CHAPITRE IL
LA CHANSON DANS l'hISTOIRE.
Il est rare, eu France, que la chansou historique n'ait une pointe de satire ; ce double caractère, si fréquent, nous oblige en quelque sorte de joindre en un même chapitre la chanson historique à la chanson satirique.
Au douzième siècle, Richard Cœur de Lion chante sa captivité ; au treizième le châtelain de Coucy versifie ses amours pour la dame de Fayel. Thibault, comte de Champagne et roi de Navarre, se révèle comme un de nos meilleurs troubadours.
A cette même époque se rapportent les chansons sur la révolte (les barons et les pièces rimées de Colin Muset.
Au quatorzième siècle, apparaissent les Flagellants, ces bizarres pénitents, dont la secte était née en Italie, mais dont la repoussante forme péniteutielle se propagea en Allemagne comme en France. Voici la seconde partie d'nn de leurs cantiques :
Ave, Eegina pure et gente, Très haulte, ave, maris Stella !
Ave, précieuse jovante (1), Lune où Dieux s'esconsa (2).
Ave, saincte glorieuse ente (3) Ave, tu plena gracia ; Faictes fiuer, rose excellente, Le mortuaire (4) qui ores va.
0 créeresse de créature, Qui oncques ne fustes crée,
(1) Jeune femme. — (2) Se cacha. — (r>) Greffe. — (4) Mortalité.
Défendez-nous de grief morsure, Sire Dieux, et vous asrenez (1).
Hée ! doulce royaulx vierge et pure Priez que pour nous soit pitez (2), Au peuple laissiez l'euvre obscure De péchié si vous amendez.
Nous te prions, Vierge louée, En ceste penance (3) faisant Pour toute créature née Et requiers ton père et enfant.
Que cest mortaire soit destournée, Et saint Esperit voist régnant, Et nos cuers par humble pensée.
Car d'ayde avons mestier grand (4).
Se ne fust la vierge Marie Le siècle fust pièça perdus, Bâtons noz chars (5) plaines d'envie.
Bâtons d'orgueil plus et plus.
Pour paresse et pour gloutonnie Et pour ire qui het vertus, Pour avarice et lecherie (6) Et pour tous péchiez déceus.
En démonstrant signifiance Que tous nous con vendra morir.
Et en teiTe en très grant witance (7) No pécheresse char pourrir.
Enfin de nostre pénitance Nous fault à genoulx revenir; Tous mourrons c'est la remembrance Qui nous fait tierce fois chéir.
Jhésu, ainsi comme devant Relevons-nous la tierce fois.
Et louons Dieux à nulx genoulx Jointes mains tenons l'escourgie (8).
(1) Rassérénez. — (2) Miséricordieux. — (3) Pénitence. — (4) Grand besoin. — (5) Chair. — (0) Gourmandise. — (7) Vivement. — (8) Le fouet.
Crémons Dieu, aions les cuers doulx, Et chantons à la départie, Grâce Dieu, car elle est en nous ; Prions pour l'umaine lignie.
Baisons la terre, levons-nous (1).
Le grand poète Eustache Descliamps vécut au quatorzième siècle.
Au quinzième paraît Christine de Pisan, la célèbre poétesse. La pauvre France, envahie et dévastée par l'étranger, essaie de se consoler avec des chansons, en attendant sa délivrance bien éloignée encore.
En 1415, Henry V, roi d'Angleterre et de France, débarqua sur nos côtes et alla mettre le siège devant Harfleur. Cette ville se défendit vaillamment, mais le roi la prit et en déporta les habitants. Le manuscrit de Bayeux (2) nous fournit là-dessus la chanson suivante :
Le roy an . gloys se fai.soit ap.pèl . 1er
Le roy de Fran . ce pour s'ap.pel - la . ti
on,
a voul — lu
hors du pa . Vs me -
Les bons fran . coys hors de leur na . ti
on.
(1) Leroux de Lincy, Recueil des cJiants historiques français ; vol. I, p. 233 et suiv.
(2) Manuscrit de Bayeux, Bibliothèque nationale n" 5594, supplément français Dans notre transcription la valeur des notes est dédoublée.
est
mort
Sjiinet
"cr
Hiy .
e; (1 ) Du païs de Fran - ce
ils sont tous dé. fiou.fez. Il n'est pli
lot de ces an-gloyscou . ez! (2) IVIaiil die - te
soit
très tou - fe. sa li . eny
Ils ont chargé l'artellerie sur mer, Force biscuit et chascun ung bidon, Etpar la mer jusqu'en Bisquaye aller Pour couronner leur petit royGodon(3).
Maiz leur efEort n'est rien que moquerie. Cappitaine Prégent (4) lez a si bien frétez Qu'ilz ont estez en ter's et en mer enfondrez (^ue mauldicte en soit trestoute la lignye !
(1) La chanson, ainsi qii'il lui arrive parfois, commet ici un anachronisme : Henry V est mort à Vincennes en 1422.
(2) Couez^àQcoue, queue; les Anglais en portaient.
(3) Grodon, goddam.
(4) L'amiral Prégent de Coétiviest encore nommé dans la chanson suivante, publiée par M. Pericaud :
Nous estions troys galans De Lyon la bonne ville, Nous en allons sur mer, N'avons ne croix ne pile.
La bise nous faict mal, Le vent nous est contraire.
Nous a chassé si loing Dedans la mer salée.
Voicy venir Preiau A toutes ses galères:
Nous citerons encore parmi les sinentes contre les Anglais la pièce suivante, faite à l'occasion du siège de Poutoise :
Entre vous, Anglais et Normans, Estans léans dedans Pontoise, Fuyez-vous-en, prenez les champs, Oubliez la rivière d'Oise, Et retournez à la cervoise (1) De quoy vous estes tous nourris, Sanglans, meseaux (2), puants, pourris (3).
Un couplet, souvent cité par les liistorieus et surtout propagé par maint recueil manuscrit, parle da Dauphin, depuis Charles VII, trop épris des charmes d'Agnès Sorel, et ne songeant pas assez à délivrer son roj'aume, inondé d'Anglais. D'autres écrivains soutiennent, au contraire, qu'Agnès Sorel était patriote, et que ce fut elle qui engagea Charles VII à secouer sa torpeur et à défendre la France. Quoi qu'il eu soit, voici ce
« Or, vous rendez, enfans De Lyon la bonne ville ! »
Ke itérons pas pour toy N'y pour toutes tes galères, Nous nous rendons à Dieu, A la Vierge Marie,
Monsieur sainct Nicolas.
Madame saincte Barbe.
Rossignolet du boys.
Va t'en dire à ma mye :
L'or et l'argent que j'ay En sera trésorière, De troys châteaux que j'ay Aura la seigneurie ;
L'ung est dedans Milan, L'aultre en Picardie, L'aultre dedans mon cœur.
Mais je n'ose le dire.
(1) Cervoise, mélange de bière et d'eau.
(2) Meseaux, lépreux.
(3) Poutoise a été assiégée par les Anglais en 1441.
LA CHANSOX rOPULAIRE.
qu'où était censé chanter sur un ancien carillon, car ni l'air ni les paroles ne sont du temps de Charles VII :
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Mes H . mis, que res.te-t-il A ce dau.phiu