I.a vieille a de l'argent
TA Vieille est riche ^ riche ^ riche.
Champs labourés^ terres en friche ^ Des greniers pleins, comme en Autriche, Des fermes dans tous nos cantons.
Taillis, forêts^ landes, prairies.
Tout un duché de métairies.
Dans les cadastres des mairies^ Accaparent tous les cartons.
Garde ta Vieille et ses écus.
Moi, je garde ma mie!
Quelle fête à ses épousailles !
Trois jours buvaille et victuailles :
La moitié de la Cornouailles En fut soûle. On en parle encor.
Quelle reine, au jour de sa noce; Elle remplissait son carrosse, (i) Si rouge, si grasse, si grosse, Dans sa jupe aux sept galons dor.
Garde ta Vieille et ses écus.
Moi, je garde ma mie !
Ta Vieille a, dans ses dou^e armoires, Des bijoux, des velours, des moires.
Des jupes rouges, blanches, noires, Aux galons d'or, aux fins tissus.
Va, ma jeune n est point vilaine.
Elle n'a qu'un jupon de laine.
Mais les jupons de Madeleine, C est plus beau dessous que dessus...
Garde ta Vieille et ses écus.
Moi, j'aime mieux ma mie !
(i) Les grandes noces campagnardes, aux environs de Quimper, par exemple, se font en calèches, avec une longue suite de voitures, pour cinq ou six cents invités.
« MAVOURNEN ! »
« OdAVOURNEN! »
(Souvenir à Coque lin Cadet)
« Mavournen! (Battement de mon cœur!) (Expression irlandaise.)
MAVOURNEN ! mavournen ! » — C'est le soupir d amour Qu'on entend en Irlande à toute heure du jour ; Et la nuit, à toute heure, on l'entendrait encore. Caresse de la mère à lenfant qu'elle adore, Cantique de l'époux, cri d'amour de l'amant.
Hymne aux cent mille voix qui monte au firmament.
La petite Irlandaise, à ses jeux occupée.
Murmure « Mavournen ! » en berçant sa poupée. Plus tard, le sein gonflé par le lait maternel^ Elle le redira comme un chant éternel; Et^ mille fois le jour, dans sa joie ou ses fièvres, Ce mot-là montera de son cœur à ses lèvres.
/J?o LA CHANSON DU CIDRE
Quand les blonds fiancés s'en vont par les chemins^ En se parlant tout bas, et se prenant les mains, Que peuvent-ils se dire, attardés sur la route? Que peut dire Nicless à Kate qui l écoute ?
Cest tout simple : Nicless, radieux et vainqueur, Soupire « mavournen! battement de mon cœur! » Et la fille d'Erin, Kate, son amoureuse, Lui répond « mavournen » d'une voix langoureuse.
Connaissez-vous un mot plus complet, plus charmant?
Un mot qui rende mieux le trouble de ramant,
L'impatient désir, et la folle tendresse?
Un mot plus doux? un mot plus rempli de caresse?
Moi, je n'en connais pas : les femmes de Paris
Nous disent: « gros bébés, moutons blancs, chiens chéris ».
C'est odieux. Du moins, les belles de Florence
Disent « caro mio! » c'est moins béte qu'en France;
L'Anglaise dit : « my dear ». C'est à peine poli,
La Bretonne dira: « ma c'halon! ». C'est joli.
J'ignore comme on parle en Russie, en Hollande.
Mais rien ne vaut, pour moi, le « mavournen » d'Irlande.
— Irlande ! ô verte Erin ! 6 pays des prés verts !
Reçois d'un Celte blond l'hommage de ces vers. —
C'est ainsi que, bercé par ce mot poétique, Dans lequel je retrouve un accent tout celtique, Je rêvai défouler le sol de l'Ile-Sœur, Pour en mieux savourer le charme et la douceur.
LA CHANSON DU CIDRE i3i
♦— — —•»»■ •— fc« I
Je partis donCy un jour^ ivre de poésie.
Je traversai la ManchCy et^ sans l'avoir choisie^
Je descendis à Cork, la ville aux ciels brumeux,
Célèbre, hélas! surtout par se^ jambons fameux .
Huit jours durant^ avec la Muse pour compagne,
J'allai^ je parcourus la ville et la campagne,
Uœil ardent, le cœur chaud, l'esprit aventureux,
Toujours enthousiaste, et toujours amoureux.
D'aussi loin que mes yeux voyaient une Irlandaise,
Mavournen! tout mon cœur ému tressaillait d'aise.
Je ne savais, pourtant^ qu'un seul mot d'Irlandais.
Mais, ce mot-là, depuis un an je le scandais.
Mes lèvres le disaient si bien, avec tant d'âme.
Qu'il devait suppléer à tout, près d'une femme.
Hélas! après huit jours de soupirs superflus,
J'eus moins d'enthousiasme, et ne soupirai plus.
D'ailleurs, je vis ce peuple^ aux champs comme à la ville.
Plongé dans l'industrie abominable et vile
Du porc salé, n ayant d autre occupation
Que la production et l'exportation.
Je n'étais plus ^ du tout, ivre de poésie.
Loin de là! Maudissant ma sotte fantaisie.
Je résolus de fuir Cork, quand le dieu Hasard,
Complice de V Amour, dérangea mon départ.
A l'auberge oit j'étais, j avais pour hôtelière^ Une beauté troublante, étrange, singulière.
Une adorable fée., au front tout virginal, Exquise de tous points, et sans rien de banal.
i32 LA CHANSON DU CIDRE
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SesyeuXy — ses yeux! c'étaient deux étneraudes vertes. Et quand elle passait, les lèvres entr* ouvertes^ Souriante, et divine, on eût dit^ dans les prés, Erin, la blonde Erin, sortant des bois sacrés.
Vous pense^ bien que, dès la première seconde ^
J'avais été conquis par la déesse blonde,
Mavournen ! f étais fou ; mais bien plus fou qu'Hamlet,
Plus fou que Roméo che\ le vieux Capulet;
Ety comme lui, j'aurais devancé Valouette,
Pour chanter jusqu'au jour ma chanson de poète...
Mais la déesse avait pour mari l'hôtelier,
Une espèce de dogue, un molosse, un geôlier.
Qui, pire qu'Othello, flairant quelque aventure.
Portait toujours au flanc, passé dans sa ceinture^
Un énorme couteau sinistre, dont l'aspect,
Quoi qu'on en pût penser, commandait le respect.
Bref tout, dans ce pays, sa coupable industrie.
Cette ville livrée à la Charcuterie,
L'absence d'idéal, de plus l'homme au couteau,
Tout me fit un devoir de partir au plus tôt.
J'arrêtai mon départ: ma valise était prête. Et, n ayant qu'un regard ému pour interprète, J allai prendre congé de l hôtesse aux yeux verts... Mais, — ô prodige ! — fange adorable et pervers. Qui m'avait paru chaste autant qu inaccessible, Profitant du moment oii le Dogue irascible Promenait au dehors son museau furieux,
LA CHANSON DU CIDRE i33
M'appela d'un petit signe mystérieux
Et courut au jardin^ m' invitant à la suivre...
La suivre! ô mavournen! mavournen! j'étais ivre!
Ivre de poésie et d' amour , cette Jois!
Elle allait, me parlant avec sa douce voix,
Et moiy soupçonnant bien ce quelle pouvait dire.
Je répondais par un sourire à son soutire.
Elle marchait devant. Je la buvais des yeux.
Sous son jupon brodé, son pied délicieux Foulait discrètement le sable des allées.
Et l'odeur des jasmins^ parmi les avalées, Se mêlait aux parfums dont elle grisait l'air, Parfum de ses cheveux, et parfum de sa chair. Le soir tombait. La^ur se teintait de bleu sombre. Et^ déjà., les bosquets muets s'emplissaient d'ombre.
Dans un coin retiré du jardin, tout au fond.
Caché sous la glycine au feuillage profond^ Je vis le toit verdi d'un pavillon rustique ^ Adorable réduit, sanctuaire mystique^ Vers lequel, sur ses pas, j'osais porter mes pas. Je tremblais^ mavournen ! Elle ne tremblait pas. L'amour est le vrai champ de bataille des femmes.
Que dirai'je? Un instant après, nous arrivâmes. J'étais transi, j'étais blême d'émotion.
Alors, troussant sa jupe avec précaution, La blonde fée ouvrit le pavillon rustique...
î^4 LA CHANSON DU CIDRE
Horreur! J'en vis sortir un cochon fantastique,
Spécimen colossal^ trois Jois médaille d'or,
Et que, malgré sa gloire, on engraissait encor!
J'étais resté stupide, et la bouche béante^
Anéanti devant cette graisse géante.
Certes, sans contredit, c'était le plus beau porc
De la ville de Cork, et du comté de Cork.
Il était magistral et gras comme un lord-maire.
L'hôtesse avait pour lui des caresses de mère.
Elle lui souriait^ le gâtait, l'appelant
De mille noms très doux; et, tout en lui parlant,
Ses doigts, ses jolis doigts, les plus jolis du monde,
Allaient, deci, delà, sur cette couenne immonde.
Le drôle se prêtait à ce jeu f^avissant, Roulant ses petits yeux de lord concupiscent.
Bien plus! pour mettre, enfin, le comble à ma torture, Je la vis, la cruelle et blonde créature, Comme on parle tout bas à l'amant adoré, Je la vis, se penchant vers le monstre abhorré, Mettre un baiser d'adieu sur ce groin morose. Et sa bouche s'ouvrit, comme s'ouvre une rose, Pour dire : « Mavournen ! battement de mon cœur ! »
Mavournen ? — O dépit l ô rage! ô sort moqueur! C'était donc là ce mot si charmant et si tendre? Et j'avais traversé la Manche pour l'entendre!
SARAH BERNHARDT A BÉNODET
SARAH "BERNHARDT A "BÉNODET
BÉNODET ! O bourgade idéale et sereine!
La divine Sarah y fit un long séjour.
Radieuse, c'est là que je la vis, un jour, Dans un péplum tout blanc drapant son port de reine.
Et, tous, nous admirions sa grâce souveraine. Quand du charmant village elle faisait le tour, ^errièî'e elle flottait comme un parfum d amour. Et nous prêtions l'oreille à sa voix de sirène.
Marchait-elle ? On ne sait. Muets d'émotion,
ty^ous regardions passer cette Apparition.
Les pauvres se mettaient à genoux devant Elle ( i),
(i) Il faut 4ire qu'Elle leur distribuait des pièces de cinq francs.
Et pendant que Sarah donnait à pleine main, Comme des amoureux discrets^ sur son chemin^ Nous suivions, de très loin, les pas de l'Immortelle.
LA