SCÈNE IV
FRUCTUEUX, puis LÉOPOLD, puis ROSE.
FRUCTUtux. Avec quel air elle m*a dit ça !... Elle avait comme un feu de joie dans l'œil ; oui, mais les feux de jo'e ça ne dure guère ! C'est égal, elle a eu tort de me regarder tellement. .. parce que. .. crédié ! crédié ! Y a pas de vétérinaire qui me guérira jamais de ça!... Pour lors, chanvrière, ma mignote, liens bien ton cœur à deux mains, j'vas l'écarbouiller... tu vas voir !
LÉOPOLD, entrant par le fond. Je suis ici chez monsieur le baron de Chastel?
FRUCTUEUX. Oui, monsieur, mais... (A part.) Il a plutôt l'air d'être chez lui!...
LÉOPOLD. Mais?... quoi donc, mon ami?
FRUCTUEUX, à part. Comment Galoubet l'a-t-il laissé arriver jusqu'ici?
LÉOPOLD. Eh bien, ne voulez-vous pas m'annoncer?
FRUCTUEUX, sans Vécouter, à part. A-t-il l'air d'être à son aise dans bcs habits, celui-là î...
LÉOPOLD. Faut-il que je vous traite comme cet insolent garde (hampêire <|ui là, tout à l'heure, voulait me barrer le passage?...
FRUCTUEUX. Gc.loubet?
LÉOPOLD. Hein?
FRUCTUEUX. Legarde champêtre Galoubet!
LÉOPOLD. Galoubet , soit ! je n'y vois point d'obsiacles ; sachez que j'ai pris Galoubet d'une main par le cou, de celle-ci, et que de l'autre...
FRUCTUEUX, riant. Ah! ahl ah! c'est joliment bien, ça !
LÉOPOID. N'est-ce pas! Eh bien, attendez, je vais vous expliquer ça sur nature... m anima ..
FRUCTUEUX. Pas d'io jures, monsieur I (/i( reciile en voyant Léopold s'avancer sur lui.)
LA CHAINVRIEKE.
LÉOPOLD. Eh bien ! voulez-vous prévenir votre rriaîrre que...
FRUC TUiux. Mon maître ! Vous croyez donc parler l*à un domestique 1...
LÉOPOLD. Seriez vous un seigneur des environs, et aurais-je...
ROSK, chantant au dehors.
Air : De la chanson du petit mousse, (F. David.)
PKEMIEK COUPLET.
Petits moineaux avides, Gentils voleurs de grain, Qui dans la chénevière Vous donnez des festins ;
Laissez le chanvre, Quand son grain devient grand,
Le chanvre apporte Du pain aux pauvres gens!...
LÉOPOLD. Tiens! quiest-cequichanteainsi?
FRUGIUEDX. C'est Rose, Rose aux grands yeux, la Chante-Toujours, lamignote, la cUadvrière, celle qui va-z-être rosière à la fêle d' l'endroit.
LÉOPOLD. Rosière ! Il y a donc encore des rosières?...
FRUCTUEUX. Y en avait p'us, faute de... y en avoir ! . . . C'est monsieur le maire qui a réveillé çà. Not' maire d'ici est un ancien monsieur qui s'ennuyont dans sa mairie ; il s'est ingéré de couronner des rosières ; c'est l'occasion d'un grand dîner, et il aime ça!... Et puis, on ne leur demande plus tant d'efforts à ces pauvres mignoles.. . Pourvu qu'elles soient sages et gentilles et qu'elles n'aient qu'un amoureux, un futur, crac! les voilà rosières.. . Mais nous bavardons là comme des grenouilles avant la pluie, et ma cousine. ..
LÉOPOLD. Ah! oui-dài... cette Rose-là a une voix d'une douceur...
FRUCTUEUX. Eh bien ! quequ'ça vous fait sa voix ?
LÉOPOLD. Ça méfait infiniment déplaisir!
FRrCTUEUX. Mais c'est pas moins une ch'tilue créyature que celte Rose, une sans cœur, une folâtre, uneoriie, une être répugnan«e... {Rose paraît, très-jolie et tresfruîche, dans un costume pauvre et piitoresque, son corsage de groi^se toile lui laisse le cou et une épaule à l'air.)
FRUCTUEUX. La voilà î ( A part. ) Bon ! j'oublie ce que j'ai promis! (A Léopold.) Je l'adore ! C'est ma future femme î...
LÉOPOLD. Hein ? *
ROSE, S avançant sans les voir jusque sur le devant de la scène et reprenant.
Votre plume si douce Vous fait pour tous les jours Un habit des dimanches.
Et vous chantez toujours I Laissez le chanvre !..
• Léopold, Rose, Fructueux,
Quaud sa feuille grandit.
Le chanvre donne Aux pauvres des habits.
LÉOPOLD. La singulière fille!...
ROSE, se reiourt'ant. Salut, monsieur!... [A part.) Ah! mon Dieu ! c'est c' gentil monsieur qui dormait hier sous les noyers !
LÉOPOLD. Salut, petite Ros^» ! Bonjom-, la bien nommée ! [A lui-même.) Une vraie rose sauvage! Vlais rien ne doit me faire oublier ce qui m'amène ici! (A Fructueux.) Vous ne voulez donc pas m'annoncer à monsieur de Chastel?...
FRUCTUEUX, prenant avec colère ime pelote de colon dans la corbeille à ouvrage. Monsieur, je ne suis pas-t'-un domestique... C'est moi qu'on appelle Fructueux G iraud, et je vous ai dit que M. le baroti ne f ecevait persanne.
LÉOPOLD, avec colère. Encore !... (Stcalniantet tirant une carte de son portefeuille.) ï» nez, veuillez seulement avoir l'obligeance de faire passer mon nom à monsieur de Chastel. Je crois qu'il me recevra.
ROSE, avançant entre Léopold et Fructucux, et prenant la carte de l\in et la. pelote avec laquelle joue l'outre; à Léopold. Pardonnez-moi , monsieur ! ( Bas à Fructueux.) Fructueux, quittez -nous là! J'einpécherai bien c' mal venu d'aller plus loin i {Bas à Léopold.) Laissez-moi faire!
FRUCTUEUX. Je vousobéis, mignote î ( Bas.) Car je vous aime bigrement luoi. [Haut.) Mais répétez bien à monsieur que je ne suis pas t'un domestique... [Avant de rentrera gauche et montrant Rose.) Crédié î peut-oa trouver ça gracieux !.. .