‹ La chanson populaire de l'île de CorseChapitre 65 sur 79 · Tu ne manquais pas de mots pour t'cxprhner · texte numérisé non relu

Tu ne manquais pas de mots pour t'cxprhner

DE l'Île de corse i4i

... Le jour où tu expiras — Tu réunis les écoliers : — Alors lu leur prodiguas encore — Tes précieux conseils ;

— Pour la voie du Paradis — Tu savais les diriger. Quelle a donc été la fièvre — Qui a brisé ta vie ? — O

chéri de ta sœur, — Mon amandier fleuri, — Toi pétri de miel, — Fait avec la pierre d'aimant.

Elle t'avait fait la nature — Au tour, au pinceau ; — Et la voleuse de mort — Te prend si jeune. — Il n'y eut pas de couple si cher — Que moi et mon frère.

Gens de ce pays, — Maintenant priez ici de cœur —

— Pour mon cher frère, — Parce que tous le portaient dans le cœur, — Qu'il se réjouisse dans Pautre vie — Avec les Saints et le Seigneur.

C'est maintenant une mère pleurant sur le corps de son fils ^ :

Dumaltina quest'è lu jornu Di la Virgine Maria, Quandu ella muntô a lu celu Cuir anghiuP in cumpagnia ; Ah ! dumane in Paradisu Quanta ci sarà jallegria !

... Avia un ùnicu fîgliolu Gunfortu di li mi affanni, Ristoru di le mi pêne, Ripàru di li mio danni Ma la Morte mi lu toglie Nelf età di dodeci' anni !

... Mi perdoni i mio peccati, EUu ch'è bonu e pielosu 1

I. La plaintive mélodie de ce lameiitoest notée dans Les Voceri de Vîle de Corse de M. F. Ortoli.

Poi gli piacqua di levarmi Di stu mondu dulurosu, E ch'eo veda mi concéda Lu mio fiore prcziosu.

Demain matin est le jour — de la Vierge Marie, — quand elle monta au ciel — avec les anges pour compagnie ; — Ah ! demain au Paradis — qu'il y aura d'allégresse !

... .J'avais un unique fils — réconfort de mes chagrins,

— consolation de mes peines, — réparateur de mes maux,

— mais la Mort me l'a ravi — dans sa douzième année !

... (Dieu) me pardonne mes péchés, — lui qui est bon et miséricordieux ! — Puis, lui plaise de m'enlever — de ce monde douloureux, — et qu'il me permette de contempler

— mon petit, fleur précieuse.

L'afTection que décèle ces touchantes complaintes s'étend encore au-delà de la famille. Voici un lamento célèbre qui fut chanté, il y a une cinquantaine d'années, par une femme de Lucciana devant les ruines de l'ancienne cathédrale de Mariana, la Canonica, (( au milieu d'un grand concours de femmes, prêtres, docteurs et magistrats venus de toute la contrée environnante pour les funérailles du curé Santucci, de Pietricaggiod'Alesani » :

ent p

ij, M^ p p ^

no . va

Al. la Pe . re . ra d'O. reE.^a , Mi sen

tA3

tii puD. g'hie lu co. re, D'una a . ca ta,e cru.da

JL

4^'' J j pTT r M

frez.za Qua.si ch'eo quo veaJii me. du Di du

Jo . re e te . ne

rez . za

No, Santucci nun è mortu ; Eo m'ingannii e facciu errore Nun s'è piatlata la luna, Nun s'è scuratu lu sole ; Le stelle in lu so viaghiu Hannu tutte u so culore.

Oh lu mio dultor di leggc, Dultore di medicina, Duttore per poveromi Senza mai piglià quattrina I Qual'è chi nun pienghierà Oghio tamanta ruina ?

0 dultori, eo dieu a voi, Ch'imbarcate li danari :

Perche qui nun li lasciate, E un ne fale i voslri affari ?

Tantu poi junghie la morte, E noi simmu tutti pari.

... Ci daranu un preterellu, Chi sarà scortu e villanu, E la casa di Messe

iZi4 LA chanso:n populaire

Guardaremmu da luntanu.

Gio che noi davamu ad cllu Ci turnava a cascà in manu.

Oh quanlu chi ci s'indava, Quantu chi ci cumparia La dumenica ail' altare Gh'u Vangelu ci spunia !

Lu sapea tuttu ail' ammente, Cum' eo so l'avemniaria.

... Staniane in la nostra chiesa È scavatu u pavimenlu...

Qual'è chi m'assistera Nel mio ultimu mumentu ?

Chi neir ora d'à mio morte Eo cridia d'avebi accanlu.

Quand j'entendis la nouvelle — A la ferrière d'Orezza, — Je me sentis percer le cœur — D'un trait aigu et cruel : — Gomme si j'allais défaillir — De douleur et de tendresse.

... Non, Santucci n'est pas mort; — Je m'abuse et fais erreur : — Ne s'est point cachée la lune, — Ne s'est pas obscurci le soleil : — Les étoiles en leur course — Ont toutes leur éclat.

O mon docteur en droit, — Docteur en médecine, — Docteur des pauvres — Qui ne prit jamais un sou 1 — Aujourd'hui qui ne pleurera — Tel malheur ?

O médecin, je vous le dis, — Qui vous embarquez avec votre argent (pour aller étudier sur le continent) : — Pourquoi ne le laissez-vous ici, — Et n'y faites-vous vos affaires? — La Mort nous joint bien h la fin — Et nous sommes tous égaux.

... On nous donnera un pauvre polit prclre — Qui sera brutal et rustaud, — Et la maison du curé — Nous regarderons de loin. — Ce que nous lui donnions — Ucvcnait dans nos mains.

DE L ILE DE CORSE l^^

Oh î comme il se présentait bien, — Gomme il avait grand air — Le dimanche à l'autel — En expliquant TEvangilc ! — Il le savait tout de mémoire — Comme moi je sais l'Ave Maria.

... Ce matin dans notre église — On a creusé (une fosse sous) la dalle... Quel est celui qui m'assistera — A mon dernier moment ? — Car à l'heure de ma mort — Je croyais l'avoir à mon chevet.

Tout commentaire n'afîaiblirait-il pas cette naïve douleur qui sut trouver de tels accents ?

Tous les lamenti ne chantent pas la mort d'un être aimé, il en est quelques-uns qui correspondent à nos élégies. M. Emile Bergerat, dans son étourdissante — et peut-être trop marseillaise Chasse au Mouflon — en a cité un fort curieux, composé en quatrains décasyllabiques tantôt rimes et tantôt à peine assonances ; c'est la plainte d'une jeune fille que ses parents ont contrainte à se faire religieuse :

^ oria tare d'un cor risoluto,

Mentre tutti nestano a dormire.

Eo di qui ne voglio sortire

Voglio andare cum mio primu amore.

Je voudrais agir d'un cœur résolu, -^ Pendant que tous sont à dormir. — Moi, d'ici je veux sortir — Je yeux aller avec mon premier amour.

Enfin, pour en terminer avec les lamenti, en voici un qui fut composé par le malicieux chanoine Strafo-

LA. CHA?iSON POPULAIRE

relli pour une certaine Anna-Catalina qui venait de perdre son mari, pêcheur de l'étang de Diana ' :

Lento assaV

Mor

te

cru . de

ynr

colputropp'a . ma. ru, Chi m'haipri.>a .ta D'

uu

*âc

r ir r* \ni\ i r-r-f^rr

cum.pa^nusi ca . ru! Lu feji.ce mio des-tijn« ,

ti I j .j j j

Mi 61 6ta . tu tropp' a . va . ru M'hai ru.ba . tu

mio Pas.qua . le, Per me nun ci fu ri.pa.ru

... Dopu tre mcsi, E più di malatia, Tanti ricatti Gircati per liastia \ n ici lie un so serbili, Ma t'hannu purtatu via.

Di pin si sarcbbc faltu.

Se di più ci ne vnlia.

... O Pilusc,

Che sempro niifin^^diia

I. Le vieil almanach basliais \:.iiii<i(jinno où nous avons troiivr celle complainte, assure même qu'elle fui composée en parodie.

DE l'île de corse l/jy

D'andà a lu stagnu Cun questa cumpagnia, Avà nun ti dubità Chi fastidiu più ti dia :

Guerdalu stracquatu in terra Lu canipion di la Bastia.

... O Pasqualù,

Per me avà so finiti

Quelli gran rocchi

Di li pesci arustiti,

Chi purtavi da lu stagnu

Gh'eranu si savuriti...

Mort cruelle, — O coup trop amer, — Qui m'a privée — D'un compagnon si cher. — Triste, ma destinée, — Pour moi s'est montrée trop avare ; — Elle m'a volé mon Pascal — Pour moi il n'y a pas de compensation.

... Depuis trois mois — Et plus, de maladie, et tant de remèdes — apportés de Bastia — Qui n'ont servi à rien, — Mais qui t'ont emporté. — Plus on aurait fait — Si plus il eût fallu.

... O Pilusélla, — Toi toujours paresseuse — Pour aller à l'étang — En sa compagnie, — Maintenant ne crains plus — Qu'il t'ennuie de ses exigences ; — Begarde-le, il est couché en terre — Le champion de Bastia.

O Pascal, — Pour moi c'est maintenant fini — Toutes ces grandes tranches — De poissons grillés, — Que tu rapportais de l'étang — Et qui étaient si savoureux...

Ce lamento est pour le moins bizarre, qui semble le résultat d'vme gageure de chanoine : mêler très naturellement le rire aux larmes. Pourtant, certains l'ont cité comme ayant été improvisé par la femme du pêcheur Pascal.

Aussi, doit-on pour les lamenli etlesvoceri se défier

1^8 LA CH\>SO> POPLLAIRE DE l'ÎLE DE CORSE

moins des coiiipositioiis de lettrés que de remises au point, amplifications ou paraphrases de complaintes vraiment populaires qui, dès lors, ne nous parviennent plus que transformées.

Malheureusement, la bourgeoisie corse dédaigne, quand elle ne les méprise pas, ces agrestes poèmes chantés. L'apparat et l'emphase et l'angoisse des chants funèbres surtout la choquent en son scepticisme naissant, en son snobisme balbutiant... Pourtant, ne vaut-il pas mieux voir la Mort u en beauté » et en ineffable douceur, comme nous la montrent les lamenli ?

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