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CHAPITRE XV

L'aspect général du pays n'offrait rien que de misérable et d'attristé : des maisons chétives, des églises ne s^ouvrant plus à cause de leur mauvais état, des routes abandonnées^ des champs incultes et des châteaux en ruines, tel est le tableau. De ces vieilles constructions féodales si solides et si puissantes, il ne reste plus que des débris imposants. Cliaijae année qui s'écoule renverse un pan de muraille, brise un j)ignon^ ébranle un pilier, troue et disjoint la plate- . ibrme des donjons qui s'effondrent. La loi défend qu'on les répare. Les édits de Richelieu sont toujours en vigueur et Richelieu , en même temps qu'il balayait et décapitait la noblesse^ avait fait défense absolue non seulement de relever les anciens châteaux, mais d'en construire de nouveaux avec ponts-ievis, grosses tours, braies et fossés. Ce ne sont plus à présent que de petites tourelles surmontées de gu'ouettes qui annoncent les maisons nobles. Ces masses de pierres croulantes ne disent plus rien, n'abritent plus rien^ et pourtant le peuple des campagnes, opprimé encore par les droits féodaux, voyant dans ces

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débris les vestiges de l'antique tyrannie , y viendra chercher dans des jours d'ivresse et de triomphe^ les derniers écussons à briser.

Angoulème n^était plus la cité comtale, hérissée de bastions et assise loin des grandes routes sur son rocher. Elle était en communication directe avec le Périgordet le Limousb^ et la route de Paris à Bordeaux^ qui tournait maintenant au pied de la colline^ traversait trois de ses Êsiubourgs. Ses parapets^ ses créneaux sont détruits^ ses portes viennent la plupart d^étre abattues, La place forte n'existe plus. Une ville nouvelle commence à s'élever sur les décombres de l'ancienne. Les mes se redressent et s'élargissent^ les cimetières disparaissent^ les dépendances du château, parc, prés, terrasses et jardins qui prenaient un bon tiers de la ville^ sont démolies, nivelées, morcelées et vendues. Des halles, un marché, un théâtre, une promenade publique, tout un quartier se construit sur remplacement qu'elles occupaient. L'administration apanagère allait rendre un dernier service à la popu-* lation, en démolissant le château. Elle n'en eut pas le temps. 89 sonna, et bientôt la fuite du comte d'Artois à l'étranger fit passer la régie des biens dépendants de l'ex-apanage aux mains d'une nouvelle administration qui, malheureusement, n'acheva pas la destruction de cette ruine inutile.

Angoulème comptait, en 1789, douze à treize mille habitants, distribués dans douze paroisses. Les églises, les chapelles abondaient. Il y avait, en outre, Tabbaye des dames de Saint-Ausone, transférée depuis Louis

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XIII àBeaulieu; un coufent de jacdiins^ un couvent

de cordeliers, et l'abbaye de saint-Cybard aux trois quarts détruite et déserte de moines. Il y avait des carmélites, des capucins, des dames de l'union chrétienne , des tiercelettes , des bénédictines ^ des ursulines, des cannes déchaussés, des prêtres de la mission et un séminaire dirigé par les lazaristes; et à travers ce peuple de religieux, de diacres, d'archidiacres, de chanoines, de doyens, de prieurs, de bénéficiers^ à travers tous ces costumes des congrégations, noirs, blancs, bleus ou bruns, passaient des volées de jeunes abbés portant le rabat blanc, la soutane violette relevée de boutons d'or, jouant avec les femmes et courant les spectacles.

L'Évèque était baron de la Peyne, de Touvres, de Vars et de Marsat. Ni lui ni ses gens ne payaient de droit d*entrée dans la ville.

En dehors du clergé qui formait une partie nombreuse de la population, il y avait le personnel des deux advTiinistrations royale et apanagère, une armée de sous-intendants, de fermiers, de procureurs, d^inspecteurs, de vériîBcateurs, de greffiers, de commis et de sergents, tous habiles à vivre sans autre travail que de piller ceux qui travaillaient. 11 y avait la magistrature^ portant Tépée et roulant carrosse, grosse bourgeoisie achetant ses titres et singeant les nobles. 11 y avait la vieille noblesse, très arrogante et très pauvre, dont le nom dominait tout; des gentilshommes insouciants, frivoles, dédaigneux, poussant 1 insulte envers le roturier jusqu'à refuser de croiser Tépée, grands

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chasseurs et joueur» effrénés, cherchant un moyen d'eûstence dans les dés et dans les cartes^ ou noums aux dépens de la nation. 11 y avait le bourgeois rentiw poudré à blanc, allant et venant dans les rues, sur les places publiques^ la canne au poing, vêtu de Thabit moucheté, la culotte smfrée, deux cordons de montre flottants sur chaque cuisse, des bas houe de Paris mêlés de vert, et ayant aux pieds des souliers à la d'Artois, dur, égoïste et vivant bien, affectant du mépris pour le bourgeois campagnard à côté duquel il se serait cru déshonoré de s*asseoir dans un comice.

En résumé, nulle industrie dans la ville; rien que des boutiques de petits marchands, quelques orfèvres, des barbiers, des perruquiers, des fournisseurs venant à la suite des familles riches. Au-dessous , les gens de métier et les journaliers, sans appui, sans protection, livrés à la plume de rimissier et s'attroupant^ de nuit, à main armée, pour tenter de passer en fraude les denrées nécessaires à leur subsistance. Le faubourg de FHoumeau, jadis le centre du travail et des affaires, aujourd'hui était muet, sans mouvement et sans vie. Nos filatures réduites à huit, de plus de trente qu^elles étaient autrefois, touchaient presque à leur anéantissement; nos entrepôts d'eaux-de-vie, de sel et de fer, nos fabriques de papiers, de cercles, de futailles et de merrains , toutes nos industries succombaient coup sur coup, Targent ne se trouvait qu'à gros intérêts, tandis que la ville, en proie à la disette, sollicitait en vain labolition des droits de minage; en revanche, depuis 1758, le gouvernement frappait tous les six

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ans la 'commune d'une taxe de 32,000 livres pour rentrée des comestibles et des objets de première nécessité^ taxe exorbitante qui retombait sur les pauvres et sur les gens de fortune médiocre dont les

familles plus nombreuses que celles des riches faisaient aussi plus de consommation. Cela s appelait un dm gratuit, il devait finir en 1782 , mais en 1782 on Tavait renouvelé encore pour six aunées, en se contentant de répondre aux plaintes de l'échevinage que par une faveur de sa Majesté, la province d'Angouinois continuerait à jouir de la liberté du commerce du sel, de sorte quen 1789 il se percevait avec deux sols par livre en sus,, sans qu'il eut paru ni loi ni arrêt du conseilqui autorisât cette perception. La municipalité du reste humblement soumise aux volontésdes intendants^ n'avait plus ni cousistance ni autorité morale. Le peuple, humilié de n^avoir aucune part à la vie publique et lassé de respecter un corps qui n'avait pas la force de soutenir résolûment ses droits, * &isait entendre à tous propos des murmures et des cris irrités comme ceux-ci : dans notre administration municipale^ tout est illégal^ soit dans 1 élection que les olBciers font entre eux^ soit dans la distribution des revenus de l'hôtel-de-ville^ soit dans l'emploi des deniers publics dont ils ne rendent jamais compte à la commune. Nous demandons que, tous privilèges pécuniaires supprimés^ la municipalité soit rétablie dans son ancienne forme, et qu'elle soit composée des plus notables personnages de la ville et par l'eiïeL des élections libres de tous les corps*

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Contre les juges et contre Torganisation judiciaire^ son ressentiment longtemps excité, longtemps contenu, au dedans de lui-même, s'exprimait maintenant avec autant de fougue que de justesse et d'amertume. La justice était inaccessible au pauvre* Les conflits de juridiction, la multitude des ressorts qu'il fallait subir avant de pouvoir obtenir un jugement définitif^ la rapadté des juges, insatiables d'argent et faciles à corrompre^ la lui rendaient odieuse. Il disait ironiquement qu^à supposer que le bon droit ne succombât pas^ il était assez difficile de trouver un moyen de n'être pas ruiné en gagnant son procès^ et il ajoutait qu'acheter unediarge^ c'était acheter le droit de ran<^nner le public. Avec quelle facilité ne recevait-on pas aux places déjuges ? 11 importait peu que celui qui voulait obtenir un oiAce eût terminé ses études, et qu*il eût ou non Tâge convenable et les qualités nécessaires pour Pexercer, il y avait des dispenses d'âge et des .dispenses de temps d'études. 11 y avait même des dispenses de degré de parenté qui ouvraient l'entrée des tribunaux à des hommes qui légalement n'auraient pas dû siéger ensemble. Des lettres de provision^ convenablement payées > donnaient aux incapables toutes les qualités requises pour administrer lajustice. 0 C'est le plus grand et le plus dangereux des abus, s'écrie Souchet dans sa coutume d'Angoumois ; dès son installation un juge a le pouvoir de décider de l'honneur^ de la vie et de la fortune des citoyens^ et tous les jours on reçoit pour ofllciers des hommes qui n*ont aucune idée de l'état qu'ils embrassent. » Eu vérité.

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en était^il beaucoup qui connussent les règles de la justice et qui se soumissent strictement à l'obligation de les suivre ? Gen'était> à tous les rangs^ que magistrats et praticiens qui abusaient de leurs charges et fomentaient et perpétuaient les procès pour multiplier leurs profits. Quel effroi n'inspiraient pas les tribunaux criminels jugeant sommairement après une enquête secrète^ enlevant à T accusé le droit et les moyens de se défendre et n'accordant la faculté des preuves qu'à l'accusateur ? On ne Uûuvait que contradiction^ inhumanité et cruauté dans la loi. Jamais une peine proportionnée au délit, toujours des supplices atroces que repoussaient à présent les mœurs de la nat ion^ si heureusement modifiées par les lueurs de la philosophie; toujours des châtiments barbares empruntés à des temps reculés^ et laissés à la discrétion de juges passionnés^ ignorants ou pleins du monstrueux fenatisme de la jurisprudence. Cette législation, implacable et fausse^ achevait en outre de consacrer l'inégalité sociale; non seulement elle n'établissait aucune proportion entre le délit et la peine^ mais elle créait des distinctions entre les crimes du noble et ceux du roturier ; elle avait pour tous deux des châtiments différents^ procurait à Tun une mort distinguée et le décapitait sans le déshonorer^ tandis qu'avant de le tuer, elle infligeait à Tautre, en signe desonignouuuie native^ des peines honteuses et qui étaient un perpétuel outrage à la nature humaine, telles que le fouet, la marque et le carcan. Il n'était si mince délit pour lequel les femmes mêmes ne pussent être battues de

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verges en place publique et flétries d*un fer chaud

appliqué sur l'épaule. L'humiliation suivait sans trêve et partout le roturier. Il est vrai de dire qu^assez souvent on le traitait comme un grand seigneur^ et qu 011 l'emprisonnait saiis luotil'^ comme suspect, sur une lettre de cachet. Joignez à cela les délations secrètes encouragées par la législation et faisant que chacun tremblait pour sa sûreté personuelle.

Quant aux moines y aux gens d'église , abbés , prieiii s , hénéficiers et antres oisifs cumulant les honneurs, les immunités, les pensions et les rentes^ le peuple les méprisait. Depuis un siècle, depuis la révocation de l'édit de Nantes, le haut clergé ne s'était signalé que par sa cruauté froide^ la dépravation de ses mœurs et son avidité. Les congrc<j;ations étaient regardées comme autant de régiments ultramontains qu'il fallait disperser, sans exception. Grâce à elles nous n'avions plus d^écoles : « une génération et demie de citoyens était frustrée des lumières dont plus que jamais on connaissait Futilité. » Cependant l'esprit démocratique s'était éveillé dans toutes les villes. L'activité, l'audace, la haine du despotisme régnaient au plus haut point dans nos communes protestantes ; cent ans de persécution religieuse avaient fortement trempé le caractère de ces populations. Moutbrou, La Rochefoucauld, Montausier, Ruffec, Montignac^ Confolens, Jarnac et Cognac luttaient avec une fierté intrépide contre les prétentions surannées des chapitres, des prélats et des gentilshommes, et sans cesse en révolte contre une servi-

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tilde outrageante, leur contestaient au nom de l'égalité qui devait régner entre tous les citoyens^ et leurs privilèges et leurs droits féodaux désormais insoutenables^ et la domination qu'ils voulaient s'arroger encore sur les consciences. De quelle mâle et vigoureuse ardeur elles attaquaient la gestion infidèle et oppressive des ministres et des intendants, les vio^ lences du pouvoir arbitraire^ et le noir despotisme des prêtres qu elies montraient martyrisant la France, ruinant nos industries^ jetant le désespoir dans les familles et les contraignant à quitter par milliers le sol de la patrie.

Et pour dernier coup d'oeil , entre les trois puissances de la ville, l'éveque , le maire et la sénéchaussée, c'était une guerre sourde^ constante^ souvent préjudiciable aux habitants.

L'éveque disputait au maire la direction du collège et voulait la haute-main sur l'éducation. Le maire s'y refusait et le collège déclinait. C'est à peine si à cette époque il comptait quinze élèves. Les professeurs laïques^ les plus connus par leur savoir et par la pureté de leur conduite, n'appi'ochant jamais Tévêque et rebutés à tbrce de mépris , avaient fini par abandonner complètement une carrière qu'eux seuls étaient en état d'honorer. Le peuple auquel sa pauvreté fermait le collège demandait en grâce pour ses enfants une instruction publique et des écoles gratuites.

D'autre part^ avec la sénéchaussée, c^était à chaque instant des querelles de préséance. Le lieutenant gé-

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ûéral prétendait avoir le pas sur le maire. Le maire résistait et les disputes s^enyeaiinaient.

Voici une anecdote qui donne une idée des hommes et du temps. Le comte d'Artois^ qui allait à Bordeaux, devait passer dans nos faubourgs. Le maire ayant appris^ dans la matinée du jour où il aiilvait, (|ue les officiers de la sénéchaussée réclamaient le droit de parler des premiers^ courut chez le lieutenant général s'informer par lui-même des raisons sur lesquelles il tondait la préséance. Le lieutenant général répondit que les officiers de la sénéchaussée ayant envoyé un exprès à La Rochelle pour obtenir du prince la permission de lui présenter leurs hommages soitàRuffec, soit à son passage à Angouleme, le comte leur avait désigné THoumeau^ et qu^étant ainsi dans Tobligation de se présenter^ ils devaient paraître les premiers comme les premiers Juges de la province; que s'il s^agissait d'une entrée en ville ce serait assurément au corps municipal d'aller recevoir le prince à la porte de ville^ sans que personne pût lui disputer ce droit^ mais que dans la circonstance présente^ le prince s'arrètant au faubourg, c'était à la sénéchaussée à parler avant tous. Le maire soutint le contraire. 11 dit que la faveur accordée à la sénéchaussée ne pouvait remporter sur les ordres du ministre qui avait réglé de la Êiçon la plus précise, dans deui lettres adressées au corps municipal, la conduite que ce corps devait tenir au passage du prince ; qu'au surplus le corps de ville représentait tous les citoyens; qu'à tous les passages des princes c'était le maire qui présentait ses respects

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le premier; et que ce droit appartenant de toute ancienneté au corps municipal^ il Texercerait dès que le

comte d'Artois entrerait dans le fembourg. L'entretien finit là. On descendit à THoumeau; le maire resta dans la rue au milieu des échevins et de la milice bourgeoise qu'il fit ranger devant la maison où se tenait la poste aux chevaux ^ tandis que la sénéchaussée se retirait dans une salle de Thôtel de la poste. 11 était deux heures , on attendit jusqu à sept heures du soir. Tous les corps de la ville étaient là, intendance , élection , maîtrise , maréchaussée, communauté des procureurs, consulat. Le prince étant arrivé, et son carrosse, entouré de dragons, s^étant arrêté pour relayer, le maire s avança à travers Pescorte, et dit au prince qui se penchait à la portière : Monseigneur, les olliciers municipaux portent à vos pieds leurs respectueux hommages ainsi que ceux de la ville d'Angouleme. Le prince répondit : je vous assure de ma protection. Mais au moment où le maire parlait, un huissier nommé Crugy , s'étant approché hardiment et le poussant de manière à lobliger de se tenir un peu à côté, porta la main jusque sur la portière du carrosse pour lui barrer le passage, en annonçant d'une voix forte : Monseigneur, monsieur le sénéchal. Le sénéchal parut et adressa la parole au prince. Le prince dit ensuite : et le corps de ville? Le maire qui était encore derrière Thuissier fit un pas en avant pour répondre : c*e8t le corps municipal qui a eu le premier... — Le prince l'interrompit en disant : Ah ! c'est bon, c est

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bon. — La présentation continua, toutes les compagnies saluèrent à tour de rôle^ et^ le défilé terminé, le

prince suivit la route de Bordeaux. Il y avait avec lui dans le carrosse M. de Bourbon-Busset et deux autres seigneurs, [je maire, dressant le soir même pour le ministre qui le lui avait demandé^ le procès- verbal de ce qui s*était passé au faubourg, n'oublia pas de relever entr'autres détails ïindéceiwe de l'huissier à son égard. La semaine suivante, à son retour, le prince traversa au fi^op le fettbourg de THoumeau avant Theure qu'il avait marquée pour son passage, et fila directement sur Ruffec où il devait coucher. Le maire, dans des transes mortelles j)our ne s'être pas trouvé à temps sur sa route, dépêcha immédiatement à Ruffec une députa* tîon chargée de lui apporter les regrets et les trèsliunibles excuses du conseil municipal. Le prince accueillit le lendemahi les députés du corps de ville avec cet air gracieux qui lui était propre et dit : je conviens que j'ai eu tort, j'ai devancé l'heure, j'ai passé trop tôt. £t leur ayant promis la continuation de sa Jjienveillance^ il les cuiiij,édia pour aller à la messe. Les délégués se retirèrent après avoir protesté de nouveau de leur très-humble obéissance et de leur fidélité inviolable.

Bien qu^uo peu plus revéche, la sénéchaussée n*était pas moins pliée au respect et à la soumission. S il lui arrivait parfois de faire acte d'opposition, son opposition, si ferme et si courageuse qu'elle fut, s arrêtait ou faiblissait sensiblement dès qu'elle avait à défendre des intérêts qui ne lui étaient pas

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personnels. Après avoir signé des protestations si énergiques contre i^impôt territorial et rétablissement des bailliages, ordonné par Louis XVI, après s'être déclarés rebelles au roi et avoir demandé des garanties contre la royauté^ le plus grand nombre des officiers qui la composaient, détachés de l'intérêt commun, ne pai'donnèrent jamais à une révolution qui, bouleversant de fond en comble Tancien ordre jtidiciaire et anéantissant les privilèges, toutes les distinctions héréditaires^ les frappa dans leur vanité nobiliaire^ dans leur morgue, dans leur autorité et dans la prééminence qu'ils prétendaient conserver sur les autres classes du tiers état. Un homme qui personnifie bien cette fraction réactionnaire^ sortie du peu[)le, qui^ pleurant comme des libertés perdues les prérogatives que la constitution lui arrachait, ne fit que montrer une haine aveugle contre les principes nouveaux, c'est un de nos députés à l'assemblée constituante^ M. Joseph Roy, avocat à Angoulême, connu par son étrange conduite à la même assemblée, puis émigré, reparu en 1814, et nonmié alors aux fonctions de secrétaire général de la Préfecture de la Charente, puis conseiller à la cour royale de Poitiers, décoré de Tordre de Malte et anobli pour s'être tenu toujours sous ïenseigne de la bonne cause,

' La juridiction consulaire, bourgeoisie commerçante,

l'élection même et la maîtrise des eaux et la maréciiaussée allaient fournir au contraire toute une phalange de républicains. Un espoir immense remplissait les cœurs. Chacun pressentait « que la fin de

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ce siècle serait l'époque de la révolution la plus heureuse. Il semble^ disait^on partout^ que nous respirions clans une si flatteuse attente. » ]

Comtneat donc décrii*e les transports de la multitude ; ils tenaient du délire^ quand on sut que le roi convoquait enfin les états généraux, et qu'ému de l'état de détresse dans lequel la France était plongée, il appelait jusqu'aux plus humbles citoyens à ouvrir leur avis sur les moyens d'y apporter remède efficace et sûr. Ce fut le cœur bondissant d'une fièvre de patriotisme et de liberté que citadins et paysans s'assemblèrent en foule dans les églises transformées en clubs^ pour consigner dans detf cahiers les réformes i qu'ils attendaient, et dicter, dans un accord formida- | ble, à leurs mandataires , le serment de ne point se séparer qu'ils n'eussent obtenu satisfaction entière et assis sur des bases indestructibles la constitution qui assurerait au pays le plein exercice de ses droits et de sa pensée.

Après ces assemblées préparatoires tenues dans chaque ville, dans chaque bourgade, on se réunit en assemblée générale à Angoulrjne.

Nous sommes au 16 mars 1789. Dès le matin, la ville en fête, le bourdon de Saint-André annonçant les élections et mêlant ses lourdes volées aux cris patriotiques de la foule qui remplissait les rues et au tumulte des cloches carillonnant dans tous les clochers, le sénéchal ayant avec lui dans son carrosse le procureur du roi, le lieutenant général et son grefQer, se rendit à l'église cathédrale de Saint-Pierre où l'atten-

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daient déjà les trois ordres réunis, pour procéder à rappel successif des gentilshommes^ des membres du clergé, des délégués des communautés religieuses et des députés du tiers-état. L'appel dura trois jours. Dès qu*il fut terminé, les réunions particulières de oliaeun des trois ordres commencèrent séparément. Celles du clergé se tinrent à révèché; du 20 au 26 mars, sous la présidence de l'évêque. L*évêque, après aYoir exposé sommairement les questions sur lesquelles Tordre était appelé à délibérer , déclara consentir à l'égalité des impots et à l'abandon de ses privilèges pécuniaires, en y mettant pour condition qu(^ la dette générale du clergé serait comprise dans la dette de l'État. L^assemblée adopta la motion et inscrivit ensuite dans son cahier que, la presse étant la première cause de nos malheurs, on interdirait à l'avenir Timpression des livres contraires aux dogmes de la foi et aux principes du ^gouvernement ; que Tétat civil ayant été rendu aux protestants, il était essentiel de prévenir les malheurs passés, en ne permettant jamais le libre exercice de leur religion; qu^en conséquence la religion catholique serait seule autorisée dans TÉtat pour l'exercice du culte public ; que r éducation serait coniiée désormais à un corps ecclésiastique ; que les règlements de police relatifs à la sanctification du dimanche seraient renouvelés pour être exécutés très rigoureusement ; qu'il serait établi des assemblées synodales dans chaque diocèse pour le maintien des mœurs, de la rriiuion et de la discipline ecclésiastique ; qu'on rétablirait les conciles provin-

it

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ciaux; qu'on conserverait tous les corps réguliers existants; et qu'enfui le clergé serait maintenu dans ses honneurs et prérogatives ainsi que dans le droit de préséance au sein des assemblées où il serait convoqué.

Le cahier rédigé^ le clergé élut pour ses deux députés aux états généraux Mgr Tévêque d'Angoulême et Joubert^ curé de Saint-Martin d'-Angoulème.

La noblesse, présidée par M. de Lageard^ comte de Cherval, séuécluil d'épée, se réunit du 18 mars au 1" avril dans ] 'église des Jacobins. Le marquis de Saint- Simon l'cprésentait le comte d'Artois, qui était à la tête des gentilshommes d'Angoumois comme prince apanagiste du duché d'Angoulême. Les premières séances furent eiiijiloyées à l'appel des membres qui avaient le droit de faire partie de rassemblée et à la vérification des titres de toutes les personnes présentes qu'on soupçonnait de n'être pas de Tordre de la noblesse. MM. de Broglie, d'Asnières^ de Culant^ de Saint-Hermine et le comte de Jarnac prirent ensuite la parole. On discuta, on commenta les événements du jour, et on lut différents mémoires sur la formation des assemblées provinciales. Dans le discours que M«^ de Crussol, comte de Montauzier, prononça à ce sujet, à la séance du 20 mars, se trahit, quoique indécis et confus, un projet de décentralisation et de fédéralisme organisé contre la royauté. Son discours se résume à ceci : il est impossible de faire en Fmnce le bien qui est l'objet des espérances de la nation, tant qu'on ne renversera pas le Irône des intendants, tant qu'on ne

multipliera pas les états provinciaux. Il est deTintérèt

de chaque province, si petite qu'elle puisse être, d^avoir ses états particuliers. Toutes les provinces^ séparément adaiiuistrées, mais réunies pour la défense <3ommune de la patrie, sous lautorité du roi, composeront le glorieux ensemble de PEtat. Cependant Paris est un gou/fre semblable à cehii des enfers. On s'y ruine. Les gentilsliommes séjourneront le plus longtemps possible dans leurs terres, au milieu de leurs tenanciers. En consentant à l'égalité des impôts, à la condition de conserver leurs prérogatives honorifiques, ils se trouvent, comme par le passé, à la tête des assemblées provinciales qui votent les impôts. La hiérarchie féodale est maintenue. On se rallie autour du roi^ mais on a contre lui la perpétuelle menace du refus de 1 impôt. Tel est le projet. On insiste sur la suppression des places des intendants qui sont aussi onéreuses au peuple que particulièrement désagréMes à la noblesse. Le même dessein se trouve exprimé ça et là d*une façon beaucoup plus précise, dans le cahier qui fut dressé à la suite de ces discussions. L^article 8 prescrit aux députés de représenter aux états-généraux l'avantage qui résulterait pour la province d Ângoumois, de rétablissement d^états provinciaux particuliers et indé» pendants de tous les autres. L article 13 dit que le sacrifice momentané des privilèges pécuniaires ne coûtera rien à la noblesse d'Angoumois. Elle demande par Tai'ticle 32 le rétablissement du tribunal héraldique qui connaîtra seul des contestations qui s'élèveront sur l'état de la noblesse. Il sera établi un dépôt d'archives

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OÙ tous les litres des familles nobles serijnl enregistrés. Elle demande^ par Tarticle \A, qu aucune charge ne puisse dorénavant conférer la noblesse, et qu'elle ne soit accordée qu'à ceux présentés par les états provinciaux pour de grands services rendus à leur pays ou pour des actions d*éclat faites à la guerre, d'après la présentation du généi al de l'armée. Les députés veillei*ont surtout à ce qu'il ne soit porté aucune atteinte, directe ou indirecte, aux droits et distinctions honorifiques de la noblesse^ auxquels elle ne peut déroger sans porter atteinte à la constitution féodale. Ils re})résenterontque dans le cas uù la xniiice fournie par le tiers état serait convertie en une contribution en argent pour être employée à des ennMements libres, ou continuerait à être formée et entretenue par des enrôlements forcés^ la noblesse ne peut ni ne doit y contribuer en aucune manière, parce qu'elle est essentiellement destinée à servir le roi et à défendre la patrie, qi^'elle en fait son occupation principale, et que, dans les cas nécessaires, l'ordre entier est toujours prêt à marcher sous les noms de ban et d arrière-ban, ce qui est véritablement une milice noble toujours existante. L'article 15 veut enfin que les grades et emplois militaires ne soiept à l'avenir * conférés qu*à ceux qui auront la noblesse acquise et transmissible.

Les députés élus furent : le marquis de SainIrSimon, seigneur de la Faye^ et ic comte Alexandre de Culant, seigneur d'Anque ville.

Les réunions du tiers état commencèrent le 1$ Mars, à cinq heures du soir, dans le couvent des cordeliers, et

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se continuèrent les 21,^23 et 24 sous la présidence de M. Le Musnier^ lieutenant général de la sénéchaussée. 11 avait été pris deux jours pour la rédaction du cahier général qui fut imprimé le 21.

Ce cahiér demande Textirpation du pouvoir arbi* traire^ un roi et une constitution, la responsabilité des ministres^ l'attribution exclusive de Timpôt aux députés de la nation^ Tabolition des privilèges et exemptions pécuniaires, l'égalité des conditions sociales, la liberté individuelle, la liberté de la presse, le droit de port d'armes, la substitution des recrues volontaires aux milices, la réforme des ordonnances militaires en ce qui concerne l'exclusion du tiers état ; une législation uniforme, la liberté la plus étendue du commerce et de Findustrie, la vente des biens du domaine, un collège et des écoles gratuites, l'abolition du concordat et de certaines dispositions de Tédit de 1695.

Le dépfouillement du scrutin donna pour députés : MM. Étienne Augier jeune, négociant à Cognac; Joseph Roy, av^ocat à Angouléme ; Jean Marchais, avocat au parlement, ]u^e assesseur de La Rochefoucauld; Pougeard-Dulimbert, avocat procureur d^oilice à Gonfolens.

A cette assemblée comparurent Marchadier, Callandreau, Devars, Orsin, Loreau, Léridon,Dupuy,Lafond, Thorel, Dumontet, Deux ^ Després, Mallet, Dufresse, Barbarin, Raby, Sibilotte, Nègre, Montheil, Paulet, Laplaigne, Basque, Sureau, Tardât, Gendron, Deval, Pinasseati, Vacquier, Mallat, Duroux, Clavaud, Boissier^ Jamain, Bourrut-Duvivier , Décescaud, Matbé,

466 hk crarbutb fiBVOLirrioNirAiBB

Desplants, Fèvre, Joubert, Entiex^ Lajeunie, Huel, Memineau^ Mignot, Layialle^ Rouaanet^ Deloume, Ducluseau^ Veyret, Ranson^ Bourdier, Tourette;, Fouchier, Duval, Ckiuroy^ Chauipvailier^ Albert^ Léchelie, GaboriaUj, Desmontis, Delamain^ Besson^ Cocq, RouUet, Joyeux, Buchey, Descordes, Marot, Janet, Favreau, Sicard, Charrier, Bargeas, Yinsac, Maigrier^ Laurent, Bouniceau, Hériard, Desmazeau, Souchet, Allart, Babaud, Navarre, Bertaud, Prévost-Dulas Pinoteau, Blanchon, Gheneasac, Gilbert, Laboissière, Nivet, Guiaiberteau, Bmn et Maulde, — tous noms qui seront mêlés à rbistoire révolutionnaire*

FIN DE L'fNTaODLCTIO.N.

AngonKoie.

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