CHAPITRE \ Lamenti
(Lamenti zicavais, d'Alesani et Bastiais.)
Il y a dans les complaintes pour les morts naturelles quelque chose de très doux et de très apaisant, la vie du défunt y est montrée dans ce qu'elle eut de meilleur et l'Au-delà y fleurit mystiquement chrétien ou somptueusement païen.
Parmi les sanglots et les plaintes, la douleur se fait caressante et c'est l'évocation des éternelles béatitudes, d'un Empyrée de lumières, de fleurs et d'eaux-vives, d'un Eden de tangibles joies, où l'on retrouvera celui ou celle que l'âge, la maladie ou quelque accident a terrassé.
Il serait à souhaiter qu'un érudit corse recherchât les dernières complaintes de son île et recueillit tout ce qui reste encore dans les souvenirs épars pour reconstituer ces chants où l'on retrouve tant de particularités curieuses sur les mœurs, les usages et jusque sur le climat :
Fù la piaggliia la so morte, Duve stànu li (Mirnarchi.
La plage fut cause de sa mort, — là où demeurent les corneilles,
LA CHA^iSOX POPULAIRE DE L ILE DE CORSE 187
dit une femme de l'insalubre côted'Aléria, en pleurant la mort de son mari.
U mczzaru u m'ogliu caccià M'ogliu pone la faldetta.
Le mezaro, je veux déposer — je veux mettre la faldetta,
clame une autre veuve, qui, pour le deuil, quitte la coiffure habituelle, le mezaro, voile de tulle, de guipure ou de dentelle, pour \si faldetta, jupe légère et très ample, de soie, de popeline ou de coton ^ dont la partie postérieure se rabat sur la tête, enveloppant les épaules et cachant le haut du visage.
Dans tel lamento, celui d'une jeune femme de Pruno, pleurée par sa sœur, on a tout un aperçu de la toilette paysanne riche ou pauvre. Un autre que chante une jeune fille de Soccia sur le cercueil d'une amie d'enfance, relate que le curé de Soccia, M. Defranchi, fit construire à ses frais un canal d'irrigation grâce auquel la contrée devint fertile.
Malheureusement, à part les excellentes traductions de quatre ou cinq lamenti épars dans les ouvrages de MM. G. VuillierS, Emile Bergerat 3, J.-E. Rossi *, et. Jérôme Monti^, nous n'avons en fait de texte original — avec les lamenti composés par le chanoine Straforelli — que ceux recueillis, et corrigés peutêtre, par Salvatore Viale, Grégorovius et Niccolô Tom-
1. De couleur bleu sombre dans l'intérieur de l'île, noire ailleurs.