DUELS Œ>E 'BUVEURS
« Un autre n'aurait pu ébranler cette coupe, quand elle était remplie. Nestor la soulevait
sans peine. »
Iliade, XI.
HKLiAS, de Perguety aimait le cidre amer.
Le « huèro » ( i) qui mûrit sur les bords de la mer. Jus de pommiers trapus j dont les fleurs purpurines Se soûlent d'air salin et de senteurs marines. C'était bien lui le Roi des Buveurs bataillards, Large d épaules^ rouge en trogne, aux yeux gaillards, Si beau, la chope en main, et de telle carrure, Que nul buveur n'osait se frotter à sa hure.
Un jour, pourtant, un fort des forts, Jean Laridon, Champion de Fouesnant, dont le sacré bidon
(i) Deux espèces de cidre, le doux, et le « huèro », l'amer, celui-ci plus estimé des grands buveurs, à Fouesnant.
ijo LA CHANSON DU CIDRE
Rappelle le tonneau percé des Danaïdes, Enfonça son chapeau sur ses yeux intrépides , Et^ bien en face, en pleine auberge de Fouesnant, Dit au grand Hélias : « A nous deux maintenant! »
La chose se passait à l'auberge Le Page,
Là, cest comme un Sénat ^ comme un Aréopage^ Oii Von boit du « huèro » qui n'a pas son pareil, Pas même chez Fermon, fondateur de Beg-Meil.
Là-dessus, cent buveurs, gens graves et notables. Pour assister au duel, délaissèrent leurs tables.
Cejut très court. Après vingt chopes^ Laridon, L'œil angoisseux, le teint blême comme amidon^ Hoquetait, lamentablement, dans sa chopine.
Maître Hélias, parfait de tenue et de mine.
Vidait chope sur chope avec un air gouailleur, Réclamant du « huèro ^ » du sec, et du meilleur. Laridon sii^otait du « doux, » comme une femme. Mais, au irefttième bol, toutpi^êt à rendre lame. Il sortit, flageolant des guiboles, cherchant Les murs, et, jusqu'au soir^ étendu dans un champ, Comme s'il avait eu la panse tout ouverte, Il i^endit tripes et boyaux sur l'herbe verte.
Or, les gas de Perguet, très fiers, trinquaient en chœur, En l'honneur d'Hélias, l'invincible vainqueur;
Ceux de Fouesnant, navrés, et le ne\ long d'une aune^ S'esquivaient, quand, alors, un petit vieux ^ tout jaune, Tout sec^ tout maigriot, grêle comme un enfant. Vint se planter devant Hélias triomphant,
« Hélias^ lui dit-il^ lorsque j'avais ton âge,
« Je convoquais tous les buveurs du voisinage,
a Et, seul^ buvant trois parts contre les trois plus forts,
a Je les mettais dessous la table sans efforts.
« On ne me soûle pas avec du jus de pomme,
« A présent y je suis vieux, Mais^ gast ! ( i }je suis ton homme,
« Viens donc ici, dimanche^ et je ferai de toi
a Un second Laridon, — Un Laridon, toi? — Moi.
a Moi, te dis-je, sois là. Je fattendi^ai dimanche,
a Laridon n'est qu un sot. Je prendrai sa f^evanche,
a Et si bonne, entends-tu? que, par précaution,
a J'attèlerai ma bête à ton intention.
a Car je fais le serment, pour clore l'aventure,
a De te ramener, mort ou vif dans ma voiture. »
Au jour dit, Hélias, solide et bien portant.
Arriva de Perguet, tout Perguet V escortant.
Et, sitôt, se f^endit droit che^ Pierre Le Page,
Le Vieux n'était pas là. Ceci fit un tapage :
Hélias triompha. « Le vieux ne viendra point.
Dit-il, en martelant la table à coup de poing.
« Gast! les gas de Fouesnant sont hommes de parole,
(i) « Gast! » « Gré gast! » jurons du pays de Fouesnant.
« Parait'il! Merci d'eux : ce vieux-ià n'est qu'un drôle. a Moi, je m'en vais. Allons^ mes gas, partons d'ici, « Le vieux ne viendra point: il a peur, — Me voici. Dit le petit vieillard avec sa voix /luette, « Excuse\-moi : j'ai bu, pour commencer la fête, a Trois litres d'eau-de-vie, avec deux vieux amis, tt Maintenant^ travaillons d ce que j'ai promis, « J'ai soif, A ta santé, mon fils! »
Et la bataille Commença. Cette fois, ce fut long. La futaille, Mise en perce à midi, pour eux deux tout exprès, Avait le ventre plein de vent une heure après. La tî^ogne d'Hélias s'enflammait. Le bonhomme, Avec son vieux museau, ridé comme une pomme, L'œil très vif, avait l'air d'un singe grimaçant.
Il 7'iait, d'un petit f^ire très agaçant.
a Cré gast! dit Hé lias, pour lamper la buv aille, « Ces mauvais bols d'un sou ne me sont i^ien qui vaille, « Hé ! Pierre, apporte-nous des écuelles ! — Bravo ! Dirent ceux de Fer guet, « on va voir du nouveau! »
On perça le teton à la seconde tonne.
Et l'on se mit, alors, à boire à la bretonne.
C'est dire en emplissant lécuelle jusqu'au bord.
Hélias s'en tira proprement, tout d'abord.
Mais, à dou:{e, il souffla comme un soufflet de forge.
LA CHANSON DU CIDRE lyj
Et la pleine écuellée, affluant de sa gorge^ Dégoulina^ le long du menton^ dans son coL
Le petit Vieux vida fécuelle comme un bol^
La brisa sous son pied^ et cria : « Dis donc, Pierre,
« Ceci, c'est jeu d enfant: apporte une soupière! »
Le Page fit servir le meuble en question, Non point meuble ouvragé dans la perfection, Non point riche faïence ^ ou fine porcelaine^ Mais baille à soupe au lard, madelon-madeleine, Bonne grosse soupière aimable, aux flancs tout ronds, Capable de nourrir un ou deux escadrons»
Aussi quand cette tasse énorme^ épouvantable^
Toute pleine de cidre, apparut sur la table,
Les bons gas de Fouesnant poussèrent des hourrahs,
Perguet ne disait mot. Alors, sans embarras, Très posément, le Vieux prit la soupière pleine, Et^ pareil à Nestor, la vida d'une haleine,
Hélias, comme un bœuf que pique un moucheron, Se dressa tout debout, superbe et fanfaron^ Fit remplir la soupière, et, de ses mains puissantes, La souleva jusqu'à ses lèvres frémissantes.
Alors, il but. Il but à long traits, A le voir, On eût dit, maintenant, un bœuf à l abreuvoir.
Et^ de fait, il suçait les bords d'un mufle avide. Si bien qu'en un instant^ la soupière fut vide.
Mais, quand il eut tout bu, de rouge qu'il était, Il devint noir, La peau du ventre lui pétait. Ses gros yeux, injectés de sang, dans leurs orbites. Roulaient affreusement, pleins de lueurs subites.
^^^Jy à force d'enfler, à force de gonfler, Le gas ne pouvait plus ni bouger, ni souffler. Tout d un coup, il fut pris d'un hoquet formidable Qui fit choir, de ses mains, la baille sur la table. Aussitôt, on le vit battre l'air des deux bras. Il ferma rœil, ouvrit la goule. Et, patatras! L'homme, tout de son long, tomba comme une masse.
Le petit Vieux riait toujours, « Qu'on le ramasse! « Mon char-à-bancs est là. Qu'on le couche dedans! » Dit-il, On porta donc l'homme, les bras pendants.
Et, quand, avec du foin pour lit et couverture, On l'eût, comme un goret, couché dans la voiture, Clic! clac! le petit Vieux emporta le « pemorc'h, »
Mais, quand on arriva, le « cochon » était mort.
xMATHURIN L'AVEUGLE
mATHURIN UqAVEUGLE(^)
LE « TALABARDEUR »
« Houez ar beuz ! »
(Du souffle dans le buis!)
ES Félibres sont fiers de leur « Tambourinaire ».
Nous avons le biniou, flanqué d'un partenaire : C'est le « Talabardeur », le joueur de hautbois,
(i) Mathurin Furie, dit Mathurin l'Aveugle, né à Quimperlc, mort vers 1860. Joueur de bombarde, et compositeur. Son répertoire de gavottes bretonnes est trop délaissé aujourd'hui par ses successeurs qui nous servent, à la place, des choses à demi copiées sur les opérettes en vogue. J'ai eu bien souvent, dans les mains, les bombardes de Mathurin. C'étaient de petits instruments» fabriqués dans le pays, en ^uis, incrusté d'étain, quelquefois en ébène. Le mot « Talabarder », qui signifie joueur de bombarde, me semble essentiellement Cornouaillais. C'est une jolie expression, bien sonnante, qui dit bien ce qu'elle veut dire.
Je ri ai vu Mathurin l'Aveugle qu'une fois.
Mais^ après quarante ans, je crois entendre encore
Cette dme qui chantait au creux du buis sonore.
« Houe:[ ar beu\! Houe\ ar beu\l » Du souffle dans le buis!
Oui^ ce souvenir-là^ je l'ai gardé depuis.
J'en parle en bas-breton pieux ^ non en profane.
La Gavotte bî^etonne est sœur de la Pavane.
Elle est royale ( I). Et nul spectacle n est pareil
A notre Danse quand., sur la place, au soleil,
Par centaines, les bas-bretons, et leurs bretonnes,
Les bretonnes, avec leur doux air de madones,
Charmantes dans leur jupe, aux trois rangs de velours.,
Et les Bretons, d'abord un peu froids, un peu lourds,
(i) La Gavotte, qui ne se danse, je crois, que dans les arrondissements de Châteaulin, de Quimper et de Quimperlé, est évidemment d'origine ancienne. Son pas, qui ne semble pas compliqué, est très difficile à apprendre. La Gavotte, d'ailleurs, comporte quatre espèces de figures qui se suivent : la Gavotte, le Bal, la Monferine et le Jabadao. Ici, comme pour tant d'autres coutumes en Basse-Bretagne, pas d'unité. A Châteaulin, Pleyben, Quimper, Quimperlé, le pas est vif, fougueux, souvent furieux à la fin de la journée. Dans certaines localités, à Lopérec, par exemple, il y a une sorte de pas de recul qui retarde le mouvement de la farandole, et qui, bien cadencé, ne manque pas de grâce. A Briec, on danse un peu sur place, ce qui, chez les femmes surtout, produit un mouvement d'épaules, curieux à observer, et qui n'existe pas ailleurs, dans l'entraînement plus rapide de la ronde. J'ai vu des vieillards, à cheveux blancs sur le dos, danser superbement la Gavotte. C'est ce qui m'a fait dire qu'elle est royale. On danse bien la Gavotte dans les pays de Châteaulin, de Quimper, de Quimperlé. Les meilleurs danseurs qu'il m'ait été donné de voir étaient peut-être, ceux de Rosporden.
LA CHANSON DU CIDRE 17g
Puis s'échauffant, criant, dansant avecjurie, Déroulent leur très noble et longue Théorie,
Monté sur son tonneau rustique et triomphal,
Mathurin était bien le hautbois sans rival,
Sans successeur possible, artiste incomparable,
D'un brio, d'un entrain, dune verve admirable,
Si plein de feu, si plein ddme^ de passion,
Qu'il fallait prendre part à son émotion.
Expressif, il l'était à ce point qu'à l'entendre,
Notre bon vieux recteur, aux danseurs très peu tendre,
De trop loin. Soulevait son rideau pour mieux voir^
Et, pour quelques ijistants, oublieux du devoir.
Malgré tous ses sermons, l'œil et l'dme à la danse,
Du pied, sur le parquet, martelait la cadence.
Au Jabadao, c'était un galop furieux :
Les jeunes gens poussaient de grands cris ; et les vieux.
Comme si la bombarde eût dégourdi leurs jambes.
Se jetaient dans la danse, étonnamment ingambes.
C'était prodigieux. Et ce mofxeau de buis
Bouleversait, mettait sur pied tout un pays.
Aveugle comme Homère, et barde de génie.
Ah! si vous ravie\ vu quand, la danse finie, Mathurin, entre deux rondes, se reposait !
Assis sur son tonneau, r Aveugle composait.
Se faisant solitaire, au milieu de la foule, Dont il ne voyait pas les mouvements de houle. Caressant son hautbois, sans autre passion,
i8o LA CHANSOS^ DU CIDRE
«•■••■•■■■•■■ti*Ba«**É*a*«t*««É»***ia>aaB»«>««»>«a**ai*a« ■•(•■•ai ■■•■•■•■••Éilaasi* ■•■•■■■•••«•■•■#•■••■■•••• ■■■••«■■•••■•■•■■■■•■■•■■•■■■•■•■•■■■••■«•■•■•»>i
// se réfugiait dans l'Inspiration, Qii' écoutait-il, avec ses oreilles avides?
Immobile y levant au ciel ses deux yeux vides y Comme attentif aux Voix den haut, transfiguré^ Superbe à voir^ c était bien là l homme inspiré.
Près de cette figure attirante, et si belle, Coude à coude avec lui^ le gros Jean La Chapelle^ Son biniou dégonflé^ flasque sur ses genoux^ Se rinçait le gosier de vin, de cidre doux, D'eau-de-vie, et de tout ce qu'après chaque danse, L'aubergiste du coin servait en abondance.
Le repos des sonneurs ne durait pas longtemps,
A peine les danseurs avaient-ils pris le temps De choisir leur danseuse^ — un art, une science, — Que de partout, des voix, pleines d impatience, De très loin, de très haut, criaient à Mathurin : a Houe\ ar beu^! » Et, déjà la Gavotte est en train, Plus vive, au grand soleil, plus folle, plus ardente; Et la musique aussi, plus chaude, plus stridente.
Mathurin, peu à peu. précipite le pas.
On lui criera: moins vite! Il n'écoutera pas. On voudra l'arrêter. Mathurin continue.
Admirable de fougue, il s'est mis tête nue.
Et, roi de la Gavotte, avec emportement, Il la dirige, il la conduit royalement.
a Houe\ ar beu:{! » Ce n'est pas qu'il s'emballe et se grise. Non, cest de l'art tout pur ^ et c'est de la maîtrise. C'est la nature mêmey et la progression Savante dans la fougue ^ et dans la passion,
ussi^ comme sa flamme a répandu de flamme!
.a danse, le soleil, la musique, là femme, ^s costumes joyeux^ aux vivantes couleurSy \i font de la Grand'place un parterre de fleurs, nit excite à la fois le danseur , tout l affole.
La Qui^
GavotiCy à la tranquille farandole, fcédé comme un galop vertigineux, [nde s'éparpille. Elle brise ses nœuds, \votte devient un tourbillon immense [chève en un cri^ superbe de démence.
i82 LA CHANSON DU CIDRE
rDIGRESSrON SUR QUI M PERLÉ
Or, Mathurin l Aveugle était de Quimperîé.
Sans doute que Bri^eux, le Chantre de rElié,
Dut, bien souvent y venir l'entendre aux jours de Jéte ;
Et le Talabardeur est digne du Poète.
Un matin, Quimperîé s'éveilla, bien surpris D'apprendre que l'Aveugle, embarqué pour Paris, Courait en diligence, avec Jean La Chapelle,
A Quimperîé^ plus d'un encor se le trappe lie.
Et ma tante Clément, dans les temps, m'en parlait.
— Elle habite toujours la vieille Place au Lait, Dans sa vieille maison, à l'escalier de pierre ; A son re^-de-chaussée, une vieille crépière.
— Pardonne:{, pardonne^ cette digression !
Mais j'aime le vieux temps, de grande passion. Et Quimperîé, ce nid d amour, de poésie,
Où l'Isole et l'Ellé remplacent la Voul^ie,
Est encor le témoin le plus délicieux
D'un Passé qui s'éloigne — à grands pas — de nos yeux.
LA CHANSON DU CIDRE i83
Si Jean-Jacques Rousseau, rami de la nature, Avait connu ce doux paradis de verdure^ Dans r humeur inquiète oii son cœur s'isola.
C'est là qu'il eût voulu vivi'e et mourir, c'est là. Et Bri^eux, ce breton nomade, ce sauvage, Qu'allait'il donc chercher, sur un autre rivage? Le bonheur était là, sous ses yeux, sous ses pas. Quimperlé, cet Eden, ne lui suffisait pas.
O paix de l'dme! O paix du cœur! O paix profonde! On ne sait pas, au juste, en quel endroit du monde On existe. En Bretagne ? en France ? On ne sait plus. Mais le temps a passé. Les jours sont révolus. L enfance, la jeunesse, et l'âge mûr, tout passe. Là, nulle notion du temps, ni de l espace.
Le temps, comme l'Isole, a doucement coulé.
On a vécu — si Ion sait vivre, à Quimperlé. —
Aujourd'hui, malgré tant de choses disparues, Quel charme de gravir ces vénérables rues Qui conduisent à lAci^opole, à Saint-Michel!
Clocher, dont les lichens verdissent sous le ciel, Vieille place, vieux murs, vieilles maisons penchées, Jardins naïfs, dont les murailles ébréchées
Laissent voir des pommiers, des espaliers caducs. Cela remonte aux temps lointains, au temps des Ducs. Chaque vieille masure a l'air d'avoir une âme. C'est tassé, ramassé comme une bonne femme.
jS4 la chanson du cidre
Et, du seuil entr'ouvert, en passant, on croit voir Quelque aïeule filant^ au fond de iâtre noir.
Un coq qui chante. Un chien qui dort. Tout est tranquille.
Je fais un long détour, pour descendre à la ville. J'ai revu la maison de la tante Fouché,
Mais j'ai hâte de voir la Place du Marché, Où la tante Clément^ derrière sa croisée.
Frileuse, dans sa robe usée et reprisée, Somnole, en relisant ses livres cent fois lus. Elle sejait bien vieille, et ne travaille plus Pour ses Pauvt^es, Vaimable et douce sainte fille. C'étaient « ses bons amis », ses frères, sa famille. Alors, elle relit ses livres d'autrefois.
Ses vieux livres, fanés et jaunis, je les vois, Dix ou dou^e, occupant toujours la même place. Sur la vieille console, et sous la vieille glace. Je les connais, d'ailleurs, sans les avoir ouverts. Mais je sais que ma tante aime beaucoup les vers.
Des vers de son neveu ? Non, Cela vous étonne?
Elle préfère, aux vers de mon « Ere bretonne ».
Des vers très doux, des vers d'Anaïs Se galas.
C'est propice au sommeil. Et, sous ses bandeaux plats.
Ma tante frémirait d'horreur, si là, che\ elle.
Elle souillait ses yeux de vieille demoiselle
Des désordres d'Ahès, la fille de Gralon,
LA CHANSON DU CIDRE j85
Ou des amours d Yseult et de Roland le blond ; Ou bien, si, dans la Bible, où j'ai chanté la Femme, Elle voyait surgir, supçrbe, mais infâme, La nudité de la Pythonisse d'En Dor.
Telle qu'elle est, mignojine, et presque jeune encor, Un souffle, une ombre^ avec cela très bien portante, Depuis qualre-vifigts ans bientôt, la vieille tante Pas un jow% n'a manqué la messe à Sainte-Croix,
Mais^ pardon : j'en étais à Mathurin, je crois ? J'abuse du Lecteur, et de son indulgence.
i86 LA CHAXSOX DU CIDRE
éMATHURIX L'Q^VEUGLE A TARIS
Donc, nos hommes étaient partis en diligence.
Trois jours après, moulus, harassés, ahuris.
Les sonneurs bas^bretons débarquaient à Paris,
Ici^ haussons le ton. Cest l'épopée^ et rode.
La Porte Saint-Martin^ le théâtre à la mode^ Par un beau coup d'audace, exhiba nos sonneurs. O Pactole l Comblés d'écus, comblés d honneurs^ Ils firent salle comble, et salle bien remplie. Puisque Louis-Philippe et la reine Amélie y Oui la reine bourgeoise, et le bon souverain, Avec toute la Cour, acclamaient Mathurin!
Quelle fête pour Itii^ touchante et solennelle l Ses pauvres jreux, éteints dans la nuit éternelle, Etaient mouillés de pleurs ^ et son humble hautbois,
Si bien d'dme avec lui, tremblait entre ses doigts.
Ce n'est pas pour lui seul que la fête fut belle.
Il fallait voir^ à ses côtés, Jean La Chapelle,
Nullement effaré, d'ailleurs, le gros joufflu.
Quand les bouquets pleuvaient sur son front chevelu.
Pour s en débarrasser, il secouait l'épaule.
Il était magnifique et grave^ dans son rôle,
Faisant très peu de cas des bouquets^ des bravos.
Mais son esprit, très lourd, trottait par monts., par vaux.,
Sur la route bretonne, oii l'attendait sa femme.
La gloire., Mathurin s'en soûlait, plein son âme.
Mais lui, que lui faisait la gloire? Pas si fou!
Il gagnait., là., de l'or, à remplir son biniou.
Avec cet or, notre homme aurait des métairies,
Des chevaux plein ses champs^ des bœufs plein ses prairies,
Du cidre plein sa cave., et plein son gros bedon,
Et tout plein d'eau-de-vie aussi ^ le gros glouton!
Le bonheur du joufflu ne fut pas sans mélange : De l'or, on en eut tant qu'ils en firent l'échange Pour du papier. De plus, notre homme eut le chagrin De voir le portefeuille aux mains de Mathurin. Car Mathurin., en somme., était le chef., le maître. Bon gré, mal gré^ le gros joufflu dut se soumettre. D'ailleurs, comme on devait partager le trésor Au retour, le bouffi retrouverait son or...
En un mois de séjour., leur fortune fut faite.
ifiS LA CHANSOS DU CIDRE
Or, avant de quitter Paris, on fit la fête.,,
— Hélas l muses, pleure\! — Car avouons ceci : L'Aveugle se grisa^ Jean La Chapelle aussi,
Non plus de cidre doux^ mais de liqueurs perverses, De ces poisons subtils, 6 Paris, que tu verses^ Philtres d'amour, philtres de mort ^folles liqueurs Qui brûlent, à la fois, les âmes et les cœurs.
O Quimperlé natal, Paradis de la terre,
O Sainte-Croix, église aimable autant qu'austère,
O Vierges de l'Isole, ô Vierges de VEllé,
Et vous, bourgeoises, vous, bourgeois de Quimperlé,
Vous qui vive\ dans la profonde horreur du vice,
Cow^e\, vole:[ à la prière, au sacrifice,
Coure:[ à Sainte-Croix , prier , comme aux grands jours.
Car votre Mathiirin, — Muses, pleure^ toujours! —
Non satisfait de cette ivresse qu'on pardonne.
Ivresse à qui Von doit l indulgence bretonne,
MathujHn s'empiffra d'amour, se régala
— Les aveugles, dit-on, ont de ces chances-là, — Se j^égala d'une adorable créature.
La drôlesse, en effet, aurait pu, d'aventure, Etre laide, être affreuse, et vieille; mais l'Amour, L'Amour, si dur pour nous, aveugles en plein jour, A des grâces pour les aveugles, ses bons frères. D'ailleurs, les Bretons, même à jeun, sont téméraires. Mais quand le gjpin-ar dent s'en mêle, cest du feu.
LA CHANSON DU CIDRE i8g
Glissons, rapidement^ sur ce pénible aveu, Mathurin se vautra, trois jours ^ en plein délire. Tous les excès. Toutes les cordes de la lyre. Il vida, crânement^ la coupe jusqu'au fond.
Quimperlé disparut, dans un oubli profond.
Or, le troisième jour, sa charmante compagne L'emmena dans un bon restaurant de campagne ^ Abominablement soûla notre Breton:
Et, connaissant les bois classiques de Meudon^ Bois consacrés à la Déesse de Cythère, Attira Mathurin dans un coin solitaire.
Là, voyant son Breton ivre, et bien endormi, La belle se pencha sur notre pauvre ami, Retourna savamment les poches du brave homme, Et décampa, laissant Mathurin à son somme.
Si le somme fut long, bien dur fut le réveil.
Il se dresse debout. Il supplie. Il appelle.
Il étend ses deux bras, tête nue, au soleil.
Et se met à crier bien fort: « Jean La Chapelle! »
Personne, Il crie, alors, en arc-boutant la main; Il crie à perdre haleine, affolé, plus d'une heure.
igo LA CHAXSON DU CIDRE
Enfirij à bout d'efforts^ sans espoir^ sans chemin^ Il s^affaisCf et gémit, comme un enfant qui pleure.
Tout d'un coup^ il se lève. Il saisit son hautbois. Il l'embouche, dans un accès de fièvre ardente. Et, d'un souffle qui vibre à travers les grands bois, Lance à tous les échos une aubade éclatante.
Une aubade sublime, une inspiration.,
Une note trouvée au fond de ses entrailles .^
Comme l appel d'une âme en désolation.
Un de ces cris qui font tressaillir les murailles.
On l'entend. On accourt. On vient de toutes parts. On entoure l'Aveugle. On l'entraine, on le porte. Son nom avait couru, dans les journaux, épars. Et^ jusque dans Paris, on lui fait une escorte.
Et^ maintenant, pleurons, Muse, et restons-en là. Que devint Mathurin, dépouillé par sa belle?
Son hautbois, son fidèle ami, len consola.
Mais rhomme inconsolé, ce fut Jean La Chapelle.
Le lendemain, navrés, volés, pillés, trahis.
Tous les deux, très confus de leur commune histoire, Gros-Jeans comme devant, revinrent au pays.
Très pauvres de monnaie, et très riches de gloire.