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LA COMPLAINTE

"DE TROÏLUS "DE mONDRAGON

(XVI- siècle)

CE Troïlus de Mondragon^ Dont l'aïeul défit un Dragon, Etait d'humeur fort vagabonde, A vingt ans, Pèlerin d amour, Il jura défaire la cour A toutes les femmes du Monde,

S'équipant en Conquistador, Les poches pleines d'écus d'or, Il prit congé de ses Bretonnes, Quoique très belles, Troïlus En était las^ nen voulait plus.

Il les trouvait trop monotones.

Parti sur sa nef de haut bord, En Angleterre, tout d'abord.

Il débarqua, chaud comme braise.

Il voulait de l'amour tout neuf. Donc, il s empiffra de bon bœuf Et d'amour à la mode anglaise.

Il prit des leçons d' Henri-Huit^ Ce gros goinfre qui, jour et nuit, Bâfrait^ la nappe toujours mise.

Ce bourreau d'Anne de Boleyn Changeait de femmes, le vilain^ Bien plus souvent que de chemise.

Mais, vite, il revint, par Calais,

Ne pouvant digérer l'anglais^

Dont il mâchait mal les diphtongues.

Des Anglaises il était las :

Il leur trouvait les seins trop plats,

Les pieds trop longs, les dents trop longues.

Suivant son destin hasardeux.

Il vint, à la Cour d'Henri-Deux, Se frotter aux belles Dianes.

Et là, les Dames de la Cour Le soûlèrent de tant d'amour, Quil les prit pour des Courtisanes,

LA CHANSOJ>^ DU CIDRE iSy

Puis^ il courut Vienne^ Francjort, Friand d'amour, il prisait fort La chair grasse des Allemandes, Il aima la Juive aux yeux longs, Et la Viennoise aux cheveux blonds, Si fraîche, avec ses dents gourmandes.

Son Voyage dura longtemps :

Il avait déjà quarante ans, Quand il visita l'Italie, Là, magnifique, et riche encor, Le bas-breton, grâce à son or, Fut galant jusqu'à la folie.

Par malheur, le beau Pèlerin Attrapa la gale à Turin ; A Florence, il eut la pelade.

Puis, à Naples, notre héros.

Touché par la flèche d'Eros, Fut lamentablement malade.

Or, après ce calice amer, Encor plus vieux, il prit la mer, Et courut toutes les Espagnes, Navarre, Cas tille, Aragon, Tout fut conquis par Mondragon, Mais là finirent ses Campagnes,

i58 LA CHANSON DU CIDRE

V amour est pauvre en Aragon, Et Troïlus de Mondragon Se souvint des Aragonaises^ Belles de nuit^ belles de jour, Dont le cœur est tout plein d* amour, Et le lit tout plein de punaises.

Il revint au pays breton^

Toujours gourmand^ toujours glouton^

Malgré près de soixante automnes.

D'ailleurs, le bouillant Troïlus

Se promettait de n* avoir plus

Pour maîtresses, que des Bretonnes.

Mais, quand il vint, d'un air vainqueur.

Moustache en croc, et bouche en cœur, Flirter autour de ces hautaines, Elles^ avec de grands saluts, Lui dirent : 't "Mon beau Troïlus, Oii sont donc vos Napolitaines? ».

Troïlus comprit la leçon.

Il rengaina donc sa chanson.

Sa douce chanson de naguère.

Et, parbleu, changeant de métier^ Le Pèlerin se fit routier, Et Troïlus partit en guerre.

Mafoi^ je ne me souviens plus Pour qui se battit Troïlus :

Fut-ce pour ou contre Henri-Quatre?

Avec d'Aumont? avec Mer cœur?

Qu'importe. Amoureux de grand cœur, Il eut un grand cœur pour se battre.

A la bataille de Cro:[on, (i) Le Dragon de son écusson Fut digne de sa renommée :

Il mourut /à, le beau vaillant, « Pour la Bretagne » bataillant.

Il mourut a pour sa bien-aimée » .

(i) On donne sauvent le nom de bataille de Crozon au combat de la Pointe Espagnole, où le maréchal d'Aumont vainquit les Espagnols pour le compte d'Henri IV. 11 s'agit ici d'un Troïlus de fantaisie. Le vrai Troïlus de Mondragon, dont le nom sonne si bien à l'oreille de M. de Hérédia, qui se plaît à le répéter, est mort vers la fin du règne de François !•'. On lui a élevé un tombeau superbe dans l'église de Beuzit, près de Landerneau.

LA « CHIPOTEUSE »

LA « CHIPOTEUSE »

COMBIEN votre poulet? — C'est trente sous, Madame. — a Trente sous? Etes-vous folle ^ ma pauvre femme? « Un oiseau qui n'a pas six semaines? Vingt sous. — « Prene:{-le pour vingt-huit. — Non, gardei-le pour vous. n

Certes y j'ai vu des chipoteuses., des harpies , Des vieilles grippe-sous et des jeunes chipies, Qui perdraient tout un jour pour grappiller un sou, Très heureuses d'avoir chipoté tout leur soûl. Vous les connaisse:^ bien, ces bonnes ménagères. Qui traînent au marché leurs jupes de mégères, Salissant à plaisir leurs mitaines, leurs doigts, Les promenant, surtout, dans les vilains endroits. Vous les connaisse:^ bien, ces aigres chipoteuses, Qui feraient presque peur aux poissardes honteuses,

j64 la chanson du CIDRE

Qui, pour un œuf, pour un poireau^ pour un poulet,

Pour un mauvais poisson, se prennent au collet^

Se font jeter à la figure des limandes?

Vous connaisse^ les chapardeuses, les gourmandes,

Qui, se faisant servir deux livres de marrons.

Dans la boîte à coté croquent des macarons?

On en voit quelque/ois de douces, de polies.

Rougissantes sous leur voilette, de jolies,

— Celles-là, craigne\-les. C'est V aspic sous les fleurs.

Je vous dis quon en voit de toutes les couleurs.

Mais en connaisse:[-vous une de ce modèle?

Voici Vinstantané que j* ai pu prendre d'elle.

Elle sort de che\ elle avec son vieux cabas, Guerrière, habituée aux luttes, aux combats.

Son parapluie est menaçant comme une lance, Son chapeau, dont la plume unique se balance, A l'air d'un casque; et, l'œil hardi, hâtant le pas, C'est Minerve, — ou, du moins, la Minerve au cabas.

Elle arrive au Marché. C'est son champ de bataille. Légumes, fruits, poisson, beurre, gibiers, volaille, A l'entendre, elle va piller tout, rafler tout. Elle palpe. Elle flaire. Elle a son ne\ partout. La vieille perdra là quatre ou cinq bonnes heures.

Elle salit, du bout de l ongle, tous les beurres; Flaire tous les gibiers, les soupèse, les prend;

LA CHANSON DU CIDRE i65

••«•••■••••■■•••■••(•••••••■■••a tti**iɫɫ*ii*«*i«««<*i«iii*É««f*tf*Biaa»«iiaf**ia««atisf •■■•••■••••••■•••■ ti«fl*aaa*aa»««««a>aiti«**at*«ai|iiita«ti«i*i»«iiataai«*»a«*«*»«*«a«*«*«

Les met dans son cabaSy les retire^ les rend; Passe aux poulets^ à coups de coude fend la foule, Fourre son doigt, — l'horreur, — dans tous les culs de poule, Le doigt au beurre, ici non plus n'achète pas, N'achète rien, circule avec son vieux cabas, Passe au poisson^ — oh W, des scènes inouïes, — Prend des bars, des mulets, les regarde aux ouïes. Flaire,, hoche la tête, en signe de mépris.

Trouve enfin une sole à son goiït^fait son prix,. Chipote,, part,, revient, a l'air d'ouvi^ir sa bourse Pour payer, se ravise, et s en va, prend sa course,, Et hors d'haleine,, enfin, tant elle a chipoté. Rentre trop tard che\ elle, — et na rien acheté.

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