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BELLE SMARCHANDE DE CHATEAUNEUF

(Histoire du siècle dernier)

AU temps jadis ^ — trente ans avant Quatre-vingt-neuf^ - Monsieur Le Roux tenait boutique à Chdteauneuf, On y vendait de tout, le drap^ V épicerie y Les toiles de Bretagne et la Rouennerie ; Les draps d'Elbeuf les draps grenés de Montauban ; La mélasse et le miel^ la ganse et le ruban ; Les raisins secs^ les noix, les figues , les amandes. C'était le rende:[-vous des bourgeoises gourmandes ; G était le magasin unique, universel.

Un comptoir pour le drap, un comptoir pour le sel ; Comptoirs luisants^ usés aux doigts des ménagères ; Draps et cotons faisant plier les étagèi^es ;

L'aune^ sur le comptoir, pour auner les tissus. Puis des boîtes, avec des noms écrits dessus : a Poivre, muscade, clous de girofle, canelle » ; Suspendus au plafond, des paquets de chandelle ; Et puis, le long des murs, des tonneaux découverts, Tout pleins de cassonnade, et de sucres divers, Oit les guêpes, l'été, bourdonnaient aux oreilles,,.

Pour veiller au débit de richesses pareilles. Pour gérer sa boutique, et gérer sa maison, Monsieur Le Roux avait choisi, non sans raison, Une femme avenante, une femme entendue.

Jeune, fraîche de peau, blonde, rose et dodue. Une aimable beauté qui s'appelait Manon, Le Roux raffolait d'elle et de son petit nom,

Geneviève, une vieille à la tête branlante, Les servait. Elle était très maussade, et très lente ; Mais discrète, et, de plus, sans rivale, dit-on, Pour le civet de lièvre et le gâteau breton.

Or, pendant que Manon, avec sa domestique, A unait le drap, pesait le sel dans la boutique, Monsieur Le Roux, les mains dans les poches, flânait. On trouvait des amis, et Von se promenait.

On se passait, de main en main, les tabatières. On jasait. On sifflait. Puis, des heures entières, On allait sur le pont, et Von crachait dans leau. C'était charmant. C'était un ravissant tableau.

Ces travaux accomplis, — toujours aux mêmes heures ^ — Nos honnêtes bourgeois regagnaient leurs demeures. Non sans avoir trinqué, soit à « la Tour d'Argent », Che^ Jo\, soit à « VEcu de France », che^ Sergent,

Certes^ Monsieur Le Roux était un heureux homme : Rien ne troublait son vin, son manger, ni son somme.

Or, un jour de novembre, — un soir, pour bien narrer, —

Un soir qu il pleuvait dru, qu il pleuvait à pleurer.

Comme il pleut par che\ nous, quand il pleut en novembre,

Voilà qu'on entendit, là-haut y dans une chambre,

Un grand cri qui troubla la paisible maison...

On arriva : c'était Madame en pâmoison.

Génov (i) et Jean Le Roux accoururent près d'elle.

Vite, de lair, des sels, pour ranimer la belle.

Quand elle ouvrit les yeux, ce furent des sanglots,

Des nerfs crispés, des cris, et des larmes à flots.

Dieu, qu'elle était jolie, et qu elle avait de charmes, Avec ses beaux yeux bleus, tout ruisselants de larmes I Et pendant que Manon la belle sanglotait, Le bon mari, baisant ses pleurs, la dorlotait;

(i) Génov est le diminutif breton de Geneviève.

Lui donnait mille noms qu'on ne dit qu'en famille ; L appelait « petit cœur, mamour, chatte, fifille » ; Et Manon s'apaisa dans ce dorlotement.

Comme un enfant gdté que berce une maman.

Les cheveux dénoués, encor toute pâlie.

Le corsage entrouvert, divinement jolie, Manon^ laissant tomber ses bras languissamment^ Commença de parler^ tout bas^ tout doucement, Disant à son mari de former la croisée, Quelle avait froid, bien froid, et qu'elle était brisée ; Qu'on avait eu raison^ sans doute, d'accourir. Que c'en était fait d'elle, et qu'elle allait mourir.

Puis ayant pris deux doigts de l'élixir des Carmes,

Elle dit au mari, tout à travers ses larmes,

Qu'elle se sentait mieux, beaucoup mieux, presque bien.

Et qu'enfin, grâce à Dieu, cela ne serait rien ;

'Qu à présent qu'elle était revenue à la vie,

Elle lui confessait quelle avait une envie...

— Diantre, une envie? oh! c'est sacré, ces choses-là ! C'est très grave, une envie ! Allons, voyons cela...

— Mais elle n'osait plus. Elle n osait pas dire.

On allait la gronder... — Le Jean- Jean, d'un sourire, La rassura : Pardienne ! extravagante ou non, « Il faudrait bien passer son envie à Manon ! »

Alors, ma foi, tout bas, de sa voix caressante, De sa voix de mignonne et de convalescente,

Elle lui raconta, suspendue d son cou, Qu'elle aimait le melon, qu'elle l'aimait beaucoup, A la folie.,. Et qu'il fallait se mettre en route Sur l'heure^ et contenter Manon, coûte que coûte,

— « Du melon ? mais, mon cœur, ce n'est plus de saison ! « La saison est passée ! — Ah! la belle raison !

« Quel plaisir aurait-on à parler d'une envie,

« Pour être, sur le champ, satisfaite et servie ?

« Voudrait-on d'un melon qu'on aurait sous la main ?

a J'en veux un de Paris,,, Allons, vite, en chemin !

— « Quoi ? que faille à Paris ?

— Dans r instant,

— Quoi, si vite ?

a Mais tu n'y penses pas, mamour,,, — Parte\ de suite, a Si vous m'aimiei, cruel, vous ne se rie :{ pas là, »

Bref un quart d'heure après la scène que voilà, Le benêt de mari, confiant et tranquille Franchissait à cheval les portes de la ville.

Vers la seconde lieue, il traversait un bois.

Quand il fut arrêté par une grosse voix

Qui lui criait : « Où diable alle\-vous donc, compère ? »

C'était le charbonnier, François- Louis Le Berre,

Dont la cahute était sous bois, à trente pas.

« Eh bien, Monsieur Le Roux, vous ne descende^ pas ?

— a Pas possible, fiston. — Pourquoi donc, camarade?

— « VoiS'tu, François-Louis, ma femme est très malade,

— « Vraiment! dit fautive. — Oui-da^ fen pleure d'y p en- « Ce soir, la pauvre enfant a failli trépasser. [ser. « Et croirais-tu quelle est malade d'une envie

« De melon ?.,. — De quoi? dit l'autre^ mort de ma vie ! a Et vous alle\ bien loin de ce pas ? — A Paris..,

— « Ha! parbleu! de longtemps, je n ai fait de paris, « Je n ai point ^ comme vous, de l or plein ma sacoche. « Mais je gagerais bien quatre écus de ma poche.,

« Contre quatre boisseaux de bon et pur froment^

« Que madame Le Roux, tt^ès gaie en ce moment,

c< Se réjouit^ le dos au feu, le ventre à table,

« Pendant que vous, sous cette averse épouvantable,

(( Vous êtes asse\ sot pour coutnr le chemin!

« Fripon qui se dédit : tope^ là, dans ma main...

« Ahl c'est bien le melon qui la tient, votre femme !

a Je vais vous la montrer, votre belle madame,

« Avec un bon gros moine autour de ses jupons...

« C'est le frère Sosthène : un gaillard, j'en réponds.

« Vous êtes bien le seul à ne pas le connaître :

« Quand vous ouvrez la porte, il sort par la fenêtre,

« Solide, le gaillard ! plus Normand que Breton :

« Gî^as, luisant, rouge trogne, œil vif, triple menton,..

LA CHASSON DU CIDRE i4q

— a Asse:{j viens-t-en ! » hurla Le Roux, blême de rage,

— a Bien ! dit le charbonnier, mordienne^ du courage ! a Et, d* abord y cache:[-vous dans ce sac à charbon,,. »

Monsieur Le Roux était aussi bête que bon :

Il se laissa mener, ficelé de la sorte...

On ajv^iva bientôt. « Toc, toc ! ouvre:{ la porte ! »

— a Quoi^ c'est vous, charbonnier ? dit Génov, Dieu de Dieu ! « Quelle pluie ! Entre:{ vite, approchez-vous du feu. »

Notre homme entra. C'était dans la grande cuisine. On pouvait voir, au fond de la salle voisine, La table oii Von avait festoyé tout le soir.

Bien repu, le bon Moine était venu s'asseoir Avec Manon, dans la superbe cheminée, Et la fête, à minuit, n'était point terminée.

Le feu flambait, un feu de chêne, un feu d'hiver, Sur lequel des mandons grillaient, le ventre ouvert ; Et, comme les marrons sont un prétexte à boif^e. Le cidre chaud, le ^flip », chantait dans la bouilloire.

— Ah ! comme on était bien, jadis, les soirs d'hiver, Dans les larges foyers, aux grands chenets de fer,

Oii brûlaient des troncs d^ arbre avec de rouges flammes ; Où, tout autour du feu, les enfants et les femmes. Les petits et les grands, avides de récits Ecoutaient les vieillards dans leurs fauteuils assis. — <x Entrez, Ff^^nçois-Louis », dit la belle Marchande.

j5o la chanson du CIDRE

«■••••••■••■■■■■>f**i«***i«(»*i»i>>»t>*»t*a*a«ai«a*«***«**ai*«aB«aa«a*«iaa**i*«i**»«Éa*««a««»a«i*taaat**a««*«a«**a*>*»a*i»i«*»*aaia***aaaaailaifi*ia«i««a««a«a**a«ati«aai

— « Pardié ! dit celui-ci, la cheminée est grande :

« Je vais poser mon sac de charbon dans ce coin,

a Devant le feu : « tous deux », îîous en avons besoin, »

Là-dessus, on se mit à boire. On fit bombance. Le charbonnier bâfrait et buvait, comme on pense. Le gros Moine était î^ond. Manon, qui fredonnait. Avait un petit coup sous son petit bonnet.

Quant à Génov, ma foi, sa coiffe sur l'oreille. Elle dodelinait de la tête, la vieille !

Or, comme ilfauty che:{ nous, finir par des chansons, La friponne Marchande ayant dit « commençons ! >> Chacun, alors, chanta son couplet à la ronde. Sur un air du vieux temps, connu de tout le monde.,.

MANON, minaudant.

Jean- Jean, le meilleur des maris.

S'en va, cheminant vei^s Paris, ,

Il est loin de sa maison,.,

Kyrie, Kyrie !

Bon voyage à cet oison!

Kyrie Eleison !

Le MOINE, d'une voix de tonnerre.

Jean-Jean, le plus sot des maris, S'en va, trottinant vers Paris.

Moi f occupe sa maison.

Kyrie, Kyrie !

LA CHANSON DU CIDRE i5r

Tai Manon pour échanson.,, Kyrie Eleison !

Le CHARBONNIER, montrant du doigt le sac de charbon

au coin du foyer.

Compère, j'aurai ton froment ; Et tu n auras pas mon argent.

Le moine est dans ta maison.

Kyrie., Kyrie !

Que dis'tu de sa chanson ?...

Kyrie Eleison !

La Vieille GENO\\ chantant du ne:{ et dodelinant

de la tête.

Charbonnier, j entends bien raison :

Mon maître est là, dans la maison y Le plus proche du tison,

KyriCy Kyrie!

Le plus proche du tison,

Kyrie Eleison !

Monsieur LE ROUX, sortant du sac, un gros bâton à la main.

Oui, corbleu ! je suis un oison !

Mais je vais payer ta chanson

Moine., à grajids coups de bâton !

Kyrie .^ Kyrie !

Moine., hors de ma maison!

Kyrie Eleison !

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