ROMÉO ET JULIETTE
%OMÉO ET JULIETTE
(Vu sur la route de Kerlaz à Ploaré, un jour de noce)
ILS allaient, se tenant par la main, côte à côte, Marchant tout doucement, pour mieux gravir la côte Qui monte de la grève au bourg de Ploaré, Lui, très jeune et très blond, superbement paré, Dans son col empesé, joli comme une fille.
Portait le grand chapeau, tout garni de chenille (i).
Elle était ravissante, avec ses dix-sept ans Qui rayonnaient au feu d'un soleil de printemps, Une Cérès enfant, radieuse et vermeille.
Son corsage brodé, comme un corset d'abeille, Emprisonnait sa taille, aux contours vigoureux,
(i) Le mot propre est « chenille ». Dans beaucoup de cantons de la Cornouailles, les chapeaux sont ornés d'un très large ruban de velours noir, et d'une chenille de couleurs variées.
5o LA CHANSON DU CIDRE
Où devaient s'allumer les yeux des amoureux.
Quelle était belle, avec son tablier de moire, Couleur mauve, garni d'une dentelle noire!
Sa jupe de drap fin, aux plis droits, longs et lourds^ S'enrichissait dun large et quadruple velours. Mille petits oiseaux ga\ouillaient sur sa route. Disant son nom. Son nom? Ce it' était point, sans doute, Juliette Capulet, Mais qu"" importe à l'amour? Celle-ci s'appelait Yvonne Marc'hadour,
Sa fraîcheur répandait un parfum autour d'elle. Ses yeux bleus reflétaient, dans leur miroir fidèle j La parfaite candeur d'un cœur vierge qui dort, Comme devaient dormir les cœurs de l'Age d'or. Respirant largement la brise matinale, Elle allait, promenant sa beauté virginale^ Sans nulle inquiétude, et sans désir troublant. Impassible à l'amour comme un beau marbre blanc. Mais, femme, en tout semblable à la Diane antique. Elle ignorait l'amour, et son divin Cantique, Dans l attente de quelque Endymion vainqueur, Qui déi'angedt sa joie, et lui touchât le cœur.
C'était un jour d avril, pur, clément, et splendide, Fait par Dieu tout expiées pour ce couple candide. Or, ils allaient, tous deux, au bourg de Ploaré, Prendre part au festin de noce préparé Che:[ maître Jean Le Du, le traiteur à la mode, Qui^pour les bals, possède un hangar très commode.
LA CHANSON DU CIDRE 5i
En approchant du bourg, au détour du chemin, Roméo n osait plus la tenir par la main.
Très à regret, il lui rendit son parapluie.
Ainsi i tout en marchant, Vheure s'était enfuie. Sans qu'il eût même osé lui dire un mot tout bas. Il aurait bien voulu. Mais il ne savait pas.
Le premier mot d'amour est si terrible à dire!
Elle était bien tranquille, ignorant son mai^tyre. Tout le long de la route, il avait dit vingt fois: « Il fait beau temps, Yvonne ». Et, de la même voix, Yvonne répondait : « La journée est très belle ». Et Vheure avait passée si brève, à côté d'elle , Et pas un mot, pas même un regard d'amitié !
Mais, à r auberge, il fut plus hardi de moitié, Yvonne, après avoir miré son beau costume, S^ était assise. Et lui, comme cest la coutume, Debout, près du comptoir de maître Jean Le Du^ Lui dit: « C'est moi qui paie. Yvonne, que prends-tu? y)
Et Vadorable enfant, avec ses lévites d'ange.
Répondit doucement: « Moi, je prends un mélange y> (i),
(i) Mélange cassis cognac. Cette scène remonte à 1884. A cette époque, le mélange était fort à la mode dans les débits de Ploaré. Les costumes d'hommes et de femmes y sont ravissants, surtout le corsage des femmes, entièrement brodé à la soie. Seulement, en Bretagne, le réalisme reprend vite le dessus, quand on entend ces charmantes petites paysannes de seize ans, si belles près du comptoir, demander des mélanges, cinq et six fois, de suite...
LA FLEUR PREFEREE
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