LA HOLLANDE
Petit bonhomme hollandais, Allez, allez, vivez en paix!
Vivez tranquille et sans regret, Et sans désirs et sans folie !
Voyez vos plaines endormies Dans le brouillard, avec la lune
Qui se lève !
Laissez aux canaux infidèles, A vos rivières inquiètes.
De s'en aller chercher les mers !
Java, c'est loin ! Et l'Inde aussi !
Il n'y fait pas meilleur qu'ici !
Ceux qui s'en vont viendront trop tard Pour le mariage de vos filles !
Bon Hollandais, Vivez en paix!
Et, chaque soir, sur le pas de la porte, Humez l'arôme du tabacl Il vient des îles!...
Et regardez, là-bas, Dans la prairie, Les bonnes bêtes endormies I
Bon Hollandais ! Rentrez chez vous 1
La lune porte aux rêveries
Et les nuits de brouillard sont traîtres.
Voyez par la fenêtre.
Comme une étoile domestique, La veilleuse qui chauffe le thé.
Bon Hollandais, rentrez!
Dans deux ans, votre fils se marie Avec la fille du voisin...
D'autres s'en iront vers les îles Et ne verront plus, au matin, Les laitières allant à la ville.
LA. CUANSON DU P.VUVnE
Bon Hollandais, restez chez vous!
Ils vont trop loin tous les chemins...
Ne regardez plus l'horizon !
Hors du villag-e, il n'est plus rien f
Nous avons quitté nos masures Quand s'est levé le vent.
Le vent secouait les toitures Et passait dans 1 atre en sifflant.
Nous partîmes, les uns et les autres, Emportant la moitié du pain; L'autre moitié sera la nôtre Si nous rentrons vivants, demain.
Déjà se cabraient nos chaloupes Sous l'éperon des vag-ues dans le port. Et, l'une suivant l'autre, toutes S'en furent bientôt dehors.
En passant le long- des jetées, L'on entendait des craquements, Tandis qu'au mât la toile était montée, Soudain fière et cabrée au vent.
Et les voiles s'en vont, sous la menace Des vents et des values eh fureur, Comme des boucliers stoïques et sans peur, Comme des poing-s tendus contre l'espace.
La mer n'est point encore méchante Mais sa colère monte peu à peu; De temps à autre une lame inquiétante Balaie le pont d'un assaut furieux.
Et l'ennemi grandit en nombre Et les dang-ers sortent en bataillons A mesure qu'à l'horizon S'amoncellent brouillards et ombres.
Des lumières rouges et vertes, Comme des signes de malheur, Dardent sur nous leurs prunelles ouvertes Et-vite-passent... c'est la peur.
Ce sont des 3-eux de bête énorme
Qu'on ne voit pas mais qu'on pressent,
Et l'on tressaille, sous le vent
De cette aile de monstre aux invisibles formes.
Ce sont les beaux, les fiers navires ;
Mais dont la proue é ventre et coule aux fond des eaux
Chaloupes et matelots,
Sans un regard pour ceux dont la barque chavire.
Pour ceux qui sont là, le cœur battant, Le père avec le fils, le frère avec le frère, — Les reg-ards ang-oissés, les lèvres mai'mottant D'inconscientes prières.
Sous les cris de haine des vag-ues,
Vers la maison, leur cœur bondit.
Et des reg-rets de tout et des souhaits très vagues
S'en vont, avec leurs yeux, implorer l'infini.
Et tous, à cette heure, se disent :
« Pour que la mer rejette notre corps, (( Pour que nous reposions près de l'ég-lise, « Quand nous verrons que c'est la mort,
« Nous serrerons entre les dents
« Notre écharpe de toile... »
Et les pêcheurs, de leurs doig-ts grelottants,
Tâtent déjà leur cou... Alors leurs yeux se voilent ..
Eux, les enfants de l'Océan, En un dernier désir, ne veulent qu'une chose : Etre jetés là-bas, pour qu'au moins ils reposent, Pas loin de la maison, près des parents.
Mais la chaloupe est bonne et brave; Elle défend les siens !
Et que la mer l'insulte et lui crache sa bave, Ferme elle tient.
Nous filons bien vingt nœuds à l'heure, Portés par la tempête et chassés par le vent. Un paquet d'eau, un craquement!...
Voici le portl voilà le phare!
Voiles blanches et voiles brunes.
Mâts rompus, toile en lambeaux, Dans un dernier éclaboussement d'eau , Les barques rentrent une à une.
3o LA CUANSON DU PAUVRE
Nous avons quitté nos masures Quand s'est levé le vent.
Le vent a brisé nos mâtures, Mais nous rentrons vivants.
Et nous voilà. .. Plus de prières. ..
Donnez-nous notre part du pain...
Il a fait bien gros temps, ma mère.
Nous avons faim.
L\ CHANSON DU PAUVRE 3l