‹ La chanson populaireChapitre 22 sur 50 · LES CHANSONS A BOIRE · texte numérisé non relu

LES CHANSONS A BOIRE

Nous avons déjà observé que la chanson populaire diffère essentiellement de ce qu'on appelle simplement la chanson, dont l'acception est plus musicale, quoiqu'embrassant à peu de chose près les mêmes sujets, mais sous un aspect différent.

Ainsi qu'on peut le voir aux chansons historiques, le peuple de la campagne ne s'est guère préoccupé des chansons de la Ligue, de la Fronde, et ce n'est certes pas de lui que Mazarin aurait pu dire : « Laissez-les chanter, ils paieront les violons, » ou quelque chose de semblable.

Une remarque qui paraît hasardée, mais qui n'en est pas moins vraie, c'est que la chanson à boire est une chanson de ville, même il est assez rare d'en rencontrer parmi les chansons populaires de la campagne.

Olivier Basselin et son transcripteur ou son imitateur Jean le Houx (1) ont chanté le vin et surtout le cidre de Normandie ; à Vire même, où habitaient Basselin et Jean le Houx, on n'a pas retenu une seule de ces chansons (vaudevires) (2) ; rien n'est resté dans la tradition populaire, et cet oubli a souvent excité notre étonnemeut, durant de fréquents et de longs

(1) Un Virois, M. Armand Gasté, professeur au lycée de Caen, mû par un sentiment peu flatteur pour sa ville natale, a prouvé à peu près que nous ne jDOssédons rien de l'œuvre de Basselin, et que tout ce qu'on lui a attribué jusqu'ici revient à Jean le Houx. Basselin est passé à l'état de mythe, et BoUeau a eu tort d'en parler, puisqu'il ne connaissait pas plus que nous ses œuvres.

(2) Les vaux de Vire sont une suite de coteaux pittoresques, au bas desquels coule la Vire ; comme on suppose que Basselin a demeuré par là, on a mis à l'une des maisons un écriteau rappelant ce souvenir.

LA CHANSOX POPULAIRE.

séjours dans la ville et les environs de Vire. La seule explication qu'on pourrait donner à cela, c'est que la forme des vaudevires est trop littéraire pour que le peuple les ait jamais admis dans son répertoire.

Nous allons donner un des vaudevires attribués à Basselin, jusqu'au moment où il a fallu les reconnaître comme l'œuvre postérieure de Jean le Houx, dont nous avons examiné le manuscrit autographe à la bibliothèque de Caeu (1).

Que No . é fut un pa.tri.ar che di

gne,

i' j j,\ if

f rr r'f r'^^

Car ce fut !uy qui nous planta la vi.gne.Et beutpre.

-J J|J J J IJJ

-niier le jus de son rai-sin; 0 le bon vjnî Et beutpre.

mier le jus de ° son rai - sin-, 0 le bon vinl Cette chanson se trouve notée dans le Recueil des j^lus beaux airs accompagnas de chansons àdanccr, ballets, chansons folâtres et bachanales, autrement dites caud étire, non encores imprimés. Ausquelles chansons l'on a mis la musique de leur chant, afin que chacun les puisse chanter et damer, le tout à une seule voix. A Caen, chez Jacques Mangeant, 1615.

Jean le Houx est mort en 1616, il était Virois comme Basselin.

(1) Parmi ces vaudevires autographes de Jean le Houx nous en avons remarqué Via entr'autres, avec le timbre : Belle qui m'avez blessé d'un traict si doux, chanson de Pierre Guédron qui vivait encore en 1620. Il est clair que si Basselin a été tué à la bataille de Formigny (1450) comme on croit, il n'a pu mettre aucune de ses chansons sur des thèmes de Guédron.

On voit une fois de pins que vaudecire ou bachanale signifiait air à boire, et n'a jamais eu aucun rapport avec le théâtre, aucun rapprochement possible avec vaudeville, dont la signification est tout autre : vieille erreur accréditée par Boileau(l).

Les chantres... et les musiciens avaient anciennement une certaine réputation, touchant leur faible pour la dive bouteille. Dans une de ses chansons à plusieurs voix, Orlando de Lassus se sert du texte suivant :

En m'oyant chanter quelquefoys Tu te plains qu'estre je ne daigne Ahisicien, et que ma voix Mérite bien que l'on m'enseigne, Voir que la peine je preigne D'apprendre ut re mi fa sol la :

Quel diable veux-tu que j'appreigne?

Je ne boy que trop sans cela.

Nous ne pouvons passer sous silence la célèbre chanson à boire du Mcdecin malgré hû , de Molière, 1666, musiquée d'abord par Lully. Quand, plus tard, l'astucieux Italien se brouilla avec Molière, à propos du privilège de l'opéra, Molière fit écrire un nouvel air des glougloux par Charpentier, et c'est celui qui est resté dans la tradition da théâtre français, sauf de légères altérations. Lully s'en était d'ailleurs consolé d'avance, en se servant de son air à boire comme menuet dans le hallet de Flore, 1669.

AIR de LULLY

Ah! qu'ils sont doux, Bou\ teil .le jo . li . e,

r^^iJ g^^4^

Ah! qu'ils sont doux Vos petits glou . gloux! Mais mon sort

(1) Voir /a Chanson au théâtre, chapitre VI.

fcj p; ij J^;ju. ifT^ 1.^' J'J

fe . rail bien des ja . loii\, Si vous é . liez (ou

j I Ml |:rl. I>J- J'J IJ

jours rem

pl>

Ah! ah! bou . teil . le ma

j. J'j IJ LM-^m

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mi - e, Pour . quoi vous vi . dez

AIR de CHARPENTIER

vous'/*

Qu'ils sont doux, Bou - teil ie jo - H e,

Qu'ils sont doux Vos pe tits glou. gipux. Mais mon

SE

sort fe.rait bien des ja - loux, Si vous é-ticz

-*— — o- toujours rem - pli - e: Ah! ah! ah! boufeil-

le, ma mi e, Pour. quoi vous vi.dez - vous?

Les éditeurs Ballard ne faisaient que suivre le mouvement et le goût prononcé pour ce genre de musique, en publiant les Parodies bachiques, les Tendresses bachiques, les Nouvelles Parodies bachiques, car il faut bien le dire : la grande époque de la chanson à boire, en France, a été le règne de Louis XV. Il existe encore des milliers de recueils manuscrits, à part les imprimés, ne renfermant absolument que des chansons à boire

pour une, deux ou trois voix. La plupart de ces produits de la verve bachique sout des parodies sur des airs de danse ; comme spécimen voici une chanson à boire rimée sur un menuet du Roland, de Lui] y :

fTfr nJ.i'J

^Bf

C'est leplai - sir . le .plus a-gré.a-ble Que ce.lui

qui du

re

plus;

A - mis, sov - ons tou .

.jours à fa-ble,Quit- tons \e - nus, Le plai sir qu'elle

donne est peu du- ra-ble, sui-vonsBac - chus.

11 est une chanson à boire dont le timbre reparaît à chaque instant à partir de 1750 environ. Elle ne peut guère être plus ancienne ni d'après les paroles ni d'après l'air : d'ailleurs, les Ballard ne l'auraient pas laissée échapper dans leurs nombreux recueils, si elle avait été connue alors :

Quand la mer rouge ap - pa - rut Aux yeux

de Grégoi - re, Aus.si - tôt ce buveur crut Qu'il n'a -

. vait qu'à boi - re, Mais mon voi-sin Fut plus fin, Vo.yant

que ce n'é.tait vin, Il la pass,pass, pass, il la sa, sa,

sa,

il la pass, il la

il la pas - sj

ton - te

Sans en boi - re

goût

io.

Une autre cliansoa ù Loire, restée célèbre, est celle d'Adam Billant, ou maître Adam, le meuuisier-poète de Nevers, 16.10 :

Aus - si

tôt

que la lu . miè

A re

do.ré nos co - teaux, Je com.men -ce ma car riè . re Par vi

fF=r

ES

. si , ter mes ton . neaux

Ra . vn

re . voir I au

ff I J J J

\ Le verre en main je lui dis-. Vois -tu

J'iMJ JJ. J:-

sur la ri .ve Mau . re Plus qu'à mon nez de ru . bis'/

Une des couditions de l'air à boire, c'est qu'il soit fait sans iiutre accompagnement que les couteaux ou les verres, parce que généralement ces chansons se produisaient à table ou dans un cabaret : en ce temps-là les grands seigneurs allaient au ca-

(l) On voit que le bu qui s'araiicc, dms la Belle Hélhiia d'Olïenbacli, u'était pas iiue facétie chansonnière nouvelle ; on la trouve même employée dans la Rencontre imprévue, musique de Gluck. La chanson que nous venons de citer a été imprimée dès la fin du dix-septième siècle ; elle se trouve également dans le Trcxor des plus belles <-hansiovs, cité plus loin.

baret. Lecerf de la Vieville, qui écrivait eu 1702, dit : « A la fin du repas, dans l'émotion où le vin et la joie ont mis les conviés, on demande un air à boire; l'accompagnement aurait là quelque chose de gêné, qui serait hors de saison, et sentirait trop le concert préparé. »

Cette ivrognerie musicale avait si bien passé dans les mœurs, que les dames elles-mêmes ne dédaignaient pas de s'en mêler parfois. Nous avons vu deux gros volumes de chansons à boire manuscrites, contenant des pièces plus (][ue grivoises, l'ouvrage avait cette inscription : appartenant à 3/^'* de Messine. La poétesse M"'" de Saintonge a mis une quinzaine de chansons à boire dans ses poésies galantes, 1696.

Il a existé de tout temps et il existe encore de nombreuses sociétés de buverie. L'abbé Grandidier a écrit un mémoire sur une de ces sociétés, fondée en 1586 à Haut-Barr (Alsace), on l'appelait Confrîrie de la Corne. L'épreuve du récipiendaire consistait à vider la corne d'un trait; or celle-ci contenait deux pots de vin, plus de trois litres.

Quant à l'usage de boire à la santé, il se pratiquait dans l'antiquité païenne; les Romains ont continué la tradition des Grecs. Les chrétiens buvaient aussi en Thonneur des saints, surtout de saint Nicolas; Charlemagne, dans ses Capitalaires, défendit cet excès de dévotion (1).

Pour en revenir au dix-septième et au dix-huitième siècle, nous ne ferons que citer les chansons à boire à deux ou à trois voix, nécessairement composées par des musiciens, elles n'en étaient pas plus remarquables pour cela; au commencement du dix-huitième siècle les Ballard en ont imprimé des quantités.

La chanson à boire n'est plus guère de mode aujourd'hui; on ne l'a conservée qu'au théâtre.

(^\) AmênUés littéraires, 1773. t. I, p. 14S.

LA CHANSON POl'ULAIllE. 99

LES CHANSONS A DANSEl!.

Ce qu'on appelait autrefois danser aux chansons ue s'appliquait à aucune clause particulière : au lieu de chanter au repos, on se tenait par la main, et l'on chantait en tournant, comme font encore les enfants pour leurs rondes. Dans ces temps éloignés, où l'art instrumental était dans son enfance, on ne rencontrait pas un ménétrier dans chaque village.

La Confrérie de Saint- Julien, fondée en 1330, dont les ménétriers firent partie dès l'origine, et qui s'y trouvaient encore au dix-septième siècle, cette confrérie, disons-nous , ne prodiguait pas ses artistes à la campagne , où on n'aurait pu les payer suffisamment, d'après les règlements de la société. Même en 1741 on trouve ce curieux article 26 : « On exclut de la communauté les gens sans capacité, dont les talents, bornés à l'amusement du peuple, doivent être relégués dans les guinguettes. On leur permet seulement d'une espèce de violon à trois cordes, nommé rébcc, sans qu'ils puissent se servir d'un violon à quatre cordes, sous quelque prétexte que ce soit, à j^eine de confiscation au profit despaucres; à la charge par eux de se faire inscrire comme joueurs de rébec, au cas qu'ils fassent à Paris une résidence de quatre jours. » Même ces pauvres diables, sans capacité, devaient payer un tribut au roi des riolons!

Comme il n'y avait alors des guinguettes que dans les villes, le peuple de la campagne était bien forcé de danser aux cliansons, et sans doute qu'il ne s'en trouvait pas })lus mal.

Dès le seizième siècle ou a publié des chansons à danser; le siècle suivant nous en fournit une assez grande quantité, comme le Recueil des plus beaux airs accompagnés de eJiansons à dancer, etc. Caen, Jacques Mangeant, 1615. — Le Parnasse des muses ou Recueil des plus belles chansons à danser, auquel est ajousté le

concert des enfants de Bacchus. Paris, 1627. — Le Trésor des 2jIus belles chansons et airs de cour, tant jmstorales que musicales propres à danser et jouer sur toutes sortes d'instruments par le sieur de Saint Amant et autres beaux esprits de ce temps, etc. Troijes, Jacques Oudot, 1699.

Grâce aux imprimeurs Bal lard, il nous est resté de nombreuses chansons à danser. Dans le premier volume des Branettes, 1719 (1), on lit : « A l'égard des douze chansons à danser en rond qui finissent ce volume, on les a choisies entre les meilleures de cette espèce, et on les a fait suivre par les couplets qui peuvent se souffrir... ! »

Il paraît qu'on y chantait des choses fort légères, car l'éditeur continue à affirmer qu'il ne donnera rien qui puisse choquer la pudeur.

Ces chansons à danser avaient nécessairement un rythme bien accusé ; c'est parmi elles qu'on trouve :

etc.

Mon pe « re veut me ma - ri - er,

mon

«-' 411 1 - 1 1 - . Il . . L- . 1 1

Ah! mon beau Ia buu reur, ah! monbeau la bou,reur,

±=É=Èd

:pt

Dc-dans u ne plai-ne, Pensant à l'a - mour,

eîc

C'est la ber eè-te Na net- te qui pleure

( 1 ) liruneltea ou petits airs tendres, etc., mêlées de chansons à danser, J.-B. Christophe Ballard, 1719.

Le recueil complet se compose de trois volumes, publiés à des dates différentes.

la

— etc.

Co-Iin prend sa hot.te Et son ho. que ton,

Mar-go.ton va à riaii,Mar.go-ton va

Eu i:-J4, l'officine des Ballard mit au jour : Les rondes, chansons (f danser j etc. 2 vol. in-12.

Chacun de ces volumes renferme cent cinquante airs notés; c'est là qu'il faut chercher l'ancienne tradition de beaucouro de rondes, que les enfants chantent encore, mais dont l'air et les paroles ont considérablement dévié. Nous citons :

Quand

e . tois chez mon

pe

re,

Pe

. ti - te Ca-

la fon

J J . jm J 1 J

tai . ne: Ver . du . ron, oh! ver . du . ret . te, Pour

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