‹ La chanson populaire de l'île de CorseChapitre 11 sur 79 · CHAPITRE IIÏ L'Histoire · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÏ L'Histoire

Quelques mois sur l'histoire corse afin que se puissent mieux apprécier les chants que (après Tommaseo et Fée) nous ovons essayé de faire connaître, afin qu'à travers ses manifestations naïves — derniers échos des chansons de geste — , nous apparaisse toute entière l'âme de ce petit peuple, soit qu'elle s'exhale en sanglots d'oppression ou en cris de révolte, soit qu'elle murmure parmi les descriptions locales ou les ironies d'élection, soit qu'elle halète en mélopées d'amour ou en clameurs de haine.

Une constatation s'impose quand on étudie l'évolution de la nation corse : l'absolue autonomie qu'elle a su garder — a souvent conquise, jamais soumise ^ » — malgré les multiples dominations qui la désolèrent.

L'histoire de la Corse ne le cède en rien à celle des peuples les plus réputés pour leur courage et leur esprit d'indépendance ; joyau de l'Orient, perdu dans la Méditerranée — ce lac où planent avec les oiseaux migrateurs, les légendes du Levant et (hi Ponant, du

I. Dicton italipu dont s'enortrnoillircnt les (lorscs ; il faut lui ajouter le proverbe génois : « / Corsi mrritano la furca, c sniuio hi ojfvirc » (les Corses nuTilenl la potence et savent la souffrir).

Septentrion et du Sud, — cette nouvelle terre de Ghanaan, comme Chanaan fertile, — et que connurent les Hébreux qui l'appelaient soit Keren ^ (aux promontoires), soit Korsi (la bien boisée) — , eut à subir, dès les premières conquêtes colonisatrices, les invasions des Phéniciens, des Grecs, des Etrusques, des Phocéens et des Carthaginois ; puis, ce sont les Romains qui établissent un port de guerre dans la baie de Saint- Florent, aux lignes harmonieuses comme celles du golfe de Naples.

Après les Romains viennent les Sarrazins, les Goths, puis les Visigoths et encore les Sarrazins que Charles Martel, venu à la rescousse des « Corsègues», réussit à

1. D'après le D' Mattei, « Aotice sur les armes de Corse», la première indication de la Corse fut faite, historiquement, par Apollonius. Pourtant Hérodote en avait déjà parlé; selon lui, deux: générations avant la destruction de Troyes, les Argonautes rentrant de conquérir la Toison d'Or, firent d'abord deux liai tes, l'une à rile d'-Ethalie (île d'Elbe;, l'autre sur le rivage Tyrrhénien, puis, voguant vers la Sicile, ils virent la Corse, l'appelèrent SîpâzvT, et en furent si enthousiasmés que leur chef dut s'opposer à ce qu'ils débarquassent en leur disant l'île habitée par de funestes sirènes (Expédition des Argonautes, '1° chant, trad. Caussin). Hérodote (liv. IV, c. i!\']) donne les Phéniciens pour premiers habitants de l'île qui reçoit alors le nom de KâXXtarr,, la Belle ; huit générations après, arrive une colonie de Lacédémoniens conduite par Théras, Callisté devient Thera. Mais bientôt, ses pointes et ses caps ayant frappé l'imagination des géographes, on l'appelle Cyrnos (Isidor. , Oriy. liv. XHI, c. 6), et c'est le nom que les insulaires, même aujourd'hui, affectionnent. Enfin, conquise par les Carthaginois et reprise par les Romains, leurs vainqueurs, l'an if)3 de Rome, elle est nommée définitivement Corsa (Tite-Live, liv. XVll) ou Corsica, Corsègue au moyen-âge.

Ajoutons que Diodore de Sicile en avait fait une colonie étrusque, tandis que Sénèque leur prêta les mêmes mœurs et coutumes qvie les Ibères alors que, plus tard encore, Pausanias les qualifiait de Lybiens.

Somme toute, les anthropologistes comme les archéologues ne furent jamais d'accord!

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chasser pour un long temps, ce qui permet aux royaumes de France et d'Espagne, comme à l'Empire et au Pouvoir Temporel de se disputer l'île que les rois, marquis et républiques d'Italie finissent toujours par reconquérir * jusqu'au jour où l'Angleterre elle-même essaie de s'y établir ; en vain, puisqu'alors, librement, la Corse, en 1798, — s'étant quarante fois révoltée en moins de trois siècles — accepte définitivement de devenir française.

Aussi les héros furent-ils nombreux dans cette île convoitée, et c'est avec enthousiasme et fierté que les vieux Corses en perpétuèrent le souvenir en de frustes poëmes, en de rudes chansons.

Et c'est d'abord Henri le « beau » sire, Arrigho Bel Messere, qui, après avoir repoussé les dernières invasions des Maures et défait le comte de Cinarca, despote italien, introduit si paternellement le système féodal en Corse, que sa mort, en l'an 1000, y est regardée comme un malheur public : « Les anges qui passaient {( en ce moment au-dessus de l'île, dit la légende, en n furent si affligés que les plumes de leurs ailes tom- « berent et firent à la Corse un linceul de gloire. »

Puis, à l'aurore du xr siècle, c'est le plébéien Sambucuccio d'Orlando ^ qui brise le joug féodal devenu lyrannique, fonde la Terre des Communes el crée cette

1. Lo génie des conquérants n'y a laissé aucun reflet d'art et à peine quelques vestiires de monuments. Et c'est pourquoi les grandes ligures corses sont presque toutes d'action, de combat.

2. Malgré le système féodal, le paysan corse n'était point la propriété dti seigneur; il conservait un nom, une famille, une vie civile et religieuse, son existence était sacrée et son éducation morale pareille à celle de son suzerain.

3. Qu'un grand nombre d'écrivains nomment Sambucrucio d'Alando.

curieuse noblesse démocratique des Caporali, « sorte de magistrats plébéiens qui joueront dans la Terre des Communes, le même rôle que les tribuns du peuple à Rome » ^ et c'est une longue période, très calme, de grandeur patriarcale.

Mais, du xiii'^ au xv'" siècle, Pisans et Génois se disputent l'alliance de la Terre des Communes, puis envahissent le Nord et l'Est de la Corse, s'y battent et s'y font battre par les patriotes Giudice délia Rocca et Aincentello d'Istria ; ils tyraimisent la u Terre de Liberté », cependant qu'à TOuest et au Sud la révolte éclate contre de nouveaux oppresseurs, et ce sont les admirables guerrières de Ronifacio défendant leur cité, un nid d'aigles, contre le roi Alphonse d'Aragon.

Au xvi^ siècle, tandis que Charles Quint et François P"" guerroyent, la lutte farouche continue sans répit contre Gênes ; et c'est le colonel général des gardes corses au service de la France, Sampiero Corso, vainqueur de Doria, sacrifiant à sa haine inexorable des Génois l'épouse aimée, la douce et imprudente Vanninad'Ornano. Des héros, en voici toujours, Ceccaldi, GiafTeri, Rafaelli et Aïtelli, vainqueurs à Calenzana (1732), des Génois alliés aux Allemands. Puis, comme lasse de sa conquête jamais conquise, Gênes cède la Corse à la France, une dernière révolte fait surgir alors le « libérateur » Pascal Paoli qui, précurseur de Washington, dotait, — dès 1755 — sa nation d'une constitution démocratique, et commençait ainsi sa proclamation aux gouvernements européens :

« La Corse est naturellement faite pour être libre, et la 1 . J.-E. Rossi, Les Corses d'après V Histoire, la Légende et la Poésie.

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liberté a été autrefois pour ses habitants l'objet de tous leurs efforts, comme elle l'est aujourd'hui de leur bonheur. »

Et c'est enfin la Corse française qui, avec le sang de ses fils, donne à son pays d'adoption le héros légendaire qui ferme le cycle des épopées, — Napoléon.

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