Dicton corse
gcDclarmerie, mais ce ne sera jamais le fail d'un indifférent ou même d'un citoyen respectueux des lois, et cela non par crainte, mais par haine de la trahison*.
Aussi connaît-il, dans les moindres détails, le signalement, les faits et gestes de ses ennemis et de toute leur parenté. Secondé par son chien — de cette admirable race de chien de berger dont l'intelligence et la force ont augmenté en Corse au point d'en faire une race spéciale — il évente les grosses ruses de la gendarmerie et oppose sa subtilité aux pièges de l'adversaire. Il est avare de son coup de fusil et ne l'envoie qu'à bon escient ; et c'est pourquoi quiconque parcourt la Corse en touriste solitaire doit, comme le pauvre Albert Glatigny -, moins redouter le bandit que le gendarme. Celui-ci est soupçonneux, tracassier à l'excès et par état, regrettable est sa promptitude à jouer de la carabine quand il se croit à portée d'un bandit, et trop souvent il lui arrive de se tromper comme ce brave gendarme qui, avec le sentiment du devoir accompli, occit, en 1888, un malheureux cantonnier de Corte, lui ayant trouvé une ressemblance — vraiment impossible — avec certain bandit de la région, bandit que nous connaissions fort bien et que nous rencontrions tous les jeudis dans un café de la petite ville !
Vêtu comme le montagnard endimanché, chaussé de solides souliers ferrés, les mollets pris dans de bonnes jambières, tout un petit arsenal dans sa car-
I. Cf. à ce sujet n'importe quel livre traitant sériouscnient de la Corse.
a. Le Jour de l'An d'un \'agabond, par Alb. (ilaligny.
DE l'Île de corse i53
chiera, le fusil toujours sous le bras^ Toreille aux écoutes, l'œil aux aguets, le geste prudent, après quelques semaines de maquis le bandit \aut tous les trappeurs du Nouveau Monde : il vit un perpétuel roman, il devient psychologue, il ne lui manque plus que d'être poète, — il l'est.
Comme les bergers, ses pourvoyeurs, ses vedettes et ses compagnons ordinaires, il a du goût pour la poésie. La liste serait longue des bandits-poètes depuis ce Ciamborrani qui habita longtemps une grotte du Monte d'Oro jusqu'à ce Jean Pietri qui composa tout un recueil de lamenti et de voceri, dont quelques-uns étaient écrits avec son sang.
Un des plus connus, fut cet étonnant Nicolaï — que le fameux brigand italien Musolino semble avoir pris pour modèle 2 — ; il occupait ses longs loisirs à rimer et sa famille conserve pieusement ses compositions, parmi lesquelles une assez curieuse complainte — déjà classique dans le maquis — dans laquelle il avoue que la vie du bandit est rien moins qu'enviable :
Disgraziato Sono io, per 11 foreste
Tutto l'inverno Esposto a gli tempeste.
1 . En Corse, les bergers et les montagnards ne mettent pas de bretelles à leurs fusils, on épaule plus vite !
2. Moins heureux que Musolino qui, traqué parles carabiniers, assistait, en novembre igoi, déguisé en femme, au mariage de sa sœur, Nicolaï, le 19 avril 1888, cerné par une brigade de gendarmerie, à Calderello, alors qu'il prenait part au mariage d'une cousine, tente trop tard de se déguiser en mariée et meurt, le corps troué de balles, « détruit », selon le terme consacré pour dire qu'un bandit est tombé sous les coups des gendarmes.
Semprc erranto e pellegrino :
Di terni che vita è questa Una pielra per cuscino La notle sotto alla lesta !
Malheureux — Je suis, par les forêts — Tout l'hiver — Exposé aux tempêtes, — Toujours errant et pèlerin ; — Dites-moi quelle vie est celle-ci — Une pierre pour oreiller, — La nuit, sous la tête !
Comme, à l'exception de Paul Bourde et de Gaston Yuillier, tous ceux qui ont décrit la Corse, ou plutôt la poésie corse, ne §e sont presque exclusivement occupé que des bandits, il est inutile d'en parler plus longuement ici et nous ne citerons que pour mémoire les frères Antoine. Jacques et François Bonelli, ces extraordinaires Bellacoscia (belle cuisse) qui, dans leurs trois chaumières de la Penlica — le « Palais Yert » — en pleine forêt de Vizzavono, dans le massif du Monte d'Oro, narguèrent jusqu'à la fin, pendant plus d'un demi-siècle, la maréchaussée et les « expéditions )) militaires ^, u reçurent » des personnages considérables, voire même de hauts fonctionnaires et méritèrent la sympathie boulevardière du paradoxal Caliban - qui se fit d'enthousiasme l'historien de leurs exploits tragiques et héroï-comiques 3.
1. Par exemple : l'expédition — dont l'auteur fil partie — de septembre 1887, composée d'une compas:nie, à effectif de g:><crre, du 112' d'infanterie, d'une section d'artillerie et de plusieurs bri}?atles de gendarmerie. Hésultals : ([uelques mulets tués et plusieurs hommes blessés, simples accidents de montagne, et ce fut tout.