LA FEMME AUX CINQ MARIS
LA FEMME oAUX CINQ aiARIS
FRANÇOISE Hinaut tenait une auberge à Plainiel, (i) Une très grosse auberge, une sorte d'hôtel, Où Ion venait de tous les cantons^ à la ronde.
Que si vous demandiez d'oti venait tout ce monde, Les jaloux vous disaient : « C'est bien simple, parbleu: « Les chiens courent en bande oit la chienne est « en feu ».
A sei^e ans, la Françoise était fort belle file. Cest le mot. Plutôt belle, en effet, que gentille. Car elle avait l'aspect un peu sec, un peu dur.
(i) Par précaution, disons que cette histoire est une fable, et que l'aventure ne s'est passée ni à Plaintel, ni ailleurs, que je sache, en pays breton.
ig4 LA CHANSON DÛ CIDRE
Les cheveux bruns. Le front très mat, d'un galbe pur. Avec cela, des yeux tout noirs, des yeux de flamme, De grands yeux de Succube, allant au fond de lame.
Toute jeune, à sei\e ans, elle avait épousé
Un f^ richard » de l'endroit, un vieux jeune homme usé.,
Qui passait tout son temps, jour et nuit, à l'auberge.
On raconta que cet hymen la laissa vierge, Et fort riche. D'ailleurs, on ne se trompait pas. Car, le jour de la noce, au milieu du repas ^ Le marié fut mis dans le lit de sa femme., A demi-mort. Trois jours après, il rendait l'âme.
C'est dans le lit de la Camarde qu'il coucha.
La Hinaut, pensez-vous que ceci la toucha ? [larmes.
Rien. De beaux yeux très noirs. Très secs. Et point de
Mais le Deuil ajouta quelque chose à ses charmes. Sous le noir, ses yeux noirs de veuve de sei\e ans. Parurent, s'il se peut, plus brûlants, plus luisants, Comme si cette enfant, demi-vierge farouche.
De qui^ seule, la Mort avait souillé la couche., Connaissait de P Amour tout son art, son secret^ Consciente, déjà, du redoutable attrait De ses yeux, dont la flamme embrasait tout son être. Brûlant tout, la brûlant elle-même, peut-être.
LA CHANSON DU CIDRE ig5
Nul scandale. Nul bruit. Cette femme de feu Semblait froide. Riant très peu. Causant très peu. Ses yeux parlaient. Elle en usait en souveraine. Ses ordres étaient brefs, avec des airs de reine. Parlant aux amoureux, de haut, comme aux valets, Froide avec tous, traitant les beaux comme les laids. Jamais brusque. Toujours polie, et point sauvage.
Ce fut un « beau, » pourtant , qui rompit le veuvage.
C'était un gas Normand., nomade maquignon, Courant les foires, grand, hardi, gai compagnon. Mangeant bien, buvant sec, aimant les chansons drôles, Fort comme un bœuf, roulant d'effrayantes épaules, Sous sa blouse faisant l effet d'un éléphant.
Il était du pays d'Avranches, bon enfant,
Un peu vantard, roublard pas trop, content de vivre,
Buvant de quoi noyer dix hommes, jamais ivre^
igô LA CHANSON DU CIDRE
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Aimant la table d'hôte, et les filles, le jeu, Et, très aimablement, se fichant du bon Dieu.
Quelquefois, il hurlait qu'il était poitrinaire,
« D'ailleurs, dans sa famille, on mourait centenaire,
« Pas mourir. On crevait, par suite d'accidents.
a Son grand-père était mort, avec toutes ses dents,
« A cent deux ans. Son père, à ses soixante-treize,
« Pour l'heure, en paraissait quarante, un cœur de braise,
« Un gas haut de six pieds, un sacré polisson
« Qui vous chambardait tout Avranche et Pontorson.
« Quant à lui, pour qu'il meure, il faudra qu'on l'assomme » .
On l'appelait Chariot. Jeune, riche, bel homme, Riche par sa Françoise, il n eut plus de métier. Il vécut en mari d hôtelière, en rentier.
Plus maquignon du tout. Mais grand joueur de boules, De cartes, et les jours de foire, aimant les foules, Les forains, les copains, courant le grand chemin, Les allants et venants, qui vous serrent la main. Avec mille amitiés qu'il faut que Ion arrose.
Six mois. Un an. Deux ans, l'existence fut rose.
Mais, tout dun coup, le grande le gras, le gros Normand, Le Falstajf tapageur, égrillard, et gourmand,
S'était mis à maigrir, à vieillir, devint blême^
Toussant, crachant, plus rien que l'ombre de lui-même.
Le pauvre diable était devenu plus que laid.
Son teint fleuri tourna du rose au violet.
Avec des cheveux gris^ sur ses tempes livides.
Des yeux béants, pleins de stupeur. Et des joues vides.
Plus d appétit. Toujours la soif. Plus de sommeil.
Le jour ^ s il se pouvait, un rayon de soleil:
Il sy traînait, avec des jambes flageolantes ,
Tout grelottant de froid, avec des mains brûlantes,.,
La Françoise n'eut pas à le soigner longtemps,
La mort prit son Chariot. Il n'avait pas trente ans.
Chariot mort, pas de pleines. Pas de chagrin. Françoise Continua son train d'hôtelière bourgeoise.
Toujours jeune. Toujours belle. Son deuil fut court.
Parmi les amoureux qui lui faisaient la cour, Elle en préférait un, — sans le laisser paraître. Le freine de Chariot. Ceci datait, peut-être. De très loin. Du vivant de l'autre. Pourquoi non ?
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Pourquoi pas? ^i Le frangin^ » — c'était là son surnom, Débarquait à Plaintel^ presque chaque semaine.
Le maquignon^ c'est l'homme heureux qui se promène, Brefj le Frangin devint l'assidu de Plaintel, Le frère étant malade, il dirigea l'hôtel^ Maître de la maîtresse, et le coq du village.
Un Hercule y mais tout à fait dans le bel âge,, Rose, comme autrefois son frère, même sang.
Même teint, même torse, et même cou puissant.
Le temps venu, malgré qu'on jase et qu'on dégoise, Le beau frangin devint le mari de Françoise,
Ah ! celui-ci n'avait pas hâte de mourir!
Pas si bête! Il savait comme on doit se nourrir, Surtout boire. Est-ce donc chose si difficile? Tas d'idiots! Chariot n'était qu'un imbécile. Se tuer, se noyer dans les spiritueux!
Dans l'alcool! Pardi! sans être vertueux, Qu'on boive! mais tétons la nourrice bretonne. Suçons à pleins tétons le lait qu'elle nous donne. Le cidre de Plaintel, dU^el,, de Loudéac, Vive le cidre! A bas l'absinthe et le cognac!
La thèse était superbe. Il lui resta fidèle, fidèle à sa Françoise, et très amoureux d'elle.
LA CHANSON DU CIDRE iqg
Une idylle^ où l Amour et l Hydromel, vainqueurs y En bons frères qu'ils sont, se partageaiefit les cœurs.
Six mois. Un an. Deux ans coulèrent saîis encombre.
Pan ! Comme si la Mort guettait l Amour dans l'ombre. A jour fixe, effrayant de ponctualité, Le même mal, dont fœuvre et la brutalité Avaient fait d'un Hercule un spectre lamentable, Foudroya l'autre Hercule, en pleine fête, à table. Le saisit, et, dès lors, peu à peu, jour par jour, Creusant en pleine chair, comme un soc de labour, Ravagea, tarauda... Quand l'œuvre fut complète, Il ne resta plus rien, pour la mort, qu'un squelette.
Françoise, cette Jois^ resta veuve dix ans.
Veuve ? Si l'on en croit les propos médisants, Très froide en apparence, au fond désordonnée, Elle eut autant d'amants que de jours dans l'année. Mais on va loin, quand on écoute les cancans.
s 00 LA CHANSON DU CIDRE
Françoise^ à cette époque, avait trente-cinq ans.
File avait^ pour voisin, un singulier bonhomme. Très vieux, très fort^ très sec. Une voix de rogomme. Solide comme un chêne, et dur comme le roc.
Barbe rase, drapé d'une espèce de froc, Noir, funèbre, grêlé ^ chauve, le masque horrible^ Très riche, très avare. Un Harpagon terrible.
On disait que Morin vivait de pain et d'eau.
C'était vrai. Mais le peuple, absurdement badaud, Accumulait sur lui des histoires infâmes.
Disons pourquoi : Morin était veuf de trois femmes. Comme Françoise était veuve de trois maris.
F h bien, depuis dix ans, le Veuf était épris De la Veuve, et, brûlant dune sénile flamme, Depuis dix ans, le vieux la désirait pour femme, Décidé, tous les jours, — à demander sa main, Tous les jours, j^eculant la chose au lendemain.
Bref^ un soir, affublé d'une lévite neuve.
Crasseux quand mémej il fit sa demande à la Veuve.
La Françoise, attachant ses grands yeux noirs sur lui, Le plus tranquillement du monde ^ lui dit oui.
Morin rentra che\ lui y tout « chose ». Le bonhomme, Etant de roc, n'avait nulle peur. Mais, en somme, Cet étrange regard, diablement expressif, Donnait froid dans le dos, et le f^endit pensij.
Ah! du CQup, Von jasa, parmi les bonnes âmes! a Morin veut donc aller rejoindre ses trois femmes? » Disait-on. La nouvelle, à Plaintel, fit du train. On allait voir^ qui de Françoise, ou de Morin, Serait le plus solide, et mettrait rautre en terre.
Ayant en poche un bon contrat devant notaire, La Françoise épousa V odieux Harpagon.
Morin devint, près d'elle, un vigilant Dragon, Un hideux amoureux, dégoûtant de tendresse.
Toujours froide, toujours calme, toujours maîtresse, Muette comme un sphinx, Françoise paraissait Attendre... Attendre quoi? Morin rajeunissait. Le vieux concupiscent, qu'on croyait mort d'avance. Semblait baigné dans la Fontaine de Jouvence. L'hymen lui refaisait comme un nouveau printemps.
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Il portait rdge d'un Satyre, — quarante ans, — Pas plus. Ldge savant, à lajois sage et tendre, Françoise, avec ce buveur d'eau, pouvait attendre. Un buveur d'eau, ca vit toute une éternité.
La Françoise attendait avec tranquillité.
Durant deux ans, les jours du Veuf et de la Veuve Avaient coulé, sans bruit, comme un aimable fleuve. Quand, à son tour, frappé du Mal mystérieux.
Le Satyre, Vépoux sagement furieux, Le Buveur d'eau s'en fut rejoindre, au Cimetière, Ses trois femmes, laissant, pour unique héritière, Le Succube, le Sphinx, celle dont la maison Semblait quelque officine horrible, où le Poison Accomplissait son œuvre implacable et sereine.
Mais nul ne soupçonna la redoutable reine.
Dont la fortune avait décuplé par la mort.
Françoise en jouissait, tranquille, et sans remord.
La Françoise, aujourd'hui^ passe la cinquantaine.
Veuve depuis dou\e ans, un peu sèche et hautaine, Belle toujours, sans ride^ et sans un cheveu blanc, Elle a ses grands yeux noirs ^ et ce regard troublant Dont la flamme s^ avive, on di?^ait, avec Vâge,
Hier^ nous traversions la place du village.
Plaintel était en fête. Une noce passait.
La Françoise, devers l'Eglise s'avançait,
Très magnifiquement parée ^ au bras du Maire.
a Vous ave\ l'air surpris ? » me dit une Commère.
a C'est Françoise qui prend un cinquième mari.
« La gueuse, elle mérite un beau charivari.
a Mais, dans ce pays-ci., tout tremble devant elle.
a Telle qu'elle est, tout or., toute soie et dentelle,
« Elle épouse un beau gas, qui n'a pas vingt-cinq ans.
a Plus elle vieillit, plus il les lui faut fringants.
« C'est un gas du pays, sans le sou. Mais, pardienne! « Je ne changerais pas ma peau contre la sienne, Pour un peu d'or, sont-ils bêtes ^ ces paysans! « // crèvera^ comme les autres^ — dans deux ans!
— « Pourquoi voulez-vous donc qu'il meure, ce jeune homme ? DiS'je^ « la Mariée a Vair charmante, en somme,
La Commère, à ces mots, se rapprocha de moi, « Vous demande^ pourquoi? Vous demande^ pourquoi? Dit-elle, en me poussant le coude dans la hanche^ a Vous ne save\ donc pas quelle a la rate blanche? »