorte que nous étions pareilles à deux âmes jumelles que l'habitude de penser et de ressentir les mêmes choses avait fini par unir jusque dans le plus égoïste et le plus personnel de tous les sentiments... J'ai connu des petites filles qui acceptaient de partner avec d'autres tout ce qu'elles avaient et qui jamais n'auraient consenti à prêter une de leurs poupées, parce qu'une poupée, c'est déjà

de Tamour pour un petit cœur d'enfant qui peut-être en connaîtra un autre plus tard.

Je ne puis dire ce qui se passa dans mon être intime quand I^uce y eut jeté cette sonde. Tout de suite, à la question même, ce fut une petite honte comme si mon âme se fût trouvée un peu moins habillée devant un miroir.

— Pourquoi me demandes-tu?... J'étais si loin de penser à cela I

— C'est que, fit-elle de sa petite voix en songe, je crois bien que le prince Charmant a vraiment passé cette fois... Et rappelle-toi, nous avions juré de n'aimer toutes deux que le même homme... "Eh bieni ^Isée, je voulais te dire que si tu ne l'aimais pas, toi, je continuerais à l'aimer toute seule...

Son visage fut près du mien et, d'un frôlement de sa bouche à mon oreille, elle me livra son secret. O petite Luce chérie, moi qui n'aurais pas osé te confier le mien si, avant la minute qui me le révéla à moi-même, j'avais ressenti l'émoi dont tu me faisais là tout à coup l'aveu... Moi qui, en te répondant comme je venais de le faire, te mentais par mon silence et peut-être m'illusionnais de t'abuser par un détour I

— Oh 1 il y avait lot^emps déjà, fit-elle, je ne sais plus combien de temps... C'était comme dans un de ces contes de fées que tu voulais brûler, méchante Sésé... Comme si toute la vie n'est pas dans les jolies histoires qui bercèrent notre petite enfance I... Et vois comme c'est drôle : je n'y croyais plus beaucoup, je n'y croyais même plus du tout, et voilà que ma foi m'est revenue... Parce que, parce que..., vois-tu, il n'est pas nécessaire d'y voir pour croire et que les yeux d'en dedans y suffisent. Eh bien I écoute. H venait une fois à Bruges un fils de roi... Oh I il venait de loin, il venait des pôles... Et il avait une petite fille malade avec lui... Et devant la maison qu'il habitait une petite aveugle lui disait bonjour à la fenêtre... Dis, n'est-ce pas un joli conte? Un conte à pleurer... Mais elle ne le prenait pas ainsi et soudain, se remettant à danser, sa robe éployée entre ses mains, elle disait :

— Oh 1 je suis heureuse..., heureuse I Qu'est-ce qui se passa alors? Je sais seulement

que je m'en allai longtemps pleurer dans ma chambre. Ma peine était délicieuse... Se pouvaitil vraiment, mon Dieu, que cette chose fût 1 J'aimais 1 Moi aussi, j'aimais Otto Effersl

Nous étions deux, unej après-midi, Luce et moi, près de la chaise longue où reposait Edwige dans la grande chambre du rez-de-chaussée. M. Effers était parti pour quelques jours, la laissant, comme les autres fois, à la garde de la vieille dame. Elle avait témoigné, en nous voyant venir, une joie plus vive encore que celle avec laquelle elle nous accueillait d'habitude. Nous savions qu'elle s'attristait toujours de se retrouver seule, elle pour qui la vie était déjà une solitude... Elle n'en disait rien toutefois à son père : s'il avait pu se douter qu'elle était malheureuse loin de lui» il ne fût plus parti.

liSL lumière s'était voilée sur le doux paysage de Bruges ; un ciel plombé très bas pesait depuis une semaine. Bruges tout entière alors est bien un béguini^e d'âmes malades. Bruges, au fond

de ses ruelles comme des puits, alors a des enlizements d'ombre et de silence plus profonds où l'âme naufrage.

— Oh I dit-elle, le temps n'est pas plus triste aujourd'hui que le cœur d'Edwige... I/a vie d'Edwige aussi est grise, grise... Madame Jackson, je voudrais que vous allumiez la lampe... Âh 1 et les rideaux, madame Jackson, fermez les rideaux... Comme cela, on ne sait pas si les autres ne sont pas tristes aussi.

Elle nous avait pris à chacune une main qu'elle gardait dans les siennes et elle ne reparlait pas tout de suite : la jolie lumière de ses yeux, comme celle du jour au dehors, était voilée, un peu lointaine sous l'air de mélancolie qui régnait dans la chambre. Je pensais, moi» à toute la tendre beauté qu'un Memling eût tirée d'un telvis£^e 1

« O Elsée, avec tes soies, en pourrais-tu faire un jour quelque chose? i^ Et je la r^ardais, je regardais cette petite peau faite d'un pétale de white-rose avec une si claire bruine de sang dessous... Je vis alors se soulever sa poitrine; Tonde intérieure monta; et une larme, une grosse perle se gonflait à sa paupière.

— Écoutez... Il y a tellement longtemps que j'aurais voulu, que j'aurais dû, ô chères..., disait sa petite bouche pâle.

Et ce fut ainsi qu'elle nous entr'ouvrit la petite maison du mystère de sa vie..., un pauvre fantôme de vie vide, sans enfance, sans famille, la vie d'une petite infirme qu'on portait du lit à sa voiture... Une mère qui n'avait pas eu le temps d'être une maman et qu'elle perdait quand elle n'avait encore qu'un an... Et puis l'existence errante, la recherche de pays en pa3^ du médecin sauveur et, après tant de déceptions, l'attente, toujoursl'attente..., l'espoir d'un meilleur avenir. Pas de compagnes, d'ailleurs, n'ayant pas de jeux à leur oflErir... Pas d'aïeules, ni de sœurs, ni de frères, le grand vide triste d'une vie sans foyer. Et tout à coup elle se reprenait d'un cri :

— Oh si I si I mon cher papa, un tel bonheur pour moi I Âh I je suis méchante, de pleurer..., il m'a tellement donné sa vie.

Et, d'un long silence, elle savourait, elle avait l'air de savourer l'infinie douceur de cette bonté qui l'avait nourrie, élevée, amusée, qui avait été la maman et l'ami des ftarties de jeu sur son lit,

qui avait remplacé près d'elle la famille absente. Âh I si elle n'avait été qu'absente 1 Mais elle l'avait reniée, comme elle avait renié sa mère, son père... Elle avait sacrifié à des idées de faux honneur, à des préjugés, au mensonge social, trois existences... Son père avait dû s'exiler, quitter le pays pour se marier au loin... A peine elle se rappelait de sa mère, une créature de douceur, d'abnégation, de grâce simple, prèsqu'une fille du peuple, une petite pauvre...

Elle souriait :

— Est-ce que cela n'est pas aussi un conte de fées, chères, un si triste conte de fées, n'est-ce pas?

Sa mère était morte à Rome. Son père avait votdu vivre des ressources de son travail: il avait refusé la pension que lui avaient offerte les siens. Il s'était fait ouvrier, marin, répétiteur de cours, ingénieur, conférencier. Il avait écrit une relation de voyage qui lui avait valu, d'une Société savante, un grand prix... M. Effers, du reste, s'était refusé à toute rentrée en grâce dans sa famille. Il n'avait gardé de là-bas, de leur pays, que quelques relations sûres, de vieilles et rares amitiés avec lesquelles il aimait cônes-

pondre et qu'il revoyait çà et là au cours de ses déplacements.

Edwige n'était plus triste à présent qu'elle avait parlé. Son teint s'était animé : elle eut aux yeux la jolie lumière limpide qui semblait refléter un ciel plus clair, plus frais, plus lavé des suies et des fumées de l'air que les nôtres.

— Oh I j'ai tellement besoin de me câliner le cœur, d'être un peu gâtée, disait-elle ensuite de sa voix fluette... Est-ce que je ne suis pas toujours une petite enfant, avec mes pauvres jambes qui ne vont pas?

Luce, à genoux près d'elle, caressait ses mains.

— G)mme moi, Edwige, avec mes pauvres yeux.

— Vous resterez avec nous, dis- je à mon tour... Vous ne serez plus seule... Votre père...

Je ne sais plus ce que j'allais dire. Ma voix s'étrangla. Je me mis sottement à pleurer, la tête dans son épaule. Notre sensibilité à toutes trois nous exaltait délicieusement, faite de mélancolie et de confiance...

Combien Otto Effers, à travers ce roman d'amour, ce pauvre roman que la mort avait

scellé, m'apparaissait plus grand de l'avoir vécu et sott£Fert I II avait aimé une pauvre simple femme, lui de qui les plus riches auraient été fières d'être aimées I

Je raisonnais là, moi-même, comme une pauvre petite ouvrière un peu romanesque... Et l'impression d'exil, d'oiseaux emportés par la tourmente, à chaque départ, ne s'en allait pas...

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