‹ La charité aux premiers siècles du christianismeChapitre 4 sur 8 · L.v cii.vniTB · texte numérisé non relu

L.v cii.vniTB

mines, une lettre de saint Cypricn, entre quantité d'autres documents, nous l'apprend. Il s'agit des mines d'Afrique : « Ils n'avaient que la terre pour étendre leurs membres fatigués de pénibles travaux ; les bains leur étaient interdits ; leurs corps se couvraient d'une saleté dégoûtante ; leurs cheveux tombaient dans un allrcux désordre ; tout moyen de sati>faire aux premiers besoins de la propreté leur était impitoyablement refusé ; ils manquaient de vêtements pour se protéger contre l'intempérie des saisons ; ils ne recevaient qu'un faible morceau de pain, autant de privations, de dilïbrmités, qui inspiraient aux païens eux-mêmes le dégoût et l'horreur (1). » « Parmi eux, ajoute le même écrivain, sont de jeunes vierges, de jeunes enfants (3). » Et à cette date presque tout le clergé d'Afrique, avec une multitude de fidèles, était aux mines. Les chaînes, les verges, s'ajoutaient aux privations et au dur labeur sous le soleil d'Afrique et d'Asie. S'ils tentaient de former une sorte d'Eglise, on les dispersait (3).

L'Eglise ne les abandonnait pas. Celle de Rome leur envoyait d'abondants subsides (!i). Diacres, sousdiacres, acolytes étaient particulièrement chargés de la périlleuse mission d'aller porter dans les mines les secours de toutes sortes que destinait aux condamnés la charité de leurs frères. Pendant la persécution arienne l'un d'eux, envoyé par le paj^e Daniase, fut pris par les hérétiques. Les mains liées derrière le dos, il fut traîné par les licteurs comme un insigne scélérat. U fut soumis h des tortures plus atroces que n'vn subit jamais aucun homicide. On lui frappa cruellement la tête avec des pieires et du plomb. En lin on le condamna aux mines pcslilcnliellcs de Phénuin où il

(i) Saint Gtph. £/i. 77.

{■j) Ibid.

{?>) El'skde, Hist. fCcc, ^ aa.

i\) Lcllrcs (le saint Di'iii^, cviquo de Cor iU-o par Eusèbo, //. H. fi, 22.

ititlio, vers iG3,

Î)arvinl dénué de tout (i). De saintes femmes bravaient es mêmes périls pour remplir le même office. Entre eux enfin ils trouvaient moyen d'exercer le ministère de charité, partageant le peu dont ils disposaient, s'affermissant l'un l'autre dans la foi, consolant ceux qu'affli^ait le souvenir d'une défaillance passagère arrachée par la torture, s'encourageant pour la vie et pour la mort.

On sait combien l'antiquité fut dure à l'enfance t C'est la cité qui se refuse à admettre les enfants débiles ou difformes, et les condamne à périr. C'est le pouvoir paternel qui, s'exerçant dès la naissance, décide de la vie et de la mort de l'enfant, et parfois la maison retentit d'horribles délibérations où la mère ose à peine faire entendre timidement la voix de la nature (2). Les filles surtout étaient victimes de ce pouvoir abusif et cruel. Toutefois les garçons n'échappaient point toujours. Les exemples fameux d'Œdipe, de Romulus et de Rémus sont présents à toutes les mémoires. Les abandons étaient chose si ordinaire que presque toute la comédie de Plante et de Térence, imitée de la comédie grecque, repose sur la donnée d'un enfant abandonné dans son jeune âge et retrouvé plus tard par suite de circonstances romanesques.

En vain les lois de quelques empereurs avaient interdit cette triste coutume ainsi que l'infanticide. Les paroles accusatrices de Tertullicn(3), et plus tard celles de Minutius Félix, non moins catégoriques, prouvent que les mœurs avaient été plus fortes que la loi. La législation de Constantin, sur laauelle nous reviendrons, témoigne que beaucoup plus tard encore le même crime était d'usage courant, n'était même pas

(i) TfléoDORET, Hist. EecL, &, 20.

(a) Terï. ApoL, 2.

(3) Mw. Fel. Apol.

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considéré moralement coinnie un crime. 0 Combien même de vos magistrats les plus intègres pour vous, écrivait Tertullien, je pourrais confondre par des re-

f>roches trop fondés d'avoir eux-mêmes ôté la vie à eurs enfants aussitôt après leur naissance (i). Vous les noyez, vous les faites mourir de faim et de froid, vous les exposez aux chiens. Ce serait une mort trop douce de périr par le fer ! » Et plus loin : u Vous exposez vos enfants, vous les abandonnez à la compassion des étrangers I »

La misère était très fréquemment la cause de ces abandons. Quelquefois on se ménageait une chance, pour les temps meilleurs, de retrouver l'enfant abandonné. On laissait auprès de lui quelques signes de reconnaissance, de menus jouets, de petits objets de parure.

L'abandon, la mort n'étaient pas le seul danger auquel était exposé l'enfant. La misère, quand le sentiment religieux ou, à son défaut, des mœurs publiques tout imprégnées de ce sentiment, ne les retiennent pas, ne connaît pas de frein dans son affolement. Aussi voyaiton souvent sur les marchés d'esclaves de malheureux pères qui, pour payer leurs dettes et échapper euxmêmes à la servitude, venaient y vendre leurs propres enfants.

Les conséquences de l'abandon n'étaient pas moins fatales à l'âme qu'au corps. Sans doute il y avait parfois des cœurs compatissants qui sauvaient les pauvres enfants, comme ces bergers qui élevèrent un Œdipe ou un Homulus. Mais le plus souvent. Plante comme Sénèque le Rhéteur, Térence comme saint Jean Chrysostome nous en instruisent, les infortunés n'étaient recueillis que pour endurer un sort pire que la mort. On voyait mtervenir le leno, ce personnage untipaliiique que les auteurs de comédie n'ont pas^iUiiiU4à-climxb^ rendre comique, tant il est odi

(i) Tkkt., Loc.

les petites filles qu'il élevait soigneusement en vue de la galanterie. Puis c'étaient les marchands d'esclaves. Enfin beaucoup étaient recueillis par d'abominables entrepreneurs qui leur crevaient les yeux, leur déformaient l'épme dorsale, leur brisaient bras et jambes, en un mot en faisaient des infirmes et des monstres, incapables de gagner leur vie autrement que par la mendicité. Bien dignes alors d'éveiller la pitié publique, ils les envoyaient par les rues et les carrefours, les portaient aux portes des temples et sur les ponts, et chaque jour l'infortuné devait rapporter a son entrepreneur la recette de sa triste industrie (i). Des parents eux-mêmes avaient recours à ces horribles moyens pour exploiter leurs proj)res enfants (2).

En l'Eglise s'alliaient la pitié humaine et la prévoyance spirituelle. Aussi l'un de ses premiers soins fut-il de sauver, corps et âme, ces pauvres petits êtres exposés à la mort et à l'infamie. Elle exnortait les fidèles à recueillir les abandonnés, à servir de pères aux orphelins. Et cette catégorie, souvent presque aussi dénuée que la première, se grossissait en temps de persécution des enfants de ceux qui avaient donné leur vie pour la foi. Double motif de leur venir en aide !

Le soin des orphelins est si souvent recommandé par l'Ancien Testament qu'il n'est même pas besoin de citer des textes. Les apôtres n'eurent garde de laisser péricliter cet héritage de charité. Saint Jacques, en son Epître catholique (3), résumant en quelques lignes l'idéal pratique de la religion chrétienne, dit : (( La religion pure et sans tache devant Dieu notre Père est celle-ci : « visiter les orphelins et les veuves dans leur affliction, et se préserver des souillures de ce siècle ». TertuUien apprend aux païens qu'une partie du trésor de l'Eglise est employée à l'entretien des orphelins

(i) SÉMÈQUEle rhéteur, Conlrov. 1. V, 33 et X, 4*

(2) Saint Jean Chjrts., In I ad Cor. Hom.y ai.

(3) Ep, cath. I, 37.

LA ClUniTK

«ans ressources (i). La charité (Hait loin de ne leur donner que le strict nécessaire, a Recherchez san» cesse avec une active sollicitude les moyens de procurer aux pauvres ce dont ils ont besoin, afin que rien no leur manque. Aux orphelins donnez ce que leurs parents^ leur donneraient, aux veuves ce que leur donneraient leurs maris (2) ». On voit par là combien hardiment ambitieuse, jusqu'au paradoxe, était alors la charité. Elle ne prétenu pas se régler selon les facultés de chacun, mais suivant les besoins du pauvre. Et ce» besoins ne sont pas limités h la conservation de la vie. Il faut s'efforcer de maintenir celui qu'a touché la mauvaise fortune dans une condition égale à celle qui lui appartenait auparavant (3). Et combien active et pratique était cette charité, combien persévérante, un autre texte nous le montre : a Si un chrétien, fdle ou garçon, devient orphelin, ce sera une belle et bonne œuvre qu'un de nos frères sans enfant l'adopte pour son pupille et le traite comme son propre enfant. Si c'est une fille et qu'il ait un fils, qu'il les unisse par un saint mariage lorsque l'ûge en sera venu (4j. » Il ne pouvait y avoir alors d'orphelinats mais on voit comme la charité privée était ingénieuse et empressée il suppléer à des œuvres collectives encore entravées.

On ne recommandait pas moins de faire apprendre aux jeunes garçons un métier qui leur permît plu» tard de gagner leur vie.

Et ainsi s'accomplissait la volonté du doux Maître qui disait : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

Non moins intéressante et exposée à tous les péril»

(l) TbRT., yl/)0/. IIXVII.

(a) Const. Ap. iv. a.

(3) V. dans Tolletner, Lfs or'ujines df la charité catholiijue p. a 10, le développcMuenl de celle belle pensée,

(4) Const. Apoit. 4, 1.

3% lA CHàaiTÉ

que le» orplielins el les enfants abandonnés était la catégorie des veuves. Le veuvage fut de tout temps pour la femme une situation moralement et souvent matériellement délicate et difficile. Mais, dans l'anticjuité, elle l'était assurément plus encore que de nos jours. L'adage brutal « malhewr aux faibles » s'appliquait à elles comme aux enfants. La spoliation célèbre de la famille de Démosthène restée privée de son chef et de son défenseur naturel, et qui donna occasion au futur orateur de révéler pour la première fois son génie naissant, en est un exemple fameux (i). Au temps des persécutions les veuves et les orphelins se multiplièrent.et comme la confiscation des biens accompagnait ordinairement la condamnation à mort, leur sort était doublement misérable. Plus tard encore, quand l'anarchie qui marque la fin de l'empire romain eût renversé la puissance des lois, le domaine de la veuve était une proie marquée à la cupidité envahis* santé des riches et des puissants. Une noble naissance, de hautes alliances, n'étaient même pas une garantie suffisante contre leur effronterie. La propre mère de saint Jean Ghrysostome nous en offre le témoignage. Mais bien d'autres Pères de l'Eglise, saint Ambroise, saint Grégoire, en particulier, reviennent si souvent sur cette question, qu'on ne saurait douter de l'étendue et de la fréquence des abus. Le fisc même rachetait sa faiblesse à l'égard des puissants par ses exigences brutales à l'égard des autres. Alors les évé^ues se montrèrent partout les zélés défenseurs du droit des opprimés, et des veuves spécialement.

Mais l'Eglise n'avait pas attendu les temps troublés pour étendre sur elles sa protection. Nous la voyons s exercer dès les premières années de la prédication des apôtres et elle ne cessa pas depuis, 11 n'est pas un Père de l'Eglise qui ne recommande la charité et la protection envers les veuves comme des plus essentielles.

(i) Con$t. AposL 4, •

LA CIIAIUTÉ 33

Dès le temps des apôtres elles furent donc particulièrement favorisées, comme le prouve, entre beaucoup d'autres traits des Actes et des Epilres, l'iiistoire de cette femme, veuve elle-même, que ressuscita saint Pierre. Toutes celles qu'elle avait secourues l'entouraient, rappelant les manteaux et les vêlements qu'elle confectionnait pour ses sœurs en veuvage et moins favorisées qu'elle-même des biens de la fortune (i).

L'Eglise ii'avait pas seulement pour elles de la bienveillance, mais des égards et de la considération. Saint Ignace et le? Constitutions apostoliques s'accordent à dire qu'il faut les honorer comme « les autels du Seigneur » (3\

Aussi constituèrent-elles dans l'Eglise un ordre à part, à la suite de? diacres et des diaconesses, au rang des vierges, des solitaires et des continents. Les conditions exigées pour faire partir de cet ordre étaient rigoureuses. Elles devaient être âgées d'au moins soixante ans. « Leurs bonnes œuvres devaient rendre témoignage d'elles, si elles avaient bien élevé leurs enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds aux saints, fourni aux besoins des misérables, recherché l'occasion de faire toutes sortes de bonnes œuvres (S). »

Cet honneur que le christianisme rendait aux veuves n'était pas seulement une charité. C'était une sorte de réhabilitation. D'après les mœurs juives, en effet, le veuvage, comme la stérilité, entraînait pour la femme une sorte d'infériorité, de déchéance. Il n'en allait pas beaucoup autrement en Grèce ou h Rome. Etc'estceque marque Terlullien lorsqu'il écrit : a Autant ces deux noms (de veuve et d'orplielin) sont destitués de tout secours humain, autant notre Père à tous s'attache h nous les montrer comme placés sous la

(i) Dkm. Contre ses tuteurs.

(a) Actes, 9, 39.

(3j Saint li;?iAr.B, Fpist. od Miuines. — Const. op. a, 26.

protection spéciale de sa miséricorde divine (i). » Faisant partie du clergé, les veuves âgées acquéraient ainsi de véritables droits à être nourries, comme tous les clercs, aux frais de la communauté. Mais il n'était pas nécessaire de faire partie de l'Ordre pour être secouru. Toutes les veuves méritantes étaient l'objet d'une sollicitude constante de la part des évêques (a). La perspective d'être un jour agréées à l'Ordre devait d'ailleurs leur être un puissant stimulant pour persévérer dans la vertu. S'il faut en croire de multiples passages des Pères, et nous ne saurions douter de leur témoignage, on doit reconnaître aussi qu'elles-mêmes donnèrent trop souvent, tant à ceux qui les dirigeaient qu'aux fidèles qui les secouraient, lieu d'exercer la vertu de patience. A ceux, en particulier,qui avaient pour mission de répartir les aumônes et d'adresser les pauvres aux particuliers. Non seulement on est contraint de multiplier les prccaulions pour éviter leurs indiscrétions, mais des plaintes retentissent contre elles sans interruption. Le mal n'était pas de fraîche date quand saint Jean Chrysostôme stigmatisait les réclamations continuelles de quelquesunes d'entre elles, leur gourmandise, leur fainéantise, leur mutuelle jalousie (3). Saint Paul n'en laisse guère moins entendre dans les instructions qu'il donne à Timothée à l'égard des diaconesses (4). Aussi n'hésitait-on pas à exclure celles qui se montraient ou indignes ou par trop exigentes (5).

Heureusement pour l'honneur de leur sexe et du nom de chrétienne, toutes ne tombaient pas sous le

(i) Saint Paul, Ep. ad Tim. ch. v ; cf. Const. Apost. 3, i ; 8, 25.

(2) Teivt. Ad no?, t.

(3) Saint Justin, Apol. a ; Saint Jérôme, Ep. ad Fur.; Saint Gypriem, Ep. 2, Ep. 36.

(4) Saint Jba.m Chuys. Hom. III in til ; Saint Jkroub ; ep. xn, 2. Const. Apost. 3, 7 ; 3, la ; 3, i3.

(5) Saint Paul. Ep. i ad Tim. ch. v.

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coup (le Icls rcpro(liC3, et le livre d*Or de l'Eglise s'est enrichi du nom de plus d'une veuve. Qui n'en pourrait citer dans le seul cercle d'élite dont saint Jérôme fut à Uome le père et le directeur ?

Les prescriptions qui les concernent sont étroites et sages. On leur reconunande de garder la maison, de s'abstenir des conversations frivoles, des commérages, de se livrer assidûment au travail des mains (i). Enfin l'Eçlise, ingénieuse à encourager la vertu par l'exercice de la cliarilc, à tirer parti de toutes ses ressources pour multiplier le bien et étendre son action, ne négligeait pas de mettre à profit les qualités inhérentes à la î'eiiune : le dévouement, la pitié, l'abnégation, qui font d'elles les visiteurs des pauvres par excellence. Aussi cette tâche toujours pénible, souvent ingrate et décevante, leur était-elle particulièrement attribuée. On les employait à soigner les malades « et la maladie devenait amsi une uoun elle source d'aumône(jj ». Elles étaient les auxiliaires actives du diacre, ses intermédiaires, et, sous le nom de diaconesses, ses infatigables collaboratrices. Ce litre privilégié était la plus belle récompense à laquelle pût aspirer une veuve sainte et expérimentée. Aucune femme ne devait approcher du diacre sans être accompai^néo d'une diaconesse (3). Ce détail montre quelle confiance l'Eglise mettait en ce» saintes femmes éprouvées à la fois par le malheur et par un long exercice de la bienfaisance.

Tout cet ensemble deprcscriptions à l'égard des veuves, celte organisation de leur orme, cette sévérité envers toutes et cette lari^e |.nrt d'hoimeur accordée aux plus méritantes, cette pré>ONan':e qui fait tirer à beaucoup d'entre elles leur subsistance de l'exercice m^me des vertus les plus couNenables à leur sexe, est assurément

(1) Saint JéivÙMK, hc. cil.; cf. Ilom. 30 in I Ep, ad Cêr, Const. Apost. 7, fi.

(2) Const. Apost. 3, 5 ; 3, (> ; 3, 7,

(3) Saint Jkr6mb, £*/>. 13, a.

un des plus beaux exemples de la clairvoyance, de la lermeté, de la charité, et, ajoutons-le, du haut sen^ pratique de l'Eglise aux premiers siècles.

Enfin la charité chrétien ne, outre ces catégories particulières de malheureux, s'étend sur tous les misérables» quels qu'ils soient; esclaves vieux et perclus, comme ceux

3ue leurs maîtres barbares abandonnaient à Rome ans l'île d'Esculape, sur le Tibre, comme les infirmes, les malades, les vieillards, les mendiants de toute origine. Elle discernait d'ailleurs entre toutes ces clientèles qui faisaient appel à sa générosité, et ne traitait pas avec une égale mansuétude les pauvres honnêtes et dignes et les professionnels de la mendicité. A ceux-là elle recommande d'abandonner en passant une légère aumône, et c'est tout. Elle se met aussi en garde contre les faux naufragés, les prétendus nobles ruinés, les moines qui, de la profession, n'ont que l'habit. Il ne faut pas que ces multiples parasites dévorent le bien des vrais et bons pauvres. On ne les renvoie pas sans leur accorder un petit subside, mais on se garde bien d'aller plus loin et de leur faire des rentes (i). Au contraire, ons'efibrce par tous les moyens de découvrir les pauvres honteux. Une fois connus on sait les secourir discrètement. Ceux qui n'avaient point de motifs pour cacher leur dénuement étaient recommandés aux fidèles dans leurs pieuses réunions. On y signalait aussi les malades.

Nous savons que l'Eglise de Rome, au temps du pape saint Corneille et du diacre saint Laurent, nourrissait journellement i 5oo pauvres (a), celle d'Antioche 3 000, (3), celle de Constantinople au temps de saint

(i) Saint Ambuoise. De off. ii, i6.

{2) Liber Pontificalis

(3) Saint Jean CiiRis.//cm. lxvi m Matth. 3.

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Jean Chrysostôme en nourrissait chaque jour 3 000.

Mais le bienfait ne se bornait pas aux aliments. On y ioif^Miait des vêlements et tout ce qui était nécessaire a la vie. On allait plus loin encore. La véritable charité doit être non seulement généreuse, mais prévoyante et morale. C'est pourquoi l'on s'eflbrçait de tirer d'allaire ceux que de lâcheuses circonstances plongeaient dans une détresse momentanée. On payait les dettes de ceux que poursuivaient les créanciers, et, chose remarquable, môme lorsque les dettes étaient le fruit du désordre et du libertina^^e, parce que l'on pensait avec raison qu'un homme criblédedettes est bien près d'être d'un homme perdu. On cherchait à d'autres aes cautions ( i). On parfaisait un salaire insufûsant. On indenmisait ceux que leur conversion au christianisme contraignait d'abandonner des professions peu eu rapport avec leur foi nouvelle. On accueillait la main ouverte ceux que la persécution avait dépouillés de leurs biens. Mais à tous on reconnnandait le travail, et l'on ne voulait pas de frelons dans l'Eglise.

Une charité si active, si universelle à la fois et si minutieuse, exigeait, on le devine sans peine, autre chose ([ue des bonnes volontés individuelles. Aussi la voyons-nous organisée par les apôtres eux-mêmes. Au commencement, ils la dirigeaient personnellement, mais bientôt ils ne purent suflire à la double tâche de prêcher i'Kvangile et d'administrer les ressources do l'Eglise. Ce fut une réclamation des Juifs grecs de Jérusalem (jui se plaignaient de voir les >euvcs juives plus favorisées que les leurs dans les distributions, (jui fut l'tx^casion de cette heureuse division du travail. Sopt hommes d'une intégrité et d'une expérience éprouvées furent désignés par les fidèles eux-mêmes. Les Apôtres leur imposèrent les mains et ainsi fut créé l'ordre des diacres. Ordre doublement digne de reconnaissance et de respect, car s'il fut un véritable ministère de la clia-

(1) Concile iltt Mcco, Lauhb, a, 017.

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rite, il faut se souvenir aussi que le premier diacre eut également l'honneur d'être le premier martyr. On leur adjoignit bientôt des diaconesses. 11 ressort des Actes^ des Epitres^ des plus anciens écrits des Pères, que la diaconie s'organisait dans les nouveaux centres chrétiens au fur et à mesure de leur création, sur le modèle de celle de Jérusalem.

Toutefois, il ne parait pas qu'à Rome il y ait eu des diacres sous les premiers successeurs de saint Pierre. Ce fut saint Clément qui divisa la ville par quartiers. L'idée première de ce pape fut, comme nous l'apprend le Liber Pontificalis, de faire rechercher et recueillir soigneusement par les diacres, en chaque quartier, les Actes des martyrs. Mais ce fut aussi le cadre de la charité. Le pape Fabien répartit deux à deux les différents Quartiers de la ville, et en confia la direction à un iacre, sans doute assisté de quelques autres clercs (i). Un archidiacre les présidait.

On voit qu'il faut bien se garder de confondre ces diaconies primitives avec les maisons de charité fondées après la paix de l'Eglise et cjui reçurent le môme nom. L'organisation de ces dernières est mieux connue que celle de la diaconie des premiers siècles.

Toutefois les devoirs aes diacres sont très bien définis par les Constitutions apostoliques, a Que le diacre, disaientelles, soit l'oreille, l'œil, la bouche, le cœur et l'âme de l'évêque (2). » C'était à lui de découvrir les pauvres et de les signaler. Il devait présider à une enquête complète qui était consignée dans un registre. Les Agapes, ces repas qui réunissaient les frères avant la célébration du sacrifice, et où les plus riches partageaient avec les pauvres ce qu'ils avaient apporté, étaient un utile moyen d'investigation. Le diacre, dépositaire des ressources de l'aumône, veillait à la répartition des secours, et rendait compte à l'évêque de ce qu'il avait

(i) Lib. Pint.

(2) Const. Ap. n, 44.

LA CIlArUTÉ 39

donne. On se fiait enlicrenient à son (lisccrnoincnt. C'est lui aussi qui désignait leur tâche à ses auxiliaires, diaconesses et fidèles charitables.

En efi'ct, à celle époque la collaboration mire le clergé et les fidèles est constante, l.a charité était bien administrée mais n'avait sans doule rien d'administratif. Sans cesse on faisait appel à l'elfort individuel. Nous avons vu ce qu'il en était pour les orphelins. 11 ne faut jamais oublier pour toute cette période que l'Eglise était souvent contrainte à la dissimulation de son œuvre et toujours à la prudence. Ces quinze cents pauvres, auxquels l'Eglise de Home fournissait chaque jour du pain et d'autres aliments, n'auraient pu sans inconvénient être réunis souvent sur un môme point. C'eut été une véritable provocation à la cupidité des païens, jaloux, surtout au m" siècle, des immenses richesses qu'ils supposaient à l'Eglise. Il faut donc admettre qu'il y avait alors un mode différent de répartition des secours alimenlaires. Gomme on l'a ingénieusement remarqué (i), un texte des ConslituUons apostoliques jette une certaine lumière sur cette question : « Que la veuve, disent-elles, ne fasse rien sans prendre l'avis du diacre lorsqu'elle veut aller chez quelqu'un pour boire ou pour manger. » Cela sous peine de jeime et d'excommunication (2). Il s'agit donc d'une pratique habituelle et non d'une circonstance exceptionnelle. Ainsi les pauvres élaient secourus à domicile, chez les fidèles, après en lente réciproque avec les diacres. Nous vovons ainsi comment tous pouvaient s'associer au ministère des diacres el des diaconesses. Les repas se donnaient chez les particuliers, à un ou plusieurs pauvres, suivant les facultés et la bonne volonté de chacun, el c'est pourquoi une discipline très rigide était indispensable, U«s inlraclions à cette disciplme, de la part des secourus, entraînant, nous l'avons vu, les peines les plus graves.

(1^ ToUemer, p. fioQ v\ suiv, (2) Consl. Apost. 3, 7.

Ceci nous amène à passer en .evue les diverses ressources que l'Eglise mettait à la disposition des diacres pour l'exercice de leur ministère de charité, celles du moins dont nous pouvons nous rendre compte.

D'abord la liberté absolue en manière d'aumône est un principe bien constaté chez le chrétien (i). Il paraît même qu'il en était ainsi jusque dans l'Eglise de Jérusalem, établie sur des règles toutes particulières, car saint Pierre ne reproche pas à Ananie d'avoir gardé une partie de ses biens, mais d'avoir dissimulé cette restriction (2). Chacun donc donnait ce qu'il voulait, sans qu'aucun contrôle, autre que celui de la conscience, s'exerçât sur le fidèle. Chaque mois, selon Tertullien, on avait coutume de déposer une ofl'rande au trésor de l'Eglise. Chaque dimanche, suivant le conseil de saint Paul, on tirait de sa bourse une légère aumône (3). Si quelqu'un mourait dans une famille, on recommandait de donner sa part d'héritage ou une partie de son bien à l'Eglise et non aux héritiers déjà pourvus (4). Le jeûne était aussi un prétexte d'aumône. On ne voulait pas, avec raison, que la pratique de la pénitence, dans une maison chrétienne, devînt un

1)rétexte dont se couvrît l'avarice du maître. Ce que 'on aurait dépensé en un repas, en un jour, il était conseillé de le réserver aux pauvres. Ce que le jeûne empêchait de consommer, on le donnaitaux pauvres(5). ce qui nous prouve, entre parenthèses, que l'Eglise n'était pas alors plus qu'aujourd'hui impitoyable dans

(i) Tert. Apol. 2.

(2) Actes, IV, 87.

(3) Epist. I ad Cor. \\i, 2 ; 11 ad Cor. vm, i, 8^ 4, 8,

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