LE DÉFENDEUR D'ANDOUILLE
Ce soir là. Tonton Jean, à l'heure accoutumée, Fumait sa vieille pipe au tison allumée^ Lorsque Renan-le-Loup entra, disant « bonsoir », Et dans le grand fauteuil de gauche vint s'asseoir.
Là, dans son coin fumeux, pendait Pillustre andouille.
Catho, tout maugréant, déposa sa quenouille^ Et tira de l'armoire une bouteille en grès Qui passa de ses mains, hélas non sans regrets, Dans celles de Renan, grand expert en buvaille, « — Oh ! oh ! dit-il, Catho, ce cidre-là travaille! « Catho, vitel approche^ les écuelles, plus près! y> Etpouff! d'un coup de pouce, il déboucha le grès^ D'où, la blonde liqueur jaillit toute fumante , Renan-le-Loup saisit son écuelle écumante.
Et, heurtant prudemment r écuelle du Tonton:
« A votre santé, tad! » dit le rusé breton, « — A ta santé,, mon fils, » répondit le bonhomme,
— « Hutî dit Renan, voilà, voilà du jus de pomme! « Voilà du cidre, au moins l En ave:{'VOus encor?
— « Une barrique, — Ah! tad, il vaut son pesant d'or! »
Chaque fois que Renan faisait une visite.
C'est toujours sur ce ton que le vieux parasite,
Tout en lampant son cidre, emmiellait le Recteur. Tonton Jean n'était point dupe de Vimposteur.
Puis, nos causeurs^ épris de la langue bretonne^ Poursuivaient longuement leur thème monotone, Renan buvant toujours^ pendant que le Tonton Voyait couler son cidre au gosier du glouton.
Or, neuf heures sonnaient à r antique clepsydre, Et Renan achevait sa bouteille de cidre, Quand j juste à ce moment, qui devint solennel, Le pauvre Tonton Jean, dormeur sempiternel, Inclina mollement sur sa vaste poitrine.
Sa bonne grosse face épaisse et purpurine.
C'était l'instant précis que Renan attendait. L'andouille merveilleuse était là qui pendait. Fanch-Camm ronflait. Catho dormait sur sa quenouille.., Renan, d'un tour de main,flip! décrocha l'andouille, La fourra prestement sous sa peau de mouton, Se glissa vers la porte... et bonsoir au tonton l
Ah! ne te hâte pas de rire, bon apôtre l
Tonton Jean ne dormait que d'un œil, et, de l'autre,
Comme un vieux chat rusé, sommeillant à dessein.
Il t'a vu, mon fripon, il a vu ton larcin.
Et cet œil-là, Renan, ce regard en coulisse
Etait si plein de joie intense et de malice,
Qu'il f eût pétrifié , si tu l'avais surpris.
Va donc, vieux criminel! vieux loup, te voilà pris!
y 8 LA CHANSON DU CIDRE
Va, dépendeur d'andouille, on va fôter l'envie De dépendre jamais dandoiiille de ta vie!
Disons rapidement qiiune bonne heure après^
Les compères soiffeurs que Renan tenait prêts,
Enlevèrent sans bruit le cidre de la grange^
Et, très honnêtement^ pratiquèrent réchange,
— Troquer n est point voler, convenons de cela!
Or, avant eux^ Tonton avait passé par là!
Qu' avait-il fait si tard dans la grange? mystère!
Ce qu'on put voir, c'est qiien rentrant au presbytère,
Il se frottait les mains avec un air vainqueur.
Et qu'en s'allant coucher^ il riait de bon cœur.