CHAPITRE PREMIER
Vieux airs populaires.
(L'Hyme de Sampiero. — La Complainte des Sept Galères. Chant satiriqiw des Bonifaciens.)
On a vanté, non sans raison, l'héroïsme de l'Helvétie lui tant pour son indépendance; ne serait-il pas bon que l'on sache aussi combien, magnifiquement assoiffés de liberté, les Corses luttèrent, pendant des siècles et sans trêve, contre leurs oppresseurs ?
Certes, toute une littérature relate les hauts-faits et la gloire des chefs corses, mais c'est une littérature locale qui, malgré le talent de ses auteurs *, reste ignorée du grand public. C'est qu'il y a certains peuples, certaines provinces qui jouissent ou qui pâtissent d'une renommée souvent inmiéritée ; on les exalte ou on les dénigre sans les connaître, et ce sera {( la poétique Bretagne » (où la poésie populaire agonise, tuée par l'alcool et la politique sordide), ce sera « la sauvage Corse des bandits et des agents 'de police )) où tous sont pourtant si hospitaliers, si francs et si poètes !...
I. Cf. notamment a Les Corses d'après l'Histoire, la Légende et la Poésie » de M. J.-E. Rossi, professeur dn Lycée de Poitiers, Les Chants corses, poésies historiques de M. Paul Caniou (Rennes, i8r)7, in-8)et surtout le remarquable travail du capitaine Poli.
58 LV CHANSON POPULAIllE
Fiers, courageux, passionnés, il est évident que les Corses ont dû fixer «n des chants populaires les luttes épiques de leurs aïeux, depuis ce Sambucuccio d'Alando (ou d'Orlando) ^ jusqu'à Pascal Paoli^.
Malheureusement, il ne nous est presque rien parvenu de ces liymmes guerriers que l'on chantait en les scandant au son monotone, rauque et prolongé du Colombo '^. C'est à peine si, furetant les chroniques de l'île, on trouve d'ici de là, des fragments de chants guerriers ou de poésies héroïques. ïommaseo lui-même n'en rapporta que des fragments relativement modernes dont les brisures les font ressembler aux inscriptions à
I. Plébéien, chef intrépide de l'insurrection contre les soigneurs, alliés aux: Génois, en 1007, dont il proclame la déchéance à Morosaglia. Administrateur autant que guerrier, il organise la Terre de Commune et lui donne un système gouvernemental vraiment démocratique ; un conseil élu par le peuple — les Douze — exerce le souverain pouvoir sous le contrôle des caporali, sorte de tribuns nommés par les communes. Faisons remarquer, à propos de ce nom Sambucuccio, que, comme en italien, la désinence des noms, propres ou communs, peut indiquer un degré de supériorité ou d'infériorité : Sambucuccio ainsi nommé parce qu'il était de petite taille, s'il eut été grand on l'aurait appelé Sambucone. Capello, chapeau, donne capellvccio, petit chapeau ; capcUi^o, tout petit chapeau ; capelloyE, grand chapeau; rapell/LCcio, sale, vilain chapeau. C'est ainsi qu'exaucés dans leurs prières les Corses disent Snnta Madona 1 Sainte Vierge ! tandis qu'ils jurent abominablement en proférant leur coutumière exclamation : Madonaccia !
3. Malgré la renommée de Napoléon, il n'existe pour ainsi dire pas de chants ou de poèmes populaires corses le concernant, tandis que les insulaires exaltent toujours Paoli resté pour eux le héros national, — Napoléon, pour eux, n'est que le héros du monde !
3. Sorte de conque marine, percée aux deux extrémités, que les bergers corses emploient encore pour s'appeler dans les hauts pâturages ou rassembler leurs troupeaux. Sous Paoli, les campagnards vénéraient ces agrestes oliphants comme le palladium de leur liberté.
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demi effacées d'antiques et solennelles pierres tombales ^. Mais rien d'étonnant à cela, dans un pays où le granit, le porphyre et le marbre abondent el où l'on ne rencontre aucun vieux monument, aucune inscription vétusté rappelant les héros des temps révolus.
Nous avons pu cependant rétablir une de ces compositions qui remonterait au temps de la guerre de l'indépendance corse, c'est-à-dire à la seconde moitié du xvi" siècle, — l'Hymne de Sampiero.
Ce chant fut sans doute composé pour servir de marche guerrière aux troupes de Sampiero (ou Sampietro) de Bastelica — et d'Ornano, par sa femme, la malheureuse Vannina d'Ornano 2. — Ce valeureux fils de berger qui, de colonel général des gardes corses au service d'Henri II, devenu chef de l'insurrection contre les Génois, avait obtenu de la France le secours d'une petite armée et d'une flotte avec laquelle le fameux corsaire turc Dragut devait coopérer. Tout d'abord.