‹ La chanson du cidreChapitre 39 sur 42 · LE TA TER DE SAINT-%IVOAL · texte numérisé non relu

LE TA TER DE SAINT-%IVOAL

AiNT-RivoAL et Botmeur, perdus dans la montagne^ Sont bien les bourgs les plus tristes de la Bretagne (i).

Quelques taudis, épars, autour dun clocher gris. Point d'arbres. Si ce n'est trois vieux ifs rabougris ^ Qui se meurent, le long des murs du cimetière, Çà et là, de grands blocs, couchés dans la bruyère. Des blés noirs tout petits. Des seigles avortons. Un sol pierreux, où des centaines de moutons Broutent dans le silence, et dans la solitude,

(i) Je n'ai pas revu ces villages depuis trente ans. 11 y a quelque changement depuis. Les deux bourgs se sont augmentés de petites maisons, couvertes de toits d'ardoise. Un peu de verdure, autour de Botmeur, contraste avec la solitude de la montagne et du marais. Le nom de l'autre village se prononce Saint-Rivoil, en deux syllabes, et non Saint Ri-vo-al.

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Un pays tout entier ^ plongé dans l'hébétude, Figé^ mort^ loin du bruit, loin de toute rumeur. Voilà pour Saint-Rivoal, moins triste que Botmeur.

Quant à Botmeur, il semble^ avec ses toits de chaume.

Un village lacustre, aux bords d'un Lac-fantôme,

Mais d'un lac desséché depuis des milliers dans.

Ce n'est plus qu'un marais funèbre ; et, là-dedans,

Sous la tourbe mouvante, effrayamment profonde^

Repose une forêt, vieille comme le monde»

Quand on voit, de plus près, non sans émotion,

Ce noir Marais, pays de désolation.

Oïl la mort plane, oit rien ne peut vivre, où tout souffre.

On rêve de Sodome^ et de sa mer de soufre;

Et., peut-être qu'au lieu d arbres ensevelis,

Cest un peuple de morts qui dort là, sous ses plis,

Or^ chacun des deux bourgs ^ fort voisins l'un de l'autre^ Avait son desservant. C'étaient deux cœurs d'apôtre. Humbles^ vivant de peu^ parmi des indigents.

Deux vieux recteurs, deux vrais pasteurs de pauvres gens. Ces exilés, privés de toute joie humaine, S'aimaient^ et se voyaient, une fois par semaine. Trop peu riche, à Botmeur, pour nourrir un cheval. Et trop vieux, pour se rendre à pied à Saint-Rivoal^ Le bon recteur, cloué par l'asthme et son grand âge, Ne sortait presque plus de son vieil Ei^mitage,

LA CHANSON DU CIDRE 20g

Mais le recteur de Saint-Rivoaly chaque mardis

Fidèle à V Angélus y arrivait ^ vers midi,

A Botmeur, et « mangeait la soupe » au presbytère.

La soupe y bœuf et lard^ quelques pommes de terre.

Un bon verre de vin. C'était tout le menu.

Mais quel festin d'amis! Aussi, le jour venu,

Quandy au loin., sur la route, on ne voyait personne.,

L Angélus de Botmeur semblait un glas qui sonne;

Et le pauvre recteur, tout seul^ silencieux.,

Se renfermait che:{ lui, les larmes presque aux yeux.

Triste^ sans appétit, il se mettait à table.

Mais le vin était plat, le festin lamentable;

Le bon pain bis, lui-même, avait un goût amer.

Et le Marais fatal., vaste comme une mer.

Qui se perdait, là-bas, sous ses yeux ^ dans la brume ^

Lui semblait plus funèbre encor que de coutume.

Or y allant vers Botmeur, son bâton à la main. Le bon recteur trouvait toujours, sur son chemin. Chaque mardi, quand il traversait cette Islande., Un pâtre qui gardait ses moutons, dans la lande.

Le pâtre et le recteur, autant qu'il est permis En leur état, étaient devenus grands amis.

Le pauvre petit pâtre avait dix ans peut-être. Il était gai, dans sa misère. Et le vieux prêtre Riait de sa vaillance, et de sa bonne humeur.

Il en parlait souvent au recteur de Botmeur : Car le cas était grave. Et ce petit bonhomme, Intéressant^ d ailleurs, et doux, n'était, en somme, Qu'une espèce d'enfant de sauvage, un païen.

Ne sachant ni pater, ni catéchisme, rien !

Fanchic avait dix ans. C'était un petit brave. Un gas de la montagne, un pâtre déjà grave, Connaissant son métier de gardeur de moutons, Fanchic avait souvent affaire aux loups gloutons, Aux bandits détrousseurs des montagnes dArrée, Grands seigneurs, souverains de toute une contrée Qui va de Brennilis jusqu'au bourg de Si\un, Il savait son troupeau, par cœur, comme pas un. On l'appelait Fanchic-ar-c'hleier, l'homme aux cloches.

Voici pourquoi, Fanchic, comme tant d^ autres mioches, Avait la morve au ne\; et, faute de mouchoir, La morve de Fanchic, lourde, et tendant à choir, Lui pendait sous le ne:{, comme deux belles cloches. Il n'aurait pas fait beau lui flanquer des taloches- Sous le nez. Ce ne:{-là, tout seul, se défendait Avec son carillon de cloches qui pendait.

De temps en temps, Fanchic-ar-c'hleier, d'un beau geste, Torchait sa morve sur les manches de sa veste. C'est primitif , C'est simple, et court. Ce quoi faisant, La veste de Fanchic avait du reluisant.

Veste de tous les jours, et veste des dimanches,

La pauvre veste avait deux miroirs sur les manches.

Mais, avec tout cela, mon Fanchic-ar-c'hleier Ne savait pas encore un mot de son Pater,

Le recteur en avait tout lesprit en déroute.

Chaque fois qu'il trouvait le pâtre sur sa route, Il se disait: « Comment apprendre son Pater A ce drôle? » A la fin, le subtil magister A force de chercher, trouva, dans sa cervelle. Une méthode simple, assurément nouvelle, Pour faire de Fanchic la moitié d'un chrétien.

Il avait remarqué que le petit païen Connaissait son troupeau, le dénombrant par tête, Sans se tromper, donnant un nom à chaque bête. Le recteur, bravement, changea les noms bretons En latin; il choisit, d'abord, quatre moutons, Et leur donna des noms que l'enfant retint vite. Le premier s'appela « Pater noster ». Ensuite, Vint a Qui es in cœlis » ; puis, « Sanctificetur » ; Et puis « Nomen tuum ». Fanchic trouva très dur De changer les surnoms qu'il donnait à ses bêtes. Ses formules, à lui, plus franches, et plus nettes. Se comprenaient : aPenn-du, Tad'Co:{, Breur-Iguilé

(i) Penn-du veut dire tête noire, Tad-coz grand-père, breur-iguilé le-frère-de-l'autre.

Mais le recteur tint bon^ et Veut bientôt stylé. D'autant quil lui fourrait des pommes plein ses poches. Si bien quau bout de six semaines, fhomme aux cloches Savait tout son Pater ^ et vous le récitait En bon chrétien, en bon bas-breton qu'il était.

Le prêtre, radieux, savourait sa victoire^ Enchanté de son œuvre, œuvre bien méritoire, Car Fanchic, jusque-là, plus bête qu'un mouton^ A peine bégayait quelques mots de breton.

Or, un mardis le Prêtre, ainsi qu'à l'ordinaire, Marchait, de son bon pas de septuagénaire^ Réglant sa marche sur V Angélus de midi,

Fanchic, très amateur des pommes du mardis Le vit venir, avec un plaisir manifeste.

Il se torcha le ne\ aux manches de sa veste, Et, très brave, attendit l'heure de la leçon,

« Eh bien^ dit le Recteur, que dis-tu, mon garçon ? « T'es-tu mouché le ne\? Oui, je vois quil en reste « Une asse:( belle part aux manches de ta veste, « Il faudra bien que nous corrigions ce défaut. « Pour le moment, c'est ta prière qu'il nous faut, a Allons, Fanchic, dis ta prière. Je t'écoute.

Et Fanchic commença, chapeau bas, sur la route : a Pater noster, qui es in cœlis^ nomen tu.,.

— « Comment nomen tuum? dit le prêtre^ où cours-tu? a Ah! je crois qu'aujourd'hui, tu n'auras point de pomme! « Et « Sanctificetur, » qu'en fais-tu, mon bonhomme?

— « Oh! Sanctificetur, dit le petit, tout fier,

a Le loup me l'a mangé dans la nuit d' avant-hier ».

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