‹ La chanson du cidreChapitre 28 sur 42 · LE FESTIN DE VANDOUILLE · texte numérisé non relu

LE FESTIN DE VANDOUILLE

La maison de Renan touchait au presbytère.

Eh bien, c'est là, malgré ce voisinage austère, Malgré la Pàque sainte, à Vangelus sonnant.

Qu'on vit entrer les dou:{e invités de Renan, Dou\e bons gas, munis d'estomacs formidables, Dou:{e sacs à boudins, abîmes insondables, Et d'autant plus dispos, quoique dispos toujours, Qu'ils venaient déjeuner durant quarante jours. Ah! quels gouffres, après quarante jours de maigre, Après quarante jours de bouillie au lait aigre!

LA CHANSON DU CIDRE jg

Quels ogres ^ Dieu de Dieu! Ce fut presque effrayant De les voir tous les dou^e à table s' asseyant.

Ah! pas si bêtes; point de femmes! Les femelles Etaient à leurs chaudrons^ marmites et gamelles^ D*oii montait une odeur d'andouille et de ragoût Qui remplissait la chambre et vous mettait en goût.

Renan suivait d'un œil radieux ses complices

Qui, très impatients, flairaient avec délices

Le fumet de l'andouille et de la soupe au lard.

Certe^ il ne disait rien de son vol, le roublard!

Il n'en devait parler que la fête finie,

Pour leur fourrer le ne:{ dans son ignominie.

Car c étaient tous des gros légumes., s'il vous plaît!

C'étaient les hauts bonnets du bourg au grand complet :

Monsieur le maire et les adjoints, le secrétaire,

Monsieur Pagent-voyer, et monsieur le notaire,

L'instituteur, l'huissier, monsieur le percepteur,

Et, pour mieux se moquer de toi, pauvre recteur.

Monsieur le brigadier de la gendarmerie.

Un grand diable, connu pour sa gloutonnerie,

Un Gascon^ mangeur d'ail, qui, tout en gasconnant,

Vous eût bâfré, tout seul, le fricot de Renan.

Ah! j'en oubliais un : cest Tuyau, l'organiste.

Tuyau, le long Tuyau, l'inénarrable artiste

Qui nous jouait des airs d'opéras inouïs

Sur des orgues datant du temps de saint Louis,

— Oh! ces orgues! C'était mille tuyaux grotesques.

8o LA CHANSON DU CIDRE

Qui sifflaient quand soufflaient deux soufflets gigantesques,

Sur lesquels s'essoufflaient trois ou quatre gamins,

A lors ^ Tuyau laissait courir ses longues mains

Sur le clavier criard tenu par des ficelles;

Et les touches grinçaient comme autant de crécelles^

Pendant que les tuyaux, l'un sur l'autre étages,

Miaulaient comme un tas de matous enragés (i),

Enfin, la soupe au lard, à travers un nuage

De fumée, apparut avec les plats d'usage.

La vieille Maharit, maîtresse de maison,

Et ses nièces y Mary-Jeannic et Louison,

Les jupons retroussés, tabliers, fausses manches,

Pour ne point « abîmer » leurs robes des dimanches,

Apportèrent les plats très solennellement.

Alors, debout, nu-téte, avec recueillement.

Maître Renan leva sa main patriarcale Sur la table oii fumait la soupière pascale; Et, d'un air très touchant et plein de gravité. Le drôle récita le « Benedicite » .

(i) Ces détails sont de la plus scrupuleuse exactitude. A l'Elévation, au moment où le prêtre élève l'hostie, Tuyau ne manquait jamais de jouer l'air le plus gai de Fra Diavolo. Ceci se passait vers les premières années du second Empire. L'excellent Tuyau est mort depuis longtemps : c'était le meilleur homme du monde, et ses héritiers ne m'en voudront pas, j'en suis sûr, d'avoir rappelé à mes compatriotes le souvenir de cet organiste original dont les orgues, depuis qu'il est mort, dorment d'un éternel sommeil. Lui seul pourrait les réveiller.

LA CHANSON DU CIDRE 8i

Là-dessus, on se mit à l'œuvre, comme on pense! Ah! Von allait enfin se réchauffer la panse ! L'on allait se refaire un estomac tout neuf Avec de bonne soupe au lard et de bon bœuf!

O soupe! ô grasse soupe! opulente préface!

O soupe aux larges yeux nageant à la surface!

O carottes! ô choux y légumes plantureux !

Que c'est bon! que c'est chaud, et doux, et savoureux!

On bâfre, on souffle, on sue. Et déjà, tout le monde

Tire, pour s'éponger, son mouchoir à la ronde.

Mais la soupière est vide. Allons, Maharidic!

Allons, Loui\aik! allons Mary-Jeannic!

Et Renan, pour montrer que la soupe était bonne, Fit un rot qui sonna comme un coup de trombone. Par politesse, alors, chacun en fit autant, Car, c'est après la soupe, un usage constant,

La soupe dans le sac, noire bande affamée Tomba sur le bouilli, sur la vache fumée.

Et sur le lard, servis avec leur complément.

Le far de ri\ au four et le far de froment.

Déjà Von s'était mis à boire des bolées De cidre qu'on lampait à pleines écuellées, La barrique de cidre était là dans son coin ! Avec sa clef de buis au denHère, ouic! et couin! Ouic! ouicl elle geignait^ vous dis-je, à sa manière,

Tant on la tourmentait^ la pauvre tetonnière ! Car, du train qu'ils allaient, les treize biberons ^ Cen serait vite fait de la mère aux flancs ronds. Mais la voici! voici landouille qu'on apporte l On la sent bien avant qu'elle ait franchi la porte. Très digne, Maharit s'avance sur le seuil:

Elle est émue. Et c'est toute rouge d'orgueil Qu'elle porte à deux mains l'immense plat ovale Où git, tout de son long, Vandouille triomphale.

Sur un lit de far-sac'h elle dort mollement, Far-sac' h exquis, far-sac' h de blé noir et froment, Puddindg breton, bourré de ces énormes prunes Qui marbrent le fond gris de larges taches brunes.

Ah! tonnerre! du coup les langues vont leur train. On se pousse du coude, on boit avec entrain.

Hardi î Vandouille est là, ruisselante de graisse, Et qu'elle est belle, et grosse, et grasse, la bougresse!

Renan, sans plus tarder, mit le couteau dedans.

Les dou\e compagnons, avec des yeux ardents,

Voyaient se détacher, sous la lame luisante,

Les tronçons succulents de l'andouille gisante.

Mais qu'a-t'il donc? Qu'a-t-il trouvé de sutyrenant?,..

Allons, va jusqu'au bout! coupe et tranche, Renan!

Non ...sa main tremble : il est tout blême. Il sonde, il fouille.

Et, très piteusement, il tire de l'andouile

Un long « brochon » de bois, couvert d'un parchemin ;

Lequel, tout déroulé, passa de main en main.

Et l'illustre Tuyau, savant comme Colline^ Lut ces deux vers boiteux d'allure sibylline :

Dreberien boe:{ellou, Diwalit dlio boe:{ellou I

« Ouais \ dit le brigadier, qu'est-ce que ça veut dire? » Et Tuyau, sur-le-champ^ s empressa de traduire :

Mangeurs de boyaux, Gare à vos boyaux I

— « Parbleu, Renan ! cria Tuyau, la farce est bonne ! « Mais celle-ci, vieux loup, ne trompera personne!

a Tu veux manger fandouille à toi tout seul. Eh bien, a Tapons ferme dessus, et qu'il n'en reste rien!

— « Tapons dessus ! » Ce fut le cri des dou\e apôtres. Et chacun se servit, Renan comme les autres.

Or, les autres mangeaient de bon cœur, sans souci, Riant, la bouche pleine. Et lui riait aussi.

Mais très jaune, la peur le prenant aux entrailles,.. Et comme Baltha:[ar voyait sur les murailles Flamboyer les trois mots vengeurs, Renan-le-Loup Lisait partout ces mots « Dreberien boe\ellou /»

a Ils vont tous en crever! dit Vinfernal compère,

a Tant pis î Je ne vais pas faire comme eux,fespèi^e!

a Au diable mon morceau d'andouillel Eh oui parbleu!

a Ma part au chien! Ceux-ci n'y veiv'ont que du feu. »

Aussitôt, saisissant la minute opportune,

Il vida son assiette,,, O la bonne fortune!

Turc arriva d'un bond, vous happa le morceau D'une goulée, et s'en pourlécha le museau.

Cependant, on passait à d'autres exercices :

On venait de servir un grand plat de saucisses, Toutes roses, nageant dans une sauce d'or.

Deux plats de boudins frits complétaient le décor. Dont les flancs craquelés, pleins d'herbes succulentes, Faisaient comme un bouquet d'odeurs affriolantes,

Pardieu ! nos festoyeurs furent bien étonnés. Quand le plat de boudins leur passa sous le ne:{, De voir le brigadier, le héros de la fête, Refuser carrément, et détourner la tête.

Depuis un bon moment, il ne gasconnait plus.

Oui, lui, le fort des forts, le goulu des goulus. Il restait là, muet, tout pale, sans haleine. Plus mort que vif devant son assiette encor pleine, « Mordiouxî dit le Gascon, je ne sais ce que j'ai, « Mais, positivement, j'ai le corps dérangé, » a — Diantre! se dit Renan, l'affaire se complique, « Me voilà propre avec randouille diabolique! « Ils vont tous en crever, c'est sûr! »

Et, justement, Le notaire et l'huissier, dans le même moment. Roulaient des gros yeux blancs, en se tenant le ventre. Et puis, ce fut le tour du maire.,. Diantre! diantre!

Dreberien boe:[ellou I Diivalit d'ho boe^^ellou!

a Bah! dit Renan, tant pis pour ces goinfres, en somme^

a Qu'ils crèvent! quant à moi, je suis saufl » Or, notre

Ruminait en son cœur ces pensers déloyaux^ [homme

Quand il sentit passer, à travers ses boyaux,

Comme un coup de rasoir lui fendant la bedaine,»,

O révélation foudroyante et soudaine!

Le cidre ^ et non l'andouille, était empoisonné !

« — Je suis mort! dit le vieux drôle, je suis damné! »

Tout d'un coup^ brouff! avec un fracas formidable,

On vit le brigadier qui se levait de table.

Il jeta son képi, défit son ceinturon,

Descendit V escalier à grand bruit d'éperon,,

Renversa Maharit au seuil de sa cuisine.

Et, mourant, se traîna jusqu'à la cour voisine.

Mais, déjà, sur ses pas, les bretelles en main,

Cinq ou six festoyeurs avaient pris le chemin

Que leur montrait si bien le chef de la brigade.

Oh Dieu! dans l escalier, quelle dégringolade!

Quels geignements là-haut! Lagent-voyer râlait.

Tuyau, sur le plancher, se roulait et hurlait.

Quant à Renan, en proie à des douleurs atroces.

Il avait tout un nid de couleuvres féroces

Qui dans son ventre en feu grouillaient en se tordant.

Sifflant dans ses boyaux, oui, sifflant, et mordant!

O torture d'enfer ! Chancelant et livide.

Il se lève. Il regarde.,. Eh quoi, la chambre est vide?.,.

Où sont-ils?,,. Ah pardienne, ils sont là, dans la cour;

On les sent bien! — Alors il se hâte, il accourt,

86 LA CHANSOxW DU CIDRE ;

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// s'aligne^ avec eux^ le long de la muraille. . .

Ah ! jamais^ non jamais^ canons crachant mitraille^

Jamais obus sifflant, jamais bombes crevant

N'ont fait tant de fracas , de tonnerre, et de vent,

Que nos bdfreurs d'andouille, en ce jour mémorable. . .

Or, pendant qu'expulsant la purge inexorable,

Ils étaient là, geignant, peinant à qui mieux mieux,

Voici qu'un gros visage, à l'air tout ?^adieux.

Se montra par 'dessus le mur du presbytère.

« — Eh bien, dit tonton Jean, que dit-on du cly stère?

« Comment a-t-on trouvé le cidre du tonton?

« Et toi, là-bas, toi, l'homme à la peau de mouton,

« Tu te caches, vieux loup? Tu te voiles la face?

« Hein, la purge était bonne, ami?... Grand bien te fasse! »

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