LA CONFESSION DE LA VIEILLE MAHARIT
Un jour, — ohl ces jours^là, quelle corvée amère! —
Tonton Jean confessait une vieille commère.
Tonton Jean n" aimait point son confessionnal.
Il y baillait autant qu'un juge au Tribunal;
Et, mon Dieu, bien souvent, malgré lui, le bonhomme
S'oubliait dans sa boîte, et dormait un bon somme.
Précisons bien le jour : c'était un samedi, Veille de Pdque^ une heure ou deux après-midi.
Desservant de l'endroit depuis quarante années. Tonton Jean connaissait toutes ses abonnées : Celle-ci lui venait cinquante-deux fois l'an : C'était Maharit Goth, la femme de Renan.
Comme il savait par cœur les péchés de la vieille^ Tonton Jean s'installa, non pour prêter l'oreille, Mais pour faire sa sieste; et déjà le sommeil Empourprait^ moite et doux, son visage vermeil, Quand il fut arraché de sa béatitude, Par des st)upi?^s plus gros encor que d'habitude,
« — Ho! ho! ma file, quoi de neuf? dit le Tonton»
« — Alla^l alla^î alla:[! dit la vieille Gotton,
« Bien sûr, je n'aurai pas mes Pâques cette année l
« — Et pourquoi donc ma file? — Alla\! je suis damnée!
« — Bah! le bon Dieu n'est point si méchant que cela,
« — Allai ! — Diantre, il est donc bien gros, ce péché^là?
« — Tad(i), vous avei, dit-on, dans votre cheminée,
« Une andouille superbe, et vieille dune année,
a Une andouille de Pdque,,. — Oui, ma file, c'est vrai.
« Et, s il plaît au bon Dieu, demain, j'en mangerai.
(( — Tad, cette andouille-là n'est point pour votre table,
« Et, certes, ce n'est pas le bon Dieu, c'est le Diable
'i Qui veut y mordre, — Oh! oh! c'est donc lui le flou?
a — Oui, le diable, ma foi. Car c'est Renan-le-Loup
a Qui, ce soir même, doit la décrocher, mon père.
« — Va, puisqu'il aime tant l'andouille, le compère,
(i) Père.
LA CHANSON DU CIDRE -jS
« Qu'il la prenne! — Ahl bien mieux \ il a même, aujour-
a Choisi dou:{e invités pour festoyer che\ lui, [d'hui,
a Et pour manger, demain^ Vandouille^ après la messe!
« — Eh bien, il ne faut pas quil manque à sa promesse:
« Quil la prenne ! — Et moi, tad, ne pécher ai-je point,
« La faisant cuire ? — Non, si tu la cuis à point.
« — Alla:[ ! allai! alla\î vous absolve^ Vandouille.
« Mais consentire^-vous que Renan vous dépouille
a De votre cidî^e aussi, par dessus le matxhé?
« — De mon cidre ? — Oui, ce soir, quand vous sere:{ couché,
« Renan et deux ou trois compagnons de maraude
« Forceront votre grange, et commettront la fraude.
« Votre cidre est très bon: il vient de Kermerrien.
a Mais, celui de Renan, mon père, ne vaut rien,
« // vous glissera donc son vinaigre en échange.
« — Il a cent fois raison, dit Tonton Jean; qu'il mange
a L'andouille et boive aussi mon cidre! Il a raison.
a Ma grange est tout ouverte ainsi que ma maison.
a Jésus, sur le Calvaire, avait bu du vinaigre.
a Je puis, pour l'imiter, boire un peu de cidre aigre.
a Mon cidre était trop bon et je lai trop vanté;
c< Va donc en paix, ma file, et bois à ma santé. »
iG LA CHANSON DU CIDRE