‹ La chanvriere: comedie en trois actesChapitre 6 sur 38 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

HORTENSE, FRUCTUEUX. {Costume excenlriqie, motié dandy et moitié paysan.)

FRUCriiEUX. Geg'rde ciianipètre hel esprit n'a pas un Ihirà de respect pour moi.

noRTi-NSE 11 faut en rire de pi.ié, ou bien lui laver la tête.

FRUCTUEUX, oh ! j'en ris de pitié !.. . Ma cousine, vos convives et le baron, turlupinés de \olre ab euce, nrenvoient à vous, ODur...

HOiiTENSE. C'est bien J'y vais... Dis-moi, Fructueux? où en sont tes amours avec la petite Rose ?

FRUCTUEUX. Encore... mes... mes amours.

Credié... (// prend larorbeiUc sur la lable à ouvra, e, ei la tourneet la retourneenparlanf. )

HORTE.NSE. Allons! finis! tu vas encore casser quelque cho-e. {L'amenant prè.i du guéridon et lu< montrant une chaise. ) \ssic Istoi là, et réponds-moi. fusais bien que je me suis mis dans l'esprit de te marier avec la ch;tnvricre, que j'ai laissé deveoi la protégée du baron, pour n'avoir pasl'airdetoui lui refuser à ce pauvre liouime! \lais elle, elle est bien sûreden'épouserqueriiommeqirt'llevou Ira!

Eh bien, coiiimence-t-elleà t aimer un peu?. .

FRUCTUEUX, qui pendant ce^ mois a détourné la (êlf et s'est emparé d'une tasse sur le guéridon. Mais, uni cousine...

HORTEXSE, lui ôtfint la tasse des mains. Laisse-donc ces tasses! parle les bras croisés!

FRUCTUEUX, croisant ses bras. Mai>{, ma cousine, Caloubetlui fait la cour drû comme grêle, à la fu'urr^ losière, er...

HORTENSK. Klie m'a confessé ne pas pouvo r le souffrir ! sans çi, est-ce que j'aurais encouragé Galoubet? Mais quant à toi...

FRUCTUEî X. Quant à moi, j'aime autant qu'elle ne m'aime pas, parce que si elle m'aimait j'en fe-ais une malheureuse.

HOUTEINSE. El comment?

FRUCTUEUX, reprenant la tasae. Vu que, moi en aimant une autre, je ne l'aimerais pas, elle qui m'aimerait !... J en ferais une malheureuse !

HORTENbE. Quelle autre aimes-tu dionc?

FRUCTUEUX. Quelle autre! mais, mais, mais, vous ! femme sans pitié !

HORTEiNSE. Encore!

iRUCruEUX. Toujours! soir et malin, semaine et dimanche, é é comme hiver, c'est vous qu' j'aime d'un amour à ne plus manger du tout ! . . . C'est plus fort que '«loi, que vous, que tout .. J'en moirrai!... {Jl bnse entre ses mains la tasse quil a reprise)

HOKTENSE. Là ! je savais bien que lu briserais quelq je chose.

fiWJCTUEix, pleurant. Etmon cœur, donc!

mon cœur ! il est en bien plus petits morceaux . (// va pour reprendre une autre tasse.)

HORTENSE, le prenant par la main, Ote-toi de là, et viens linir de dîner.

FRUCTUEUX, se dégageant. Je. n'ai plus filin, et je veux m'expliquer contre vous... Le baron vous attend, ça m'est égal! Vous l'avez habitué à bien jiu'.ie chose, ce vieux homme, malgré ses coières!

HOiM'KNSE. Fructueux !

FRUCTUiux. Fructueux tant que vous voudrez! Si vous ne m'écoutez pas ici, je vous manifeste mon amour à lable, rlevantle baron, le maire, le noiaire et les fl mdrins qui vous servent ! Je sui^un homme révolté !

HORTENSE. Mais que pouvez-vous donc avoir à me dire?

FRUCTUEUX. Ah ! vous me privez de votre tutoiement! soit, ça sera mon tour. Écoute, Catherine, il y a dix ans... [A ces mots Morte n se fait un mouoement, puis prend une chaise près de la table à ouornge'^ FruC' tueuT s'assied à ses pi^ds sur un tabouret en reprenant.) Il y a dix ans, i étais bien la plus belle fille d'ici, fraîche, aimable et fine comme un avocat ! Tu coiff lis ta patronne sainte Catht^rine, tout volontairement J'avais dix-huit ans, moi, et trois vaches à garder, dont la plus jeune c'était (ùatheau, une belle laitière toute blanche! Je t'aimais !.. . je te le dirais, lu me laissais dire et nous riions tous les deux! Tiens, vois-tu, je ne serai pus jamais heureux comme ça ! Voilà qu'un jour tu me dis que tu veux l'enirer en condi ion, partir pour Paris. Crédié, c'jour-là était la fête de notre commune; mais j'y étais comme à un enterrement, l'enterrement de? mon cœur... (Court silence.)

HORTENSE, presque émue. Pauvre garçon î

FRUCTUEUX. Tu es partie... Catherine.

Depuis, on a été huit ans san> recevoir de les nouvelles. Voirement, on t'avait oublié ^.. hors moi qui parlais de toi avec Gathean, mais on l'a vendue. Je suis doîîc resté seul au grand air, avec ta figure dans le fin fond de moimême, et i'aim;*nt encore plus,jecrois, de loin qued'près. ..Crédié! y a pas di remède, vois-tu!

IIORTEXSE, se levant tout à coup comme pour s'arracher à sa rêverie. Fructueux, mon ami, tu oublies que le baron m'attend.

FRUCTUEUX. Bah! quand le baron est à table avec son ami gourmand, monsieur le maire, il n'attenl plus personne, et il ne pense plus à rien, c't'homme ! Vous le savez bien ! Kt puis (tirant sa montre pour regarder V heure) il n est pas tard!... [Au lieu de replacer sa montre, il la garde dans sa main et ne cesse de jouer avec elle dans la suite d". la scène.)

HORTENSK. Eufiu?. ..

FRUCTUhUX. Kiifiu, un beau jour d'il y a deux ans, voilà que vous r'voilà dans ce village, avec un baron dont vous êtes ba-

ronne, flainblante, musquée, plus grossière du tout! et parlant mieux à vous seule que tout le conseil municipal. Vous achetez ce petit château et vous y recevez les autorités; vous m'embrassez la première comme par un bon r'venez-y du temps de nos vaches; vous achetez, pour me la donner, la maisonnette du Clos-Fleury; vous m'habillez comm»^ un préfet, vous me faites pincer la bouche en parlant qu'j'en ai la langue roaladt-I... Au lieu d'ma pipel... vous me faites fumer du cigare...

HORTENSE. Tu vas casser ta montre !

FRUCTUEUX. Les habits, les leçons, les étiquettes , ça n'est pas fait pour miâ, c'est trop grand pour ma taille ou trop petit ! A moi, il me fa lait mes vaches , mes prairies, et vous ! Le bon Dieu m'avait pris mesure peur ça !

HORTFNSE. Tu vas casser ta montre !

FRUCTUEUX. Et par ainsi , pour moi, plus de Catherine ni de Caiheau ! des salons où j'étouffe ! où j'ai envie de pleurer, et adieu le grand air qui sèche les larmes!... C'est delà férocité, je vous dis ! et ça me donne des rages 1 à vous étrangler ! (Il brise m montre.)

HORTE!\SE. Là ! ii a encore cassé sa montre ! Ça en fait quatre î

FRLCTUEUX, san.s l'écouter. Prenez le cousin Galoubet, instruisez Galoubet, favorisez Galoubet, faites-en un porte-manteau pour tout ça {il montre ses habits), et un mari pour la Roj^e; donufz-lui une montre si vous voulez, mais au nom du bon Dieu tout puissant , aimez-moi , Catherine , aimezmoi! ..

HORTENSE. Mais, malheureux , tu veux donc me faire manquer à mes devoirs envers le baron !

FRUCTUEUX. Ta! tal tal ta! L*aniour y voit sans lunettes, nous nous doutons peutêtre bien de ce qui en est !

HORTf^NSE, un 'peu troublée. Hein ?

FRUCTUEUX. Suffit! aimez-moi d'abord et je trouverai de l'esprit pour arranger le reste. Sinon, en si vous voulez toujours me faire épouser la miguoie. ..

HORTENSE. Que fe: as-tu?

FRUCTUEUX. Je lâche mes beaux habits dans un co-n , je vous rends la clef de ma maison et j'm'en vas garder les vaches dans un autre pavs !

HORTENSE, à part. Et la petite bien dotée épouseraii quelqu'un que je ne mènerais pas!... non! non !

FRUCTUEUX. Répondez donc, manvaise?

HORTENSE. Eh bien, écoute, Fructueux, je veux bien t'aimer...

FRUCTUEUX. Avec amour?

HORTENSE. Peul-être; mais, attention! il ne faut pas te jeter en travers de mes idées,

même quand tu ne les comprendrais pas, et il faut me prouver que tu peux charmer une femme.

FRUCTUEUX. Et quelle preuve...

HORTENSE. Il faut séduire la Chante-toujours.

FRUCTUEUX. Je l'abomine et elle m'haït !

flORTEiNSE. Je ne te demande que de lui parler d'amour... Tiens, comme tu m'en parles quelquefois... •

FRUCTUEUX. Mais justement, c'est parce que...

HORTENSE. Figure-toi que tu me parles, à moi ; je te dis que ça aura pour toi le même effet!... Vois-moi à travers la chanvrière, sois absolument avec elle et sans retard, comme tu serais avec moi...

FRUCTUEUX. Et vous m'aimerez?...

HORTENSE, entrant à gauche. Tu le verras!...

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