LUTRIN DE MONSEIGNEUR GRAVERAN
Histoire vraie
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LE
LUTRIN DE mONSEIGNEUR GRAVER AN
Histoire vraie.
U^ jour, Perr-ar-Chloier, le bedeau de Braspart, Et son illustre ami^ dont y ai fait ^ quelque part ( i ) , Un portrait fort brutal, mais véridique en somme, Car ce Renan-le-Loup était un diable d'homme^ Un très original et têtu bas-breton, Qui s'affublait toujours d'une peau de mouton. Un jour, Perr et Renan s'ennuyant au village. Complotèrent entre eux défaire un grand voyage. L'entreprise était folle, et le but très lointain: Il s'agissait d'aller à Quimper-Corentin !
Ah ! de nos jours, par dieu ! cela ne compte guère. Mais nos bons ascendants voyageaient peu naguère,
(i) Dans «l'Andouiile du Recteur».
6o LA CHANSON DU CIDRE
Quoi qu'on eût fait, pour eux. avec ses six relais^ La grand'route qui va de Quimper à Morlaix, D'ailleurs^ peu soucieux du progrès^ nos deux hommes Ne voyageaient qu'à pied, étant très économes. De plus y les bonnes gens de Braspart sont des gens Très attachés au sol, casaniers, point changeants, Restant che:{ eux^ s'aimant comme cousins cousines, Et fréquentant très peu les paroisses voisines. On cite, cependant, quelques audacieux Qui., jusqu'à Chdteaulin, bien loin, sous d'autres deux, Colportent les produits du mont et de la plaine, Soit le beurre, les œufs, les guignes et la laine.
Quant à nos pèlerins, le jour de leur départ,
Ils n'avaient jamais vu que le bourg de Braspart.
Quimper était pour eux une cité lointaine.,
A moitié fabuleuse et peut être incertaine,
Existant quelque part, on ne savait juste oii,
Comme qui dirait bien La Mecque ou Tombouctou,
Cité vaste, d'ailleurs, cité très magnifique.
Jouissant d'un Préfet, vice-roi mirifique.
Tout habillé d'argent, mais moins superbe encor
Que lEvêque, coiffé d'un bonnet tout en or.
Ce fut un vendredi, fort tard, la nuit venue, Que le couple atteignit la grand'ville inconnue. Ils arrivaient très las, les bas sur le talon. Ajoutons que, marchant sous un soleil de plomb. On avait chopiné tout le long de la route.
LA CHANSON DU CIDRE 6i
Le matiriy à Ty-Guenn, en cassant une croûte.
Il avait fallu boitte et s arroser le bec.
A Pleyben, che:[ Flochlay, nos deux gosiers à sec
Avaient ingurgité de très fortes bolées.
Après, compte:{ combien d'auberges isolées,
Entre le Pont-Caublanc et le bourg de Briec.
D'abord Gargantua, qui se trouve en Goué^ec,
Et puis ce coupe-gorge affreux des Trois-Fontaines,
Très fréquenté, la nuit, par des Croquemitaines.
A Briec, on dut boire un coup che\ Pétillon,
Deux ou trois che\ Maguer, quatre che:[ Darcillon;
Puis Ion toucha Ty'Ru:{, le Pénity, bien d'autres
Dont f ai perdu les noms, mais dont nos bons apôtres
Ne laissèrent passer aucun sans boire un coup.
Donc, ayant cheminé longtemps et bu beaucoup,
Maîtres Perr et Renan se pourvurent ditn gîte.
Et ronds comme boudins, s^endormirent très vite.
Le lendemain, après dou\e heures de repos.
Nos gaillards, bien lestés de soupe et très dispos, Visitèrent la ville, et furent tout moroses De voir que la légende avait enflé les choses.
Ah! le Quimper d'antan, causons un peu de lui. Ce n'était plus alors le Quimper d'aujourd'hui. C'était Quimper-le- Vieux, Quimper-Corisopite, Dont l'historique sol sous le pavé palpite, Se souvenant d'avoir, dans le passé si long, Vu régner les Césars, et vu trôner Grallon.
C'était la ville-vieille, un peu prude, un peu grisey Idéalement calme et de repos éprise^ Voyant couler le temps, aussi tranquille et doux Que les eaux de l'Odet sur leur lit de cailloux. Les monuments d'alors n étaient plus que des ombres. Le collège attristait les yeux de ses murs sombres. Les remparts s écroulaient et les vieux Cordeliers Allaient faire la place à des quais réguliers. Parmi tous ces débris, la cathédrale seule Gardait superbement sa jeunesse d'aïeule.
Un homme de grand cœur et de grande liaison.
Monseigneur Graveran, Cro:{onais de Cro\on^
Etait alors, selon la formule d'usage.,
Evéque de Quimper et de Léon. Ce sage^
Ce modeste prélat, ce pasteur simple et doux.,
Vrai Myriel breton, est mort pleuré de tous.
Monseigneur Graveran aimait sa cathédrale,
Comme un bon amiral sa frégate amirale.
Son vaisseau lui plaisait : c'était tout son orgueil;
Mais les flèches manquaient à la mâture en deuil.
Alors, il fit appel à toutes ses ouailles:
Et les sous du Léon., les sous de Cornouailles
Tombèrent dru. si dru, dans les vieux plats d'étain.,
Qu'on acheva ses tours au grand saint Corentin.
D'autres, continuant, plus tard., i œuvre pieuse,
Ont embelli l église inclyte et glorieuse
Qui mire dans l'Odet ses tours en Kersanton.
— lointains souvenirs du chef-lieu bas-breton l
Des bicoques en bois, aujourd'hui disparues.
De vieux taudis croulants^ comme un tas de verrues^
Lèpre hideuse autour du monument béni.
Souillaient de leur contact la splendeur du granit.
Hélas! ce n'était rien encor que ces masures!
Mais y aU'dedanSy 6 honte! ô crime! les voussures^
Les arceaux où pendaient les écus expressifs.
Les croisillons légers et les piliers massifs^
Touty den bas jusqu'en haut des voûtes magistrales^
Fenétf^eSj parois y nef, chapelles latérales,
Tout ce chef-d'œuvre exquis disparaissait aux yeux y
Badigeonné de jaune ^ et d'un jaune odieux !
On dut recommencer V œuvre du Moyen-Age^
Pierre à pierre, et gratter l'affreux badigeonnage.
Quelle œuvre! c'est alors que Monseigneur Sergent Vint à son toury aidé de maître Yan Dargenty Dont le pinceau fécond, sur des stucs peu durables y Couvrit les larges murs de fresques innombi^ables,
Ici^ nous retrouvons maîtres Renan et Perr, Nos pèlerins avaient parcouru tout Quimper, Quand, enfin, arrivés devant la cathédrale y On les vit, chapeau bas, sous la porte centrale. Hésiter, se signer, puis entrer bravement.
L'immense église était déserte en ce moment.
Un absolu silence, un silence plein d'ombre,
Tombaity pesant, du haut des arcades sans nombre.
Et ce silence avait quelque chose de froid.
Qui leur mettait au cœur comme un frisson d'effroi.
Serrés l'un contre l'autre, emplis d'inquiétude,
A u milieu du silence et de leur solitude.
Ils avaient presque peur du bruit de leurs souliers.
Que récho renvoyait de piliers en piliers.
Peu à peu, cependant, nos gas se dégourdirent;
Et, ma foi, retrouvant leur langue, ils s'enhardirent
Jusqu'à parler tout haut, comme deux effrontés.
C'est ainsi qu'ils allaient, quand, par les bas^côtés, Un groupe endimanché, venu pour un baptême, Entra. Bientôt après, l'officiant lui-même, Vint, suivi d'un enfant de chœur et d'un bedeau. Le marmot, qu'on allait bourrer de sel et d'eau,
Comme s'il eût déjà pressenti son supplice.
Les poings crispés, criait aux mains de sa nourrice.
Pendant qu'autour de lui les gens allaient leur train.
Deux chantres chevrotants s'asseyaient au lutrin,
Chantres enchifrenés, lamentables et blêmes.
De ceux que l'on emploie aux tout petits baptêmes.
Or, comme ils entonnaient le « Te Deum » vainqueur. Sans souffle, sans poumons, sans courage et sans cœur, Chantant du ne\, très faux, les deux faisant la paire. Maître Renan poussa du coude son compère :
'( Peuh! dit-il, ces gens-là n'iront pas jusqu'au bout. (i Viens, fils ! )> et les voilà tous deux, plantés debout
Devant le grand pupitre où les deux mercenaires
Crachaient péniblement leurs versets poitrinaires.
Ahl jourdedi! du coup^ l'hymne changea de ton!
Renan, les bras croisés sous sa peau de mouton,
Dressant son buste fort et sa face rougeaude,
Lâcha toute sa voix^ tonitruante et chaude^
A pleine gueule^ ainsi qu'un taureau mugissant.
Les vitraux y secoués par ce souffle puissant^
Dans leurs gaines de plomb grincèrent et frémirent.
Au fond, les longs tuyaux des orgues en gémirent:
Et l'édifice entier, si calme aupai^avant^
Trembla, comme ébranlé par un grand coup de vent.
Une voix cependant perçait dans la tempête :
C'était Perr, maître Perr, qui, de sa voix de tête,
Ténor ténorinant, chantait à l'unisson,
Comme une clarinette aupi^ès d'un g?^os basson.
Quant aux chantres poussifs, hélas! les pauvres diables
Baissaient sous l'ouragan leurs nuques pitoyables,
Tout grelottants de peur, croyant que Lucifer
Conduisait derrière eux ce « Te Deum » d'enfer.
Tandis que se passaient ces dramatiques choses^ Monseigneur Graveran, tout entier à ses roses. Se promenait dans son jardin en gros sabots.
Jamais ses chers rosiers n'avaient été si beaux ; Et, l'arrosoir en main, le vénérable apôtre Leur souriait, en les servant l'un après l'autre. L'atmosphère était douce et le soleil clément. Partout la paix. Hélas! c'est Juste à ce moment
Que Perric et Renan, nos deux fiers partenaires,
S'amusaient à remplir l'église de tonnerres,.,
L'évéque au beau milieu du jardin s'arrêta.
Pâle, inquiet, dressant la tête, il écouta.
D'où venaient ces rumeurs? sans doute de la place?
Non! de l'église!,,. Alors, c'était la populace?
C'était l'émeute encor prête à tout saccager?...
L'évéque, en bon soldat, courut droit au danger.
La soutane défaite, en sabots, hof^s d'haleine,
Il arrive, croyant sa cathédrale pleine.
Et que voit-il, bon Dieu? Deux chantres au lutrin!
Deux chantres! rien que deux pour mener un tel train!
C'est du prodige. Alors il admire, il savoure
Ce couple montagnard, Cf^dne et plein de bravoure,
Ces deux robustes gas, campés solidement.
Qui, sans savoir chanter, chantent splendidement.
Jamais à Notre-Dame ou Saint-Pierre de Rome,
On n'entendit chanter deux pareilles voix d'homme!
Monseigneur Graveran les écoutait encor,
Quand le dernier verset, dans un dernier accord,
Comme une vague énorme élargissant ses ondes.
Expira longuement sous les voûtes profondes.
Nos chantres satisfaits, reprenaient leur chemin. Et, très fiers, s'en allaient, leur penn-ba\ à la main. Sans réclamer aucun salaire pour leur rôle, Quand l'évéque, après eux, leur frappa sur Vépaule : « Mes compliments, dit-il; mais d'où donc êtes-vous?
« — Du pays de Braspart, — Ah! du pays des loups? « Tout juste ^ Monseigneur, — Je connais la contrée^ Dit révéque, « etfai vu les montagnes d'Arrée, « Oii l'on rencontre autant de loups que de moutons, « Mais je ne savais point qu'en vos lointains cantons a On trouvait au lutrin des gas de votre taille, a Or, mon lutrin à moi^ manque de basse-taille, « Mes ténors sont poussifs , et mes vieux barytons a Sont fêlés du gosier comme des mirlitons, « Je vous garde, — Oh! que non^ Monseigneur l — Chose a Vousdis-je^ c'est demain dimanche, gt^andefête, [faite^ a Vous chantere:{ ici demain, après-demain, « Toujours,., C'est dit. Allons, tope:{ là, dans ma main! « Dou\e cents francs chacun et vous êtes mes hommes! « — Impossible! — Impossible?,,, — Oui, Monseigneur,
[nous sommes a De Braspart : ce sol-là, voye^-vous, cest charmeur : « Quand on naît là-dessus, on y vit, on y meurt, « — Mes gaillards, vous ave:{ des têtes basses-brètes! « Le granit en est dur, montagnards que vous êtes ! a Eh bien ce sera donc six cents écus par an, « Vous entende:^? reprit Monseigneur Graver an, [res! « Dix-huit cent francs tout rond, comme mes Gi'ands-Vicai- « — Six cents écus! bon Dieu, nous ne les valons guères, « Merci, non. Monseigneur, C'est trop d'honnei/rpour nous. a Adieu: nous retournons dans le Pays des Loups,,, »