‹ La chanson du cidreChapitre 29 sur 42 · MARQUISE ET PAYSANNE · texte numérisé non relu

MARQUISE ET PAYSANNE

SMARQUISE ET "PAYSANNE

MADAME, ce matin, vous sortie^ de la messe.

On vous voyait causer, fort amicalement, Avec Su:{anne Orven, qui doit, prochainement, Changer, contre un anneau, sa bague de promesse.

Eh bien, voye^ combien les poètes sont fous.

Et combien leurs serments sont d'espèce fragile : Avant ceci, /aurais juré^ sur l'Evangile, Que nulle femme nest aussi belle que vous.

Vous êtes, on le dit, la plus délicieuse Des marquises, Paris, dans ses salons dorés, Apporte son hommage à vos pieds adorés.

Comme à la toute belle et toute gracieuse,

go LA CHANSON DU CIDRE

Ouiy la Grâce rayonne en vous. Elle est partout^ Dans vos yeux ^ dans vos airs de fée enchanteresse^ Ety comme Charles-Neuf parlant de sa maîtresse^ Vous pourriei^ à bon droite dire : « Je charme tout ».

Mais comment se fait-il qu étant près de Su^^anne, Vous perdiei — cent pour cent à la comparaison ? Cela vous fâche ? HélaSy jai tort d'avoir raison. Pourtant^ jete\ les yeux sur cette paysanne,

Voyei la : quelle force unie à la candeur!

Quelle vierge ! On dirait que la mère Nature, Pour lui donner le jour y dénoua sa ceinture Dans quelque Eden^ plein de soleil et de splendeur.

C'est la jeunesse. C'est le printemps. C'est l'aurore ! Mais, malgré la chaleur d'un sang pur et vermeil, L'amour^ — qui va, bientôt, déranger son sommeil, — Touche à peine son cœur, sans qu'elle en souffre encore,

De lày son air modeste, et sa simplicité.

Elle est timide. Elle a sa jupe des dimanchesy Tout uniCy et sa coiffcy aux larges ailes blanches,, Qui rehausse l'éclat de sa virginité.

Toute fleur, — même vousy — pâlirait devant elle. Pourtant, là, près de vous,, riche de tant d'appas, Rougissante, un peu gauche, elle ne songe pas Qu'elle est votre rivale, et, peut-être, plus belle.,»

LA CHANSON DU CIDRE g i

Car, vous, que faites-vous de vos charmants attraits? Regardez-vous un peu des pieds jusqu'à la tête : Vous ne voye:{ donc pas que la fraude est complète. Et que tout ment che:{ vous, même jusqu'à vos traits ?

Vos yeux, vos yeux profonds, dont rêvent les poètes , Ombragés de cils bruns que Junon envierait.

Vous ose\ les charger d'un onguent indiscret, Et vous ave^ vingt ans, profane que vous êtes.

Oui, proJane : on vous voit, des pinceaux à la main, A V instar des Phrynés, salir vos lèvres roses, Où l'abeille viendrait, pour butiner des roses. Si vous n'y frottie\ pas un trop fréquent carmin.

Et votre corps si beau, — fût-il vêtu de bure, — Œuvre marmoréen que Dieu fit sans défauts.

Vous trouve:[ le moyen, en l'affublant de faux, D'en torturer la ligne idéalement pure.

Vous ne voudrie:^ pas user du réseau d'or Dont se parait, la nuit, la Luxure romaine, Pour ce beau sein — qui nous rappelle la Chimène, Quand elle s'offre en prix au Cid Campeador ?

g^ LA CHANSOX DU CIDRE

Car c'est un sein hardi, que ce trésor d'albâtre. Il ne vous suffit pas : vous porte^ de faux seins. On le dit. — Nul, pourtant, fi'a pu voir ces coussins, Sous lesquels votre cœur ne frémit pas de battre.

Qui n'a pas adtniré, sur votre cou mignon, Quand, penchée à demi, vous prie^, à l'église. Cette torsade aux nœuds savants, qui s'analyse. Et n'offre plus à l'œil déçu qu un faux chignon ?

Vous porte\ même, — ici^ j'ouvre une parenthèse, — Le î^espect^ la pudeur, je suis tout hésitant. Je cherche, sans trouver, je bégaie... et pourtant. Pourtant, madame, il faut justifier ma thèse.

Molière eût employé le mot propre. Et, vraimetît. Il serait bien plus clair. Mais j'y mettrai des formes : Ainsi donc, vous porte^ des « tournures » énormes? Des tournures l ma foi, l'euphémisme est charmant.

Quoi, la Nature, en vous^ parfaisant son ouvrage, S était plue à polir un marbt^e ravissant, Digne des Phidias, au ciseau caressant; Et vous autorise^ ce monstrueux outrage?

Je sais qu' il faut s' en prendre au mauvais goût du temps. La Mode^ cabotine aux trois-quarts détraquée. Comme dit son jargon, n'est plus qu'une toquée Qui ne sait qu inventer, dans ses jeux inconstants.

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Mais elle est souveraine, Ilfaut^ pour lui complaire. Se rendre ridiculey ou mourir. C est pourquoi Vous êtes par donnée. Et la Muse en émoi.

Sur ma prière instante, a calmé sa colère.

Car si j étais, madame, un Prudhomme poncif, Et qu'il fallût choisir entre la paysanne Et la marquise, alors, amoureux de Suzanne, Je rendj^ais, contre vous, cet arrêt décisif:

Lune doit sa beauté sincère à la Nature.

L'autre, au triste déclin d'un siècle extravagant, Victime de la mode et du code élégant, N'est plus, à force d'art, qu'une caricature.

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