ETABLISSEMENTS DE CHARITE
Caractère privé de la charité à l'origine. — Premiers établissements publics de charité en Gaule aux ve et xi° siècles. — L'hôpital de Saint -Landry, à Paris. — Les fondations d'hôpitaux à l'époque mérovingienne et à l'époque carolingienne. — Le rôle de l'Église.
— Saints fondateurs. — Participation des tidèles. — Multiplication des Maisons-Dieu au temps de la féodalité et des communes. — Statistique des établissements hospitaliers au moyen âge. — Hôpitaux des villes, hôpitaux des campagnes. — Comparaison avec l'état présent. — La crise du xvie siècle. — Réorganisation du régime hospitalier au xvue siècle. — L'administration des hôpitaux. — Droit des fondateurs. — L'Église.
— Les particuliers. — La législation du concile de Trente. — Le pouvoir civil s'immisce dans l'administration hospitalière. — L'administration des hôpitaux devient miecclésiastique, mi -séculière. — Service des hôpitaux. — Personnel. — Congrégations de Frères et de Sœurs. — Leurs règles. — Le régime commun des hôpitaux. — Constitution des petites communautés hospitalières. — Vie et discipline intérieures. — Organisation similaire des hôpitaux des villes et de ceux de la campagne. — Types d'hôpitaux ruraux. — Gonesse. — Écouché. — Le gouvernement des établissements hospitaliers.
Dans les premiers temps du christianisme, la charité était tout individuelle. Le clergé s'occupait des hesoins généraux des pauvres, mais chacun venait en aide, pour sa part, à ses frères nécessiteux. Rien de public n'aurait pu se faire. La condition des premières communautés chrétiennes en tout pays était de vivre obscurément, de peur d'attirer l'attention de l'autorité païenne et de la foule. On s'arrangeait pour se suffire entre soi.
Toutes les œuvres de charité avaient nécessairement un caractère privé. La maison de tout chrétien était une maison de charité; tout chrétien était lui-même un ministre actif des diverses œuvres de miséricorde. Il n'y avait point alors d'établissements spéciaux pour les indigents et les malades. Tous ceux qu'unissait la même foi se considéraient connue de la même famille et se rendaient entre eux tous les devoirs et tous les soins de l'affection. Les pauvres étaient secourus chez eux par les diacres, au nom de l'Eglise, et par leurs
frères plus fortunés, qui se faisaient les auxiliaires des diacres, ou bien ils étaient reçus dans les maisons et participaient à ces repas communs qu'on appelait alors les agapes fraternelles.
Ce fut le régime de la vieille Gaule chrétienne. Au IVe siècle, après la paix de l'Église, un changement se fait.
Avec la liberté octroyée par Constantin et ses successeurs, des établissements particuliers se fondèrent, à côté des églises et des maisons épiscopales , pour secourir les différentes sortes de souffrances, et suppléer aux soins souvent insuffisants de la charité individuelle.
C'est dans les grandes villes d'Orient, à Antioche, à Césarée, à Constantinople, à Alexandrie, que s'étaient élevés les premiers hôpitaux, sous le nom de Xenodochia. On y donnait l'hospitalité aux voyageurs, et l'on y recueillait les malades, les pauvres abandonnés, les orphelins. Plus tard, des maisons de secours spéciales avaient été fondées pour les diverses indigences et infirmités. Il y en eut pour les orphelins, les vieillards, les mendiants, les infirmes, les malades.
Ces institutions charitables, inconnues de l'antiquité, passèrent d'Orient en Occident avec les progrès du christianisme. Dès la fin du ivc siècle et au Ve, on en voit à Rome, à Milan, en Afrique, en Espagne, en Gaule, dans les grandes villes.
Leur organisation fut à peu près la même en Gaule que dans les autres pays. A l'origine on trouve un prêtre, souvent un dignitaire ecclésiastique, nommé par l'évêque, à la tête de chaque hospice; il était assisté ou par des diacres qui avaient passé dans ces maisons au service des pauvres, ou par de simples clercs, et par des diaconesses faisant fonction d'infirmières.
Les riches citoyens contribuaient à la fondation et à la dotation de ces hospices, dont les noms variaient avec le genre de misère auquel ils étaient destinés. L'ancienne obligation de l'hospitalité imposée individuellement aux chrétiens, se transforma par suite de l'établissement des maisons publiques de secours. Au lieu de recevoir soi-même les étrangers de passage, les voyageurs, les pauvres qui se présentaient avec des lettres de recommandation de leur évêque, auxquels on était tenu de donner l'hospitalité, on subvenait de ses biens à l'entretien des établissements où ils étaient logés et nourris.
Certaines traditions locales font remonter les premiers hôpitaux publics aux origines mêmes du christianisme. A Châlons , par exemple, on veut que sainte Pome, avec son frère saint Memmie, premier évêque de la ville, y ait construit un hôpital où elle recevait les malades. La sainte se plaisait elle-même à les soigner, en se
réservant toujours les besognes les plus pénibles et les plus rebutantes. Il est plus probable que cet hôpital de sainte Pome n'était que sa propre maison, que la charitable vierge avait convertie à cet
usage.
On ne connaît guère on France d'hôpitaux proprement dits avant les ve et vie siècles.
Le premier hôpital célèbre du royaume fut celui de Lyon , fondé en 542 par Childebert, premier fils de Clovis, et Ultrogothe sa femme, sur l'emplacement de l'Hôtel -Dieu actuel. Il est mentionné par le concile d'Orléans de 549.
L'Hôtel -Dieu de Reims remontait à la même époque. Déjà Hincmar l'appelait au ixc siècle « l'ancien hôpital qui est auprès de la grande église ».
Au vie siècle, on nomme encore parmi les pieux fondateurs d'hospices, saint Syagre, évêque d'Àutun. Ce saint évêque fonda à Autun un asile ouvert aux malades, aux pauvres, aux voyageurs, et particulièrement aux pèlerins qui venaient visiter les tombeaux de saint Symphorien et de saint Cassien. D'après la tradition, l'hospice ou xenodochhim, placé sous le patronage de l'apôtre d'Autun, saint Andoche , fut construit sur le lieu même où saint Symphorien naquit et reçut le baptême, et où s'éleva le premier autel en l'honneur de Jésus-Christ, dans la cité encore païenne1.
Saint Landry, évêque de Paris au VIIe siècle, est le fondateur du premier hôpital élevé dans la capitale du royaume franc. Non content de visiter les pauvres dans leurs demeures et de leur procurer des aliments et des remèdes dans la maladie, il voulut perpétuer l'effet de sa charité envers eux. Avant lui, Paris ne possédait que des suites d'asiles , appelés matriculœ , qui étaient entretenus par les aumônes viagères des personnes généreuses. Saint Landry fonda auprès de la maison épiscopale un établissement pour les pan vies et les malades, qu'il dota de revenus fixes et assurés. Et il en fut lui-même le premier infirmier. Son bonheur était de consacrer aux malheureux les loisirs que lui laissait sa charge épiscopale.
Par une pieuse allusion à la légende de saint Christophorc, le miraculeux porteur de l'Enfant Jésus, Landry avait placé sous son patronage cet hôpital, destiné à recueillir les membres souffrants de Jésus-Christ. Mais, plus tard, la piété du moyen âge inventa pour 1rs hôpitaux ce beau nom d'Hôtels-Dicu, qui leur devint commun à tous.
Avec le développement de la monarchie franque, un plus grand nombre d'établissements hospitaliers s'élèvent dans les villes. Plu-
1 Guérin, les Petits Bollandistes, t. X , p. 252.
sieurs ont dû à la sainteté de leur fondateur de rester célèbres. L'histoire de leur origine est inscrite dans la vie de ces saints personnages. Tel est celui de Clermont, en Auvergne, qui date du VIIe siècle.
Saint Genêt, évêque de cette ville, était d'une charité inépuisable à l'égard des pauvres. Non content d'employer ses biens à revêtir ceux qui étaient nus, à nourrir les pauvres, à recevoir les pèlerins, à soulager les malades et à délivrer les prisonniers, il consacra encore de grandes sommes à faire bâtir un hôpital pour les pauvres1.
On pourrait dire que la plupart des bons évêques de l'époque mérovingienne et du temps de Charlemagne ont été des fondateurs d'hôpitaux, soit qu'ils aient aménagé spécialement quelque partie de leur demeure épiscopale à l'usage des malades, soit qu'ils aient construit eux-mêmes dans leur ville des établissements spéciaux pour le soin des pauvres. Les vies des saints fournissent bon nombre de renseignements à ce sujet.
Avant de devenir évêque du Mans, sous Clotaire II, saint Bertrand, étant tombé en captivité au cours des guerres entre les Austrasiens et les Neustriens, demanda sa délivrance à Dieu par l'intercession de saint Martin et fit vœu de fonder, en l'honneur du saint apôtre des Gaules, un hospice desservi par des moines, s'il recouvrait la liberté. C'est en exécution de cette promesse qu'il éleva par la suite le monastère de Saint-Martin de Pontlieue, qu'il dota richement. Le saint évêque voulut que cette fondation servît à plusieurs fins. Le monastère devait recevoir, nourrir, louer et soigner les étrangers et les pèlerins qui s'y présentaient. En outre, seize pauvres, aveugles ou infirmes, devaient y être inscrits sur la matricule, pour recevoir la nourriture suffisante. Pour assurer l'exécution de ses intentions , saint Bertrand confia ce ministère de la charité aux moines de l'abbaye de Saint-Pierre et de Saint- Paul de la Couture. Il plaça la maison sous la dépendance de l'abbé, le chargeant de veiller d'une manière particulière au soin des pauvres matriculaires de l'hospice et à la réception des étrangers.
Au siècle suivant, saint Barnard, après avoir occupé une haute situation à la cour de Charlemagne , s'était retiré dans la solitude , où il fonda l'abbaye d'Ambronay. Plus tard il devint archevêque de Vienne, et créa dans cette ville un hôpital qu'il dota de revenus considérables.
Les hôpitaux doivent leur origine à l'Église. Des évêques, des chefs d'abbaye, voilà leurs premiers fondateurs.
De bonne heure les riches particuliers contribuèrent , avec le
1 Petits Bollandistes , VI, 431.
clergé, à l'établissement <]c< maisons de charité, déjà nombreuses sons les rois mérovingiens et les carolingiens. A l'époque féodale, ce sont 1rs grands seigneurs qui, exerçant sur leurs fiefs les droits de la souveraineté, en remplissent aussi les obligations. Par piété, par mesure d'administration, ils s'occupaient de pourvoir aux besoins dc< pauvres, en créant pour eux, quand il était nécessaire, des asiles pour les recevoir et les secourir, comme le magnifique Hôtel- Dieu que Jean de Montmirail, avant d'embrasser la vie religieuse à Cîteaux, avait fait édifier en 1207 près de sa ville seigneuriale.
Un peu plus tard, les communes, surtout les riches communes industrielles et commerciales, si prospères au xme et au xive siècle, les bourgeois, les confréries et corporations fondent des hôpitaux. On considérait comme l'œuvre municipale par excellence d'avoir des maisons de charité pour les pauvres et les malades.
Ainsi, d'âge en âge, le nombre des établissements hospitaliers de tout genre s'accroît dans toutes les provinces.
Il serait impossible d'établir une statistique exacte des hôpitaux et hospices existant en France à un moment donné. On peut affirmer seulement que, à toute époque du passé, depuis le xir3 siècle surtout, le nombre de ces pieux établissements est très grand dans chaque province. On en trouve dans toutes les villes, et souvent plusieurs à la fois ; on en rencontre jusque dans les bourgades et les villages.
Des historiens ont pu évaluer à plusieurs milliers le nombre des maisons de secours et de charité de toute sorte sous le règne de saint Louis. Dans la partie de la Champagne qui forme aujourd'hui le déparlement de l'Aube, M. d'Arbois de Jubainville a relevé pour cette époque soixante-deux hôpitaux ou maladreries, dont vingt et un situés dans les campagnes'. M. Léon Maître a compté, tant dans les villes (pie dans les bourgs du comté de Nantes, équivalant à peu près au département de la Loire -Inférieure, cent vingt-quatre établissements qui lui ont paru mériter le nom d'aumôneries ou d'hôpitaux, et il estime (pie cette liste pourrait être allongée, « puisqu'il est établi qu'il n'existait pas de grande route, pas de pont, pas de faubourg, pas de bac, pas de passage sans un asile hospitalier2. »
Sur le territoire du département actuel de l'Aveyron, pays montagneux et d'une richesse moyenne, M. Claudio Jannet a signalé plus de quarante hôpitaux ou hospices, la plupart situés à la campagne et depuis longtemps disparus3.
En Normandie, d'après M. Guillaume, « presque toutes les pa-
1 Voyage palëographique dans le département de l'Aube.
• L'Assistance publique dans la Loire-Inférieure avant 1789, p. 611.
3 Cours sur VHisloire du travail à l'Institut eatholitruQ de Paris.
roisses possèdent des établissements de charité , hôpitaux et surtout léproseries1. »
Au xme siècle, Troyes possédait, outre le grand Hôtel-Dieu fondé au siècle précédent par les comtes de Champagne, l'hôpital Saint- Nicolas, l'Hôtel-Dieu, Saint-Bernard, Saint-Abraham de la Trinité, la maison de Saint-Lazare et diverses autres institutions charitables qui furent peu à peu absorbées par l'hôpital principal.
Agen, ville de population moyenne, ne comptait pas moins de sept hôpitaux au xive siècle. C'étaient l'hôpital Saint-Antoine, l'hôpital Saint-Georges, l'hôpital Saint- Jacques, l'hôpital Saint-Michel, l'hôpital des Ladres, l'hôpital du Saint-Esprit, l'hôpital des Martyrs. Tous ces hôpitaux appauvris et désorganisés furent réunis en un seul en 1561, par Charles IX. C'était là une espèce de laïcisation qui devait préluder, là comme ailleurs, à la décadence des hôpitaux.
Arras possédait au xive siècle deux grands hôpitaux, celui de Saint-Jean-en-1'Estrée, qui contenait quarante-neuf lits, tant pour malades que pour femmes en couches, et celui de la Cité, alors distinct de la ville ; en outre l'hospice Saint-Julien, qui avait trentequatre lits, l'hôpital d'Audefïroy-Louchart, au Grand-Marché, plusieurs maladreries, l'hôpital des Ardents, « et un grand nombre de maisons moins importantes , où étaient reçus les infirmes et les malades2. »
Il y avait à Paris, au xve siècle, seize hôpitaux ou hospices, dont le principal était l'Hôtel-Dieu.
Les hôpitaux de campagne étaient fort nombreux aussi. Leur origine n'était pas moins ancienne non plus. C'était un des devoirs de la charge seigneuriale de prendre soin des pauvres vassaux. Le seigneur avait intérêt, du reste, à faire soigner le serf infirme ou malade qui travaillait sur ses terres. Souvent le château fort, comme le couvent, avait une salle d'infirmerie. D'autres fois il existait un hôpital distinct, dû à la pieuse libéralité du château ou de l'abbaye de qui relevait la localité. On peut constater d'une manière générale que les seigneurs ont contribué avec le clergé à la fondation des maisons hospitalières des campagnes.
Dans la partie du comté de Champagne qui forme aujourd'hui le département de l'Aube, et où, comme on vient de le voir, on comptait au moins soixante-deux hôpitaux ou maladreries, vingt et un d'entre eux se trouvaient dans des communes rurales qui n'ont pas semblé assez importantes pour être érigées en chefslieux de canton. Un seul hôpital subsistait au xvme siècle dans ces
1 Thèse de l'École des Chartes, 1890.
2 J. Richard, o. c, p. 23-4.
communes, et de nos jours le département n'a conservé que neuf hospices ou hôpitaux, tous situés dans des villes.
11 en était de presque toutes les parties de la France comme du département de l'Aube au moyen âge.
Tous les documents prouvent que, à celle époque, les établissements hospitaliers étaient beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui, particulièrement dans les campagnes.
Une statistique des hôpitaux et hospices de l'Empire français, publiée en 1809, évalue leur nombre à quinze cent cinquante-sept seulement. Encore la plupart étaient-ils de création antérieure à la révolution de 1789. La première République n'en avait fondé pour son compte que dix, l'Empire seize, la Restauration cinquante-trois, le gouvernement de Louis- Philippe soixante et onze, la deuxième République dix, et le second Empire cent soixante-douze1. Depuis, sous la troisième République, leur nombre n'a guère augmenté.
C'est par milliers qu'il faudrait compter les divers établissements charitables à un siècle quelconque du passé.
Les guerres de religion du xvie siècle furent une époque néfaste pour les établissements de bienfaisance dont le moyen âge avait couvert le sol de la France. Dans les campagnes, la plupart des hôpipitaux établis en si grand nombre par les siècles précédents furent fermés ou abandonnés , et leurs biens réunis aux établissements hospitaliers des villes voisines qui survécurent à la tourmente religieuse. Dans les villes, beaucoup avaient péri aussi par suite des troubles et des ravages causés par le protestantisme *.
Il fallut attendre le xvne siècle, siècle de renaissance religieuse et de centralisation administrative, pour la reconstitution du régime hospitalier qui avait été l'honneur du moyen âge. Mais le nouvel état ne valut pas l'ancien, ni pour le nombre, ni même pour l'organisation générale des anciennes institutions de charité.
Longtemps les hôpitaux ne relevèrent que de l'Église. C'étaient, pour la plupart, des fondations ecclésiastiques qui gardèrent leur caractère exclusivement religieux jusqu'à l'époque où le pouvoir civil commença à s'immiscer dans leur administration.
Les hôpitaux tenaient de l'Eglise leur existence et leur législation. A partir du xne siècle, c'est le pape qui les institue canoniquement en raison de leur caractère religieux. Jusqu'à la fin ils restèrent soumis, au moins au spirituel, à la juridiction des évêques, qui y avaient droit de visite et de correction dans le ressort de leurs diocèses. Souvent ils étaient placés sous la protection du pape.
1 Voir Journal officiel, août 1869.
* Babeau, la Ville, p. Ufi.
A l'origine, les hôpitaux appartiennent à ceux qui les ont créés. Ainsi l'Hôtel-Dieu de Paris, fondé par saint Landry, est d'abord la propriété des évèques de cette ville. Ceux-ci, du consentement des papes, qui interviennent toujours pour confirmer la donation des biens ecclésiastiques, le cèdent peu à peu au chapitre. Au xn° siècle, on voit les chanoines de Paris investis de la possession de la totalité de l'Hôtel-Dieu et de ses dépendances. L'évêque de Paris en avait conservé la haute surveillance, qui était de droit, mais l'administration avait passé tout entière, avec la possession, aux mains du chapitre.
Celui-ci l'exerçait par procuration. Il déléguait ses pouvoirs à deux administrateurs pris parmi ses membres, qui portaient le titre de proviseurs. A leur tour, les deux proviseurs nommaient, pour la direction effective de la maison , un maître choisi parmi les frères desservant l'Hôtel-Dieu. Ce dernier devait être de préférence un prêtre. Le maître avait le gouvernement temporel de l'établissement sous l'autorité des deux proviseurs et la haute surveillance de l'évêque. Le ministère spirituel était exercé à tour de rôle , chaque semaine , par deux membres du chapitre.
Ce régime dura jusqu'au xvie siècle. Pendant ce long laps de temps, les documents attestent la bonne tenue et la parfaite discipline de l'Hôtel-Dieu de Paris '.
L'Hôtel -Dieu d'Orléans appartenait de la même manière au chapitre de l'église cathédrale de Sainte-Croix, et l'on voit, par des actes de 13(30 , que les comptes étaient rendus aux chanoines par le a maître et frère » de la maison qu'ils y avaient préposé.
Beaucoup d'autres hôpitaux, le plus grand nombre même, étaient dans la même condition. L'administration y était tout ecclésiastique. C'est ce que constate M. Martin Doisy. A l'époque du concile de Trente , « le clergé participait de deux manières à l'administration matérielle des hôpitaux, indirectement par la surveillance, directement en tenant les comptes de la recette et de la dépense, comme on le voit à l'Hôtel-Dieu de Paris, soumis à la direction des chanoines et à la gestion de leurs préposés, membres du clergé séculier et régulier-. »
Ce principe, que les hôpitaux dépendent de ceux qui les ont fondés , n'admet pas de restriction jusqu'au xvie siècle. Ils étaient une propriété comme une autre et se transmettaient selon les règles ordinaires. Ils pouvaient être possédés collectivement ou à titre individuel. C'est ainsi que le clergé séculier et régulier possédait un grand nombre d'hôpitaux. Mais cette règle ne lui était pas propre. Elle
1 Siméon Luce , l'Administration de l'Hotel-Dieu de Paris, c. 13.
2 Col. 92.
s'appliquait aussi bien aux communautés de citoyens et aux particuliers.
Ainsi les bourgeois et habitants de Cacn, comme fondateurs et patrons de l'Hôtel-Dieu de la ville, en avaient la haute direction , quoiqu'il eût été érigé en prieuré. Des lettres royales de septembre 1466 constatent que, <r comme fondeurs de l'Hôtel-Dieu, peuvent et ont accoutumé les bourgeois et habitants, quand le cas s'offre, eslirc le prieur et lui donner le prieuré, » L'élection du prieur ou maître de l'Hôtel-Dieu se faisait par des jurés au nombre de six ; elle devait être confirmée par l'évèque diocésain. Les jurés présentaient au prieur les religieux nécessaires au service de la maison : ils recevaient les comptes; ils avaient droit de surveillance et autorité à l'hôpital -prieuré.
C'est au même titre de fondateurs de la maladrerie de Beaulieu , que les bourgeois de Caen y ont la haute administration. De la maladrerie dépendait un monastère dont les religieux étaient employés au service hospitalier. Elle avait à sa tête deux bourgeois de la ville , administrant sous le contrôle des six jurés délégués par le corps d'habitants pour la surveillance.
Dans les villes, les hôpitaux appartenant aux évoques et aux chapitres, étaient régis par des administrateurs à leur nomination. Ces délégués de l'évèque ou des chanoines furent longtemps des ecclésiastiques. Dès le xive siècle, cependant, « on voit intervenir des laïques dans l'administration des hospices : l'Église elle-même leur confie cette charge '. d
A la campagne, durant toute la première période, c'est un clerc ou chapelain qui est préposé le plus souvent aux petits hospices ruraux, soit que leur fondation provienne de l'évèque ou de l'abbaye, soit qu'elle émane du seigneur du lieu.
Jusqu'à l'époque moderne, on ne concevait la charité que comme un service spécial du clergé.
« La charité, dit M. Léon Maître, étant une vertu chrétienne imposée dans la société barbare, il était naturel que la pratique de la bienfaisance ait été considérée comme une fonction ecclésiastique dont le clergé seul pouvait s'acquitter dignement. On ne connaissait pas d'autre intermédiaire que le clergé entre les classes pauvres et les riches, et d'autre tuteur souverain que l'évèque du diocèse. Chaque maison hospitalière vivait en liberté sous le gouvernement de son chapelain, avec la règle qu'avait tracée le fondateur, sans autre surveillance que celle des archidiacres délégués par l'évèché. »
Quand l'hôpital était de fondation laïque, comme cela se rencontre
1 H. Valleroux, o. c, p. 186.
dans plusieurs villes, dès le xnr3 ou xive siècle, et même dans certaines campagnes , le préposé ecclésiastique , chapelain ou aumônier, rendait compte de sa gestion devant une commission de bourgeois ou marguilliers délégués par la communauté des habitants de la ville ou de la paroisse.
Les fondateurs laïques, que ce fussent des seigneurs ou des municipalités ou même des rois, faisaient leurs conditions, rédigeaient souvent eux-mêmes la règle du nouvel hôpital, et déterminaient à quelle autorité il serait soumis par la suite. Le célèbre Hôtel-Dieu de Pontoise, restauré par Louis IX, tenait du saint roi sa règle. Avant tout, le prince s'était préoccupé du régime intérieur de l'établissement; il l'avait soumis à un règlement fixe, et il y installa, sous la direction d'un prêtre, quatre religieux, tant clercs que prêtres, et des religieuses de Saint-Augustin, dont le nombre fut limité à treize ou quatorze. Du reste, les statuts de l'Hô tel-Dieu de Pontoise « offraient la plus grande ressemblance avec les constitutions de l'Hôtel-Dieu de Vernon, rédigées par ordre de saint Louis, et avec la règle de l'hôpital de Notre-Dame de Lille, promulguée sous l'épiscopat de Gautier, évêque de Tournai, du temps de Jeanne, comtesse de Flandre ».
Ainsi la charte de fondation de l'Hôtel-Dieu de Saint- Amet, près Savcnay, érigé vers la fin du xme siècle, en exécution du testament du duc Arthur de Bretagne, porte qu'il sera gouverné par un chapelain spécial assisté d'un laïque honnête, d'une matrone et d'autres auxiliaires sous sa dépendance. Le choix du chapelain appartiendra aux exécuteurs testamentaires du duc Arthur, puis à ses successeurs, avec approbation de l'évèque. Le chapelain rendra compte de son administration à l'Ordinaire, qui aura droit de correction et de réforme.
A la même époque, le baron d'Ancenis stipule que le directeur de l'hôpital qu'il fonde au chef-lieu de sa baronnie rendrait compte à ses héritiers, devant le curé et trois bourgeois de l'endroit; ce directeur serait lui-même nommé par le recteur de la paroisse assisté de quatre bourgeois.
La charte de fondation de Notre-Dame de Pailheroy (Drôme) contient ce qui suit : « Le 43 juin 1421 , le chapitre de Saint- Bernard étant assemblé dans la salle capitulaire, se présente Didier de Villard (il était de Romans) en son nom et celui de Jacques. Il expose qu'il a récemment fait construire un hôpital situé à Romans dans la rue de Pailheroy, et se propose de le consacrer à Notre-Dame et à tous les saints pour y recevoir les pauvres de Jésus -Christ, les malades, les pèlerins et les autres personnes misérables. Le fondateur s'en réserve l'administration et le droit d'y placer un recteur. Il veut qu'à son défaut et de Jacques son frère et de ceux de sa race, deux des consuls
de la ville de la qualité des marchands entendent chaque année les comptes et en fassent la clôture en y appelant le plus ancien des grands courriers de l'église Saint - Bernard ; il offre de pourvoir de vivres et de vêtements les deux chapelains nécessaires au service de l'hôpital , jusqu'à ce qu'ils puissent être entretenus sur ses revenus. Il veut que ses biens meubles et immeubles, présents et avenir, soient obligés pour la dotation nécessaire audit hôpital et suivant le nombre des personnes employées ou malades1. »
Dans les fondations privées, il était d'usage de donner à l'hôpital un ecclésiastique pour directeur ou maître, parce que la condition en était presque toujours de célébrer à perpétuité des messes et autres offices pour le salut de l'âme du fondateur et de sa famille. Ce prêtre était désigné par l'évèque. Ce fut la condition la plus ordinaire des hôpitaux jusqu'au xvie siècle d'avoir pour maîtres, c'està-dire pour agents intérieurs de l'administration hospitalière, des ecclésiastiques, soit qu'ils fussent choisis en leur qualité de prêtres par les fondateurs laïques, soit qu'ils fussent préposés par l'autorité ecclésiastique, dans les hôpitaux qui relevaient des évêques ou des chapitres.
Le concile de Trente fait époque pour tous les pays dans l'histoire de la charité. Ses prescriptions renouvelèrent solennellement les anciennes règles qui avaient présidé à l'organisation des services hospitaliers dans le monde chrétien. Dès le début de cette sainte assemblée, il est rappelé, dans le discours d'ouverture, que les 1 liens de l'Église sont les biens des pauvres. De longues discussions fuient consacrées aux abus qui s'étaient introduits çà et là dans l'administration temporelle des hôpitaux; plusieurs canons du saint concile posèrent les principes de la réforme.
Dans sa XXVe session, le concile de Trente porta un décret de réforme générale ainsi conçu au sujet des hôpitaux : <r A ceux qui possèdent, sous quelque titre que ce soit, des hôpitaux ou autres lieux établis pour recevoir les malades, les pèlerins, les vieillards et les pauvres, il est ordonné de s'acquitter des obligations qui leur sont imposées, suivant la constitution : Quia contingit du concile de Vienne, déjà renouvelée dans ce même concile2. Si, dans les endroits où se trouvent lesdits hôpitaux, il n'y a pas lieu à employer tous les revenus pour l'usage prescrit par la fondation ni pour celui que les fondateurs auraient pu assigner subsidiairement au défaut du premier, l'évèque, avec deux chanoines des plus compétents choisis par lui, ordonnera que le surplus soit converti en
1 Chevalier, p. 89.
2 Sess. 7, Cap. ullim.
d'autres œuvres qui se rapprochent le plus possible de l'objet de la fondation . et qui paraîtront les plus utiles. Si les administrateurs de ces hôpitaux, quand ce seraient même des laïques, après avoir été avertis par l'Ordinaire manquent de remplir les charges de la fondation, ils pourront y être contraints par censures et par d'autres voies de droit, et même ils pourront être privés à perpétuité de l'administration desdits établissements, et il en sera préposé d'autres à leur place par ceux à qui il appartiendra. Les mauvais administrateurs seront de plus tenus en conscience de restituer, sans qu'aucune remise leur puisse être accordée à cet égard. A l'avenir, l'administration ou le gouvernement des hôpitaux ne sera pas confié pour plus de trois ans à la même personne, à moins qu'il n'en ait été ordonné autrement dans la fondation. »
L'Eglise, à cette époque, considérait encore les établissements hospitaliers de toute nature comme sa chose, quoique en plusieurs pays, et notamment en France, ils eussent dès lors perdu le caractère exclusivement religieux de la fondation. Mais l'Eglise dominait encore l'administration hospitalière par ses règles et par son influence. Elle seule pouvait parler avec l'autorité dont elle use dans les canons du concile de Trente. Elle seule pouvait opérer les réformes devenues nécessaires, prendre les mesures générales pour remédier aux abus, en associant, quand il y avait lieu, le pouvoir civil à l'œuvre de surveillance et de réforme.
Le concile veut que les Ordinaires, c'est-à-dire les évêques diocésains, aient soin que les établissements hospitaliers de toute nature soient gérés et administrés fidèlement et diligemment, et par conséquent qu'ils les visitent et les surveillent. Il prescrit à tous gouverneurs des hôpitaux, maladreries et aumôneries, etc., de remplir exactement les obligations de leur charare, de recevoir et de sustenter les malades et les pauvres dans toute la mesure de leurs ressources, d'affecter uniquement les revenus des maisons hospitalières au soin des malades et infirmes et à l'entretien des pauvres, de ne pas en user pour eux-mêmes, de gérer soigneusement les biens de la charité, de n'en laisser rien perdre ou détourner. Il donne aux évêques tout pouvoir, en même temps qu'il leur en fait l'obligation , de recourir à toutes les censures, à toutes les voies de répression qu'ils jugeront opportunes contre les mauvais administrateurs, et de les remplacer par d'autres au besoin.
A tous ceux qui administrent ou qui régissent les hôpitaux, à tous tuteurs et curateurs de ces établissements il prescrit de gérer honnêtement, de veiller à la bonne tenue et économie de la maison, de faire exact inventaire des biens et de rendre des comptes annuels
à tous supérieurs ecclésiastiques et civils ayant qualité pour les recevoir. Le concile n'excepte de la reddition de comptes que les ordres hospitaliers ou les couvents érigés en hôpitaux qui ne relèvent que de leurs supérieurs particuliers. C'était le plus petit nombre, ceux des établissements hospitaliers qui, en France, étaient exempts de rendre compte aux pouvoirs compétents; les autres, Hôtels-Dieu, aumôneries, maladreries, léproseries, se trouvèrent assujettis à une comptabilité régulière dont le concile de Trente avait formellement posé le principe.
Les diverses dispositions du concile de Trente à l'égard des hôpitaux donnaient ouverture à l'ingérence du pouvoir civil dans l'administration hospitalière. La réforme des hôpitaux ordonnée par le concile devint pour les rois et les Parlements une occasion de s'immiscer plus avant dans leur direction, de prendre leurs intérêts en main, (retendre sur eux leur tutelle et leur action. L'autorité séculière, unie alors par tant de liens à l'autorité religieuse, pouvait s'appuyer sur les décrets canoniques du concile pour exiger, concurremment avec Tévèque, que le gouvernement des hôpitaux fût confié à des personnes capables et expérimentées, que leurs revenus fussent uniquement appliqués ta l'entretien des pauvres, et les comptes exactement rendus par les administrateurs.
Aussi, depuis le règne de François Ier, l'autorité civile intervient de plus en plus dans la gestion des hôpitaux ; le texte du concile de Trente passa dans les ordonnances royales et y devint le point d'appui de l'action du pouvoir temporel. De* lors les conflits d'autorité des deux pouvoirs religieux et civil deviennent plus fréquents; les causes des hôpitaux se traitent en première instance dans les Parlements et en appel devant le roi ; la sécularisation des établissements hospitaliers se fait de plus en plus par le partage de l'autorité, puis par l'absorption presque entière du pouvoir spirituel dans le pouvoir temporel.
François Ier commet d'abord à leur visite les juges royaux, concurremment avec les évoques. Henri II confirme l'institution du grand aumônier ou aumônier royal, qui tend, on l'a déjà vu, à se substituer à l'évèque dans ses attributions de surveillance et de haute direction, et il lui confère le droit d'inspection des hôpitaux; l'introduction de ce personnage, moitié ecclésiastique, moitié administratif, dans les hôpitaux où pouvait s'exercer l'autorité royale, opéra plus facilement la transition entre le régime ancien et le nouveau. Les droits respectifs du spirituel et du temporel, mal définis d'abord, finissent par se déterminer par l'usage ; la démarcation se fait par l'extension de plus en plus grande du pouvoir séculier. Le caractère originairement religieux de l'administration hospitalière
s'efface, à mesure que l'autorité des évêques et des chapitres se restreint au profit de celle des représentants du pouvoir civil. Aux xvne et xviii» siècles, l'autorité royale domine presque exclusivement dans la plupart des hôpitaux, surtout dans ceux de la capitale et des principales villes du royaume. Elle en règle et en surveille l'administration; la surintendance de l'évêque subsiste, mais les visites épiscopalcs n'ont plus lieu.
Le caractère du personnel administratif des hôpitaux change avec la substitution graduelle de l'autorité civile à l'autorité religieuse. « Les ordonnances de nos rois, dit Fleury, décidèrent que les administrateurs des hôpitaux ne seraient ni ecclésiastiques, ni nobles, ni officiers, mais des marchands et autres simples bourgeois, c'est-àdire de bons pères de famille instruits des affaires, habitués à l'économie et que l'on pût facilement obliger à rendre compte1. »
Du reste , des abus s'étaient introduits à la longue dans le régime des établissements hospitaliers. Au xvie siècle, on trouve dans les hospices et hôpitaux des administrateurs en titre ou à vie, à côté d'administrateurs effectifs nommés, selon la règle du concile de Trente, pour trois ans seulement; les premiers étaient de véritables bénéficiers, qui avaient fini, en certains endroits, par considérer les établissements auxquels ils étaient préposés comme leur chose et en tiraient un revenu personnel. « Ils s'accoutumaient peu à peu, dit M. Martin Doisy, quand les circonstances favorisaient cette tendance, à se croire possesseurs exclusifs , et ces circonstances se rencontrèrent notamment lorsque les hôpitaux fondés à l'occasion des croisades cessèrent d'être employés à leur destination, lorsque les léproseries et les maladreries créées pour les lépreux devinrent de moins en moins utiles par la disparition graduelle de cette affreuse maladie.
« De là vint cette distinction entre les hôpitaux où l'hospitalité, comme on disait, était gardée et ceux où elle ne l'était pas... L'hospitalité n'était pas gardée quelquefois faute de ressources, quelquefois par une désuétude progressive. Les bénéficiers restaient en possession de l'hospice, et il en résultait une sorte d'usurpation obscure qu'il a fallu des siècles pour faire cesser entièrement *. »
Cet abus, auquel le concile de Trente s'était occupé de remédier, favorisa particulièrement l'intervention du pouvoir civil dans l'administration des hôpitaux.
Dès lors il y eut partage d'autorité et d'attributions dans le gou-
1 Hist. ecclés.
2 Martin Doisy, o. c, t. I, col. 97.
vernement des établissements hospitaliers, avec une tendance de plus en plus marquée du pouvoir civil à y exercer la suprématie. A partir du \vie siècle, l'Eglise devient étrangère à l'administration proprement dite des hôpitaux; le pape continue à leur donner l'institution canonique, car ce sont des établissements spirituels autant que temporels; l'évèque les approuve; lui ou le chapitre de la cathédrale y a ses représentants dans la personne des prêtres préposés au service religieux, mais la gestion temporelle de la maison est confiée à des confréries laïques de bourgeois, qui deviendront plus tard les commissions administratives.
En résumé, voici l'idée que l'on peut se faire de l'économie générale de l'administration hospitalière en France au point de vue du double élément religieux et civil qui la constitue, et en tenant compte de la prépondérance plus ou moins marquée de l'un ou de l'autre, selon les temps.
« La papauté et l'épiscopat prennent part à l'assistance publique dînant tout le cours de la monarchie. Un grand nombre de conciles, jusques et y compris le concile de Trente, réglementent l'administration des secours. Les chapitres tiennent dans la direction des hôpitaux la place desévêques; les curés sont partout les membres nés de ce qu'on appelle, les bureaux ordinaires, de même que les prélats sont les présidents nés de ce qu'on nomme les assemblées générales, ayant la haute direction et revisant les comptes annuejs. Des prêtres désignés par les évêques sont longtemps les maîtres, c'est-à-dire les agents intérieurs de l'administration hospitalière; des laïques, qu'on nomme frères et sœurs, sont placés sous leurs ordres. Des religieux et des religieuses remplacent ceux-ci, puis les religieux disparaissent et la desserte des hôpitaux est laissée aux seules religieuses. Les maîtres des hôpitaux reçoivent souvent, par délégation, les vœux des religieuses qu'ils emploient. »
Voilà pour l'intervention religieuse, et voici quelle est civilement la charpente administrative de la charité publique; le fa î te de l'édifice est le monarque, père commun et tuteur universel de l'indigent.
Les dépositaires des lois tiennent la place du roi dans toute l'étendue du royaume. Ils font la charité comme ils rendent la justice-, au nom du roi; les biens des pauvres, les asiles qui leur sont bâtis sont sous la sauvegarde du ministère public et sous la protection spéciale de toute la magistrature.
Les sièges inférieurs sont, comme les cours souveraines, dévoués au nom du roi, par son ordre et à sa place, au service des pauvres; les procureurs généraux, leurs substituts et les subalternes de ceuxci, sont les représentants et comme les intendants nés des établissements pieux, chacun dans son ressort.
Les ministres des lois sont trop occupés de l'administration de la justice pour se passer d'auxiliaires; on leur associe dans chaque cité, dans chaque commune, les officiers muicipaux. Il est dans les paroisses un officier qu'on nomme syndic paroissial, et qui représente l'État dans la municipalité ; les officiers municipaux sont spécialement dévoués au service des pauvres, ils sont dans tous les hôpitaux et établissements de charité des administrateurs nés.
Les pouvoirs civil et religieux quelquefois s'unissent, quelquefois se confondent, quelquefois sont divisés par des conflits que tranchent tantôt les conciles, tantôt les Parlements, tantôt des édits, tantôt le conseil d'État *.
Ce sont Là les traits généraux de l'organisation de l'assistance publique en France.
Si la charité catholique est particulièrement admirable en France dans la création des milliers de maisons de secours pour les pauvres et les malades qu'on trouve à chaque siècle, elle l'est encore plus dans l'institution de cette multitude de petites communautés de frères et de sœurs établies pour le service de ces maisons. Il est curieux de voir comment étaient desservis autrefois les hôpitaux.
Au moyen âge, le soin des pauvres était communément partagé, dans le même hôpital, entre une congrégation d'hommes et une congrégation de femmes.
L'Hôtel-Dieu de Pontoise, par exemple, se composait d'une congrégation double qui pouvait compter au plus sept frères et treize sœurs. « La fixation du maximum des membres qu'on trouve dans le règlement et dans une charte de saint Louis, de 1270, était, dit M. le Grand, une mesure fort sage, qu'on rencontre dans bon nombre de statuts hospitaliers, et qui avait pour but de ne pas absorber par l'entretien d'un personnel inutile les ressources destinées aux pauvres -. »
A l'origine, les hôpitaux étaient généralement sous la direction des hommes ; le supérieur s'appelait le maître. Dès la seconde moitié du xne siècle tend à s'établir la prédominance des femmes dans l'organisation hospitalière. Par les qualités de son sexe et son caractère, la femme, que la nature a formée pour être mère, était plus apte que l'homme à s'employer au service intérieur des hôpitaux. « On avait reconnu, dit M. le Grand, leur supériorité pour le soin des malades. » Le partage des rôles se fit peu à peu dans ces petites communautés d'hommes et de femmes attachées aux hôpi-
1 Voir Martin -Doisy, t. I, col. ->19.
* Le Grand, o. c. p. 14-15.
taux. Aux femmes fut réservée la mission de « servir dévotement et bénignement lesdits povres malades », tandis qu'on demandait aux hommes, les uns prêtres, les autres laïques, d'êtres « souffisant ydoines et habilles pour le gouvernement et administration des biens, revenus et affaires de l'hôpital, et à célébrer messe haute et basse et les heures du jour ».
Généralement les sœurs étaient plus nombreuses que les frères. C'est parmi elles qu'était choisie la prieure ou supérieure de l'hôpital. Celle-ci, une fois élue, avait toute l'autorité spirituelle et temporelle dans la maison; elle devait pourvoir par elle, ou par les « officières » placées sous ses ordres, à l'administration et au soin • 1rs malades. Sa charge exigeait autant de dévouement que de capacité ; elle devait d'ailleurs rendre compte de son administration au conseil de l'établissement.
Les membres des petites congrégations, ou communautés mixtes, d'hommes et de femmes qui desservaient les hôpitaux, différaient de nature suivant les lieux et l'importance des établissements; le plus souvent on est en présence d'une de ces multiples confréries, au caractère mal défini, qui tenaient le milieu entre le religieux et le laïque et qui constituaient « une sorte de tiers ordre, où les membres portaient un habit religieux, prenaient le nom de frères et de sœurs, mais n'émettaient point de vœux et pouvaient s'engager dans les liens du mariage1 ». Celles-là peuplaient les petits hôpitaux des campagnes et des bourgs.
« Dans les hôpitaux importants, comptant un personnel nombreux, les membres faisaient profession religieuse et prononçaient les trois vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance-. s>
Ces religieux, hommes et femmes, se dévouaient au service des pauvres, à l'exemple de Jésus-Christ « servant des pauvres malades ». C'est à cette fin qu'ils s'engageaient à vivre dans la continence, à ne posséder rien en propre, à avoir l'humilité du cœur et la parfaite obéissance envers les supérieurs. Etant de bons religieux, ils devenaient de vrais serviteurs des pauvres. Ceux qui manquaient aux engagements de leur vocation, aux règles de l'hôpital, étaient punis de peines qui allaient jusqu'à l'excommunication et à la privation de la sépulture ecclésiastique.
Quelle garantie il y avait pour les pauvres dans la rigueur de ces prescriptions! « Si, par exemple, au décès d'un frère ou d'une sœur, on découvrait chez le défunt quelque bien caché dont il se tût réservé la propriété, on le traitait comme un excommunié et on lui
1 Le Grand, o. c. p. 23.
2 Id., ibid.
refusait la sépulture chrétienne. L'apostat, celui qui abandonnait l'hôpital, ne pouvait y rentrer qu'après avoir fait amende honorable et s'être soumis à une pénitence sévère l. »
Mais, le plus souvent, les trois vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté étaient bien gardés et les règlements observés ; l'exercice de la charité était la sauvegarde continuelle de ces saints engagements.
Un des auteurs qui ont le mieux étudié l'histoire de l'organisation hospitalière au moyen âge fait ce tableau de la vie des frères et sœurs de l'hôpital de Pontoise, qui était celle de toutes les congrégations attachées aux Maisons- Dieu, si nombreuses alors :
« La vie des religieux et des religieuses était toute de labeur ; après la récitation des heures et l'assistance à la messe, qui suivaient immédiatement le lever, chacun se rendait au travail, s'occupant des affaires de la maison ou du soin des malades. Quand les sœurs avaient rempli leur tâche quotidienne, elles ne devaient pas rester oisives, mais s'assembler en « un lieu compétent » pour y travailler « de leurs propres mains » et vaquer à différents ouvrages, dont l'entretien du linge formait sans doute la partie la plus importante.
« Deux fois par jour, le son de la cloche interrompait ces occupations pour appeler les membres de la congrégation au réfectoire ; le repas était précédé et suivi d'une courte prière ; il se prenait en silence et était accompagné d'une lecture, au moins pour les frères. Ceux-ci vivaient, en effet, absolument séparés des sœurs; leur réfectoire, leur dortoir, leur infirmerie étaient distincts. C'était, en somme, deux congrégations vivant dans la même enceinte, soumises à la même direction, tendant au même but, mais absolument isolées en fait; la chapelle pour la célébration des offices, la salle du chapitre pour l'élection de la prieure et les affaires importantes de la maison étaient les seuls lieux de réunion des frères et des sœurs.
« A la fin de la journée, quand venait le moment du repos, on récitait à l'église les complies, puis tous se retiraient en silence au dortoir, qu'ils ne devaient pas quitter avant l'heure du lever. Il ne restait plus debout dans la maison que les sœurs désignées pour veiller les malades.
« Telle était en son ensemble la vie de communauté ; le rédacteur de la règle n'avait prescrit les exercices de piété que dans une mesure très sobre, pour laisser les sœurs tout entières à leur mission de charité, au soin des malades, qui restait leur devoir essentiel i. y>
1 Le Grand, p. 24.
- Ici., o. c, p. 2'i -5.
Ce devoir, les frères et les sœurs le remplissaient, en général, avec un dévouement que l'esprit de foi et les pratiques de la piété entretenaient en eux. Et c'est un rti'> plus beaux et des plus nobles traits de l'histoire nationale que l'existence de ces innombrables petites communautés religieuses vouées si humblement et si héroïquement, dans toutes les villes, dans un grand nombre de bourgades et de villages, au soin des pauvres malades, des infirmes, des lépreux.
Des différentes règles qui régissaient les innombrables hôpitaux du moyen âge, il se dégage un fond commun de prescriptions dictées par l'expérience et la similitude du but. Le régime était le môme au fond dans loule la France.
« Il y avait à cette époque, dit M. le Grand, quelques ordres hospitaliers étendant leur règle sur diverses maisons, comme l'Ordre du Saint-Esprit et l'Ordre de Saint-Antoine, qui florissaient surtout dans le midi et dans l'est, celui de Saint-Jacqucs-du-Haut-Pas de Lucques, qui avait essaimé jusqu'à Paris, celui de Roncevaux, dont les statuts étaient observés à Bar-sur-Seine et à Avaux (Meuse). Dans le centre et dans le nord, les Hôtels-Dieu avaient habituellement leur organisation propre, et formaient autant de petites congrégations indépendantes, se rattachant plus ou moins étroitement à la règle de Saint-Augustin. Chaque Maison-Dieu possédait sa constitution basée sur des principes communs aux différents hôpitaux, mais susceptibles de mille- variétés dans les détails; ces variétés étaient peu sensibles pour une même région, et l'on voit habituellement la règle d'un Hôtel-Dieu important de la province servir de modèle aux établissements les plus proches. C'est le cas de Troyes pour la Champagne, d'Amiens pour la Picardie, de Lille pour la Flandre. A Pontoisc, on semble avoir suivi le même type qu'à Vernon , et il est à présumer que les villes voisines de la Normandie et de l'Ile-de-France voyaient leurs congrégations particulières se conformer à un réglementa peu près semblable1 ».
Les statuts qui régissaient les hôpitaux de Paris et ceux du nord de la France, notamment à Amiens, à Saint-Pol, à Noyon, à Troyes, étaient à peu près les mêmes. « Le règlement de l'Hôtel-Dieu de Paris, constate M. Jules Richard, avait servi de type à beaucoup d'autres ; entre tous d'ailleurs on retrouve des traits communs et des dispositions à peu près identiques inspirées par la même pensée charitable et chrétienne 2. »
Cette ressemblance se remarque surtout à partir du xme siècle.
1 Le Grand, o. c, p. 13-14.
* Ici., o. c, p. 12.
2'i'k LA CHARITE CATHOLIQUE EN FRANCE
« Partout, dit cet auteur, le personnel forme une sorte de petite congrégation chargée de la gestion des biens de l'hôpital et du service des pauvres et des malades, ayant au besoin sous ses ordres un certain nombre de domestiques; ils portent le nom de frères et de sœurs, souvent ils sont liés par les trois vœux de la vie religieuse qui leur rappellent le but de leur association, le service des malheureux, images touchantes de Dieu sur la terre.
« Une petite miniature d'un manuscrit de l'hôpital de Montrcuilsur-Mer, — où l'on retrouve l'office de la séparation des lépreux, — représente un de ces malheureux couché à terre à demi nu : un homme vêtu de l'habit religieux se penche sur le pauvre ladre et l'embrasse; sa tète est ornée d'un nimbe crucifère, c'est le Christ qui, sous les apparences d'un humble hospitalier, vient ainsi secourir et aimer ce malheureux que repousse la société des hommes. C'est l'idéal de la vie hospitalière.
« Des règles spéciales recommandent aux frères et aux sœurs certaines pratiques religieuses, la messe quotidienne, la confession, l'abstinence et le jeûne ; souvent ils ne peuvent manger de la chair que trois fois par semaine; à Saint-Pol, ils n'ont à leurs repas qu'un plat, auquel le maître ou la maîtresse peuvent quelquefois ajouter du fromage, des fruits ou des « herbes crues »; les frères et les sœurs ont leur dortoir et réfectoire séparés, et les règlements prescrivent l'étoffe, la forme et le nombre des vêtements qu'ils doivent porter le jour et même la nuit. Les sœurs doivent être auprès des malades autant que l'intérêt de ceux-ci l'exige, l'une d'elles doit les veiller pendant la nuit; enfin des peines sévères, des réprimandes, des jeûnes et parfois la discipline, punissent toute violence de langage ou de geste commise par le personnel de l'hôpital envers les malades, ou par les confrères entre eux. Quelquesunes de ces dispositions sont inscrites dans la charte du duc de Bourgogne, datée du 7 juin 1438, notamment l'obligation pour les sœurs de « servir dévotement et bénignement les povres malades, « l'une après l'autre comme sepmainieres ou toutes ensemble, au « besoing et nécessité ». Le duc rappelle le but de la fondation, destinée « à recevoir toutes povres créatures, femmes gisans d'enfans « et autres malades et membres de Dieu, les alimenter, gouverner « et administrer leurs nécessités, ensevelir les trespassés, les enterrer « en terre sainte, et autrement y faire les euvres de miséricorde ». S'inspirant des généreuses pensées de ses prédécesseurs et des pieux désirs de sa femme la duchesse de Bourgogne, il veut que « géné- « ralement tous malades languoreux, couchans au lit, et povres « femmes gisans d'enfans soient reçeus audit hospital, sans que « lesdits frères ou sœurs en puissent refuser aucuns, si avant qu'il
« y ait lit, lieu et place pour les couchier, et leur soient administrés » tant leurs nécessités de vivre comme autres choses, selon la qualité <r de leurs maladies et facultés de bien d'icellui hospital, comme <r les sacremens de sainte Église au salut de leurs âmes par ceulx <■ et ainsi qu'il appartiendra. »
Celte constitution, plus ou moins modifiée selon les lieux, est propre à la plupart des hôpitaux, à ceux des villages comme à ceux des villes. Par exemple, l'Hôtel-Dieu de Gonesse, simple village du diocèse de Paris, était administré par un prieur et une prieure, avec le concours d'une communauté; de frères et de sœurs, dont les uns étaient laïques, et les autres engagés dans les ordres sacrés. Le procès-verbal d'une visite faite en 1369, par l'évêque de Paris, à l'Hôtel-Dieu de Gonesse, constate qu'il y avait alors treize frères, y compris le prieur, et sept sœurs, y compris la prieure. La plupart des frères étaient prêtres. Il y avait cinquante lits pour les pauvres. Ceux-ci devaient toujours être servis avant le maître et les frères de la maison. L'office canonial était récité tous les jours par la petite communauté; la messe était célébrée tous les matins, entre prime et tierce, dans la chapelle de la maison'.
11 est particulièrement intéressant d'étudier le fonctionnement d'un de ces hospices ruraux, si nombreux dans toutes les provinces. M. Gustave Prévost en cite un exemple avec de nombreux détails, dans son ouvrage sur l'Église et les campagnes au moyen âge.
Il s'agit d'un hospice fondé, au xive siècle, dans la paroisse d'Écouché (Orne), village qui compte à peine aujourd'hui quatorze cents habitants. La Maison-Dieu d'Écouché fut fondée par de simples habitants de la paroisse, Guillaume le Mouz et Guillaume Coupigné, bourgeois d'Ecouché. Le seigneur direct et le seigneur suzerain se firent un honneur de renoncer à toute espèce de droit sur le terrain occupé par l'hospice.
« Cet hospice, qui subsista jusqu'à la Révolution, dit M. Prévost, ne tarda pas à recevoir des bourgeois d'abondantes aumônes en argent et en terre. Plusieurs même poussèrent le dévouement jusqu'à se donner à la maison pour le service des pauvres. Ils prirent le nom de frères condonnés , cumdonati. »
Quand l'hospice eut fonctionné quelque temps, le besoin d'un règlement se fit sentir; ce fut l'évêque de Séez qui le donna, à la demande des bourgeois d'Écouché.
Les circonstances au milieu desquelles le règlement fut rédigé montrent bien avec quel soin, quelle attention on s'occupait alors d'organiser un hôpital, de façon qu'il répondit réellement aux
1 Léopold Delisle, Fragments d'une histoire de Gonesse, Archives nationales Z, 7.771.
besoins de la localité qui le fondait. L'évêque estima qu'il ne pouvait créer ce règlement de toutes pièces, et encore moins le copier sur celui de quelque hospice voisin. Il fit venir près de lui six délégués d'Écouché, clercs et laïques, et ce fut seulement après avoir entendu l'avis de chacun que le prélat rédigea la règle demandée. Guillaume Coupigné, le principal fondateur, fut déclaré maître de l'hospice, et eut le droit d'y résider : les mêmes droits étaient assurés à ceux qui devaient lui succéder, afin qu'il leur fût plus facile de s'occuper des pauvres hospitalisés. Le maître était assisté d'un conseil comprenant les trésoriers en charge , les frères de l'hospice et six bourgeois honnêtes et capables, élus par les trésoriers. Le maître pouvait être révoqué. En cas de vacance de l'emploi, un nouveau maître était élu par quatorze bourgeois nommés à l'élection par les frères condonnés et les six bourgeois du conseil, lesquels s'unissaient aux quatorze élus de façon à former un petit collège électoral de vingt membres. L'élu était présenté à l'évêque de Séez et jurait entre ses mains de gérer fidèlement le bien des pauvres. Le maître étant obligé de consacrer tout son temps à l'hospice recevait une indemnité , mais les membres du conseil exerçaient gratuitement leurs fonctions ; il leur était interdit de percevoir quoi que ce fût à moins d'y être autorisés par le maître, les frères et l'évêque.
Ce petit hospice de campagne était bien modeste, néanmoins il était pourvu de tout, et fonctionnait avec une régularité que bien des hospices modernes pourraient lui envier. Et ce n'est là qu'un exemple entre mille : la France entière était couverte de ces humbles hôpitaux, tous organisés et administrés avec le même soin et le même zèle.
Les règlements des hospices s'occupent des moindres détails, tellement les fondateurs ont à cœur d'assurer le bien-être des malades. A Neubourg, en Normandie, le seigneur Arnaud de Meulan, et sa mère Marguerite de Neubourg, convoquent les bourgeois de Neubourg, le prieur de la Maison-Dieu et même un des pauvres hospitalisés, pour régler en commun tout ce qui peut intéresser l'administration intérieure de l'hospice. Et ces seigneurs, qui sont d'une des plus puissantes familles de Normandie, ne jugent pas indigne d'eux de décider ce que chaque pauvre recevra comme vêtements, comme linge et comme nourriture. Le nombre des chausses , des chemises, etc., tout est réglé d'avance, et il y a un menu soigneusement établi pour chacun des jours de la semaine.
Ces quelques détails montrent quelle importance avait en ces siècles de foi l'hospitalisation des pauvres et des malades. On trouvait communément des hôpitaux dans les moindres bourgs, et chacun d'eux était l'objet d'une administration spéciale fort bien organisée.
On a vu que dans l'organisation des hôpitaux, telle qu'elle existait au moyeu âge, foule l'autorité appartenait à la prieure de la congrégation de sœurs et de frères, préposée au service de chacun des établissements.
« L'étendue «le ces pouvoirs exercés, dit M. le Grand, en dehors du contrôle direct et permanent d'une autorité supérieure, n'allait pas sans dangers. Lors de l'élection de la prieure, si l'on se renfermait dans le cercle des sœurs présentes à l'hôpital, on pouvait ne pas rencontrer de personnes capables de remplir ces fonctions; si, au contraire, Ton s'adressait au dehors, on risquait de tomber sur une religieuse ne possédant pas l'expérience nécessaire. Dans le cas où les voix s'égaraient sur un sujet indigne, le gouvernement de la maison reposant alors tout entier en de mauvaises mains, de graves désordres étaient à redouter. C'était là un des grands défauts de cette organisation , où les établissements hospitaliers restaient isolés les uns des autres et ne profitaient pas de la direction éclairée qu'un ordre religieux important sait imprimer à ses membres'. » Saint Vincent de Paul y remédia, comme nous l'avons dit, par l'institution des Filles de la charité et des autres grandes congrégations formées sur le modèle de celle-là.
L'exemple si fréquent de l'exercice de la charité provoquait de pieux entraînements. Un grand nombre de bons chrétiens se sentaient attirés à s'enrôler dans ces petites congrégations hospitalières de toute forme qu'on trouvait partout. Malgré l'austérité du régime, le nombre des frères et des sœurs tendait toujours à augmenter. Souvent le personnel devenait trop nombreux pour les ressources de l'hôpital, dont il était obligé de vivre. Il arrivait qu'une partie des revenus de la maison était détournée de son but charitable que s'étaient proposé les fondateurs et donateurs. D'ailleurs, tous les membres de ces petites communautés n'étaient pas également aptes au service des malades. Il pouvait résulter, de cette multiplication des frères et des sœurs, des inconvénients et même des abus dans l'administration des établissements hospitaliers 2.
« De Là, dit M. Jules Richard, ces règles du concile de Vienne en 1312, prescrivant de ne confier le gouvernement des hôpitaux qu'à des hommes probes et capables, qui emploieraient scrupuleusement leurs ressources au soulagement des malheureux. De là ces réformations fréquentes, limitant le nombre des frères et des sœurs. En 1285, c'est l'échevinage d'Arras qui réduit par voie d'extinction le personnel de Saint-Jean-en-1'Estrée à quinze frères et trente sœurs,
1 Le Grand, o. c, p. 17.
2 Richard, p. 15.
et ordonne l'expulsion immédiate des serviteurs et servantes inutiles; c'est, en 4338, le duc de Bourgogne, qui opère une nouvelle réforme : il n'y aura plus que « Wit frères, parmi le maistre, c: liquel gouverneront le temporel dudit hospital, et administreront « ce qui y est à faire par la manière acoustumée » et « douze « femmes, parmi la prieuse, sereurs dudit hospital, lesquelles garce deront et serviront les povres, les malades et les femmes gisans « d'enfant par la manière acoustumée d ; défense est faite de recevoir des gens mariés : « Que nus homs maries qui ait femme vivant « ne puisse estre receus a frère u dit hospital , tant comme sa « femme vive, ne ensement femme mariée qui ait mari vivant ne « puisse estre recheue a sereur tant comme ses meris vive. » En 1364, la situation de l'hôpital était, paraît-il, assez précaire; ses ressources avaient beaucoup diminué par suite « des mortalitez ri des guerres ». La comtesse Marguerite réduit le personnel à quatre frères et huit sœurs. Enfin, en 1438, on comptait encore huit frères et huit sœurs; mais les longues guerres et les calamités de toutes sortes qui avaient marqué le commencement du xve siècle avaient tellement appauvri l'hôpital, que le duc de Bourgogne, pour éviter qu'il « ne christ en totale désolation et ruyne », dut imposer au personnel une nouvelle réduction et un règlement, qui resta en vigueur jusqu'au milieu du xvic siècle, époque où la maison fut remise aux religieuses de Saint -Augustin, qui desservaient l'hôpital Saint-Julien de Cambrai. Un des articles de la réformation de 4438 fixe le nombre des frères à trois, dont deux prêtres, et celui des sœurs à sept ; d'autres leur imposent un serment et déclarent qu'aucune sœur ne sera reçue âgée de moins de vingt ans et de plus de quarante, et « non impotente ne débilitée de leurs sens ou membres 1 ». C'est un trait remarquable de l'esprit religieux et charitable du moyen âge , qu'il ait fallu ainsi modérer le pieux entraînement qui portait tant de braves gens des deux sexes vers ces humbles congrégations de frères et de sœurs attachées au service des hôpitaux, et restreindre, dans l'intérêt même de la charité, le nombre des serviteurs et des servantes des pauvres.