‹ La charité catholique en France avant la RévolutionChapitre 11 sur 28 · ÉTABLISSEMENTS DE CHARITÉ (SUITE · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENTS DE CHARITÉ (SUITE

Condition des établissements hospitaliers. — Leurs biens- et leurs revenus. — Fondations et aumônes. — Casuel. — Construction et aménagement des Maisons-Dieu. — Tenue de l'intérieur. — Lits. — Hygiène. — Service médical. — Visite du Tasse à l'hôpital de Bayonne. — Approvisionnement des hôpitaux. — L'hôpital d'Hesdin. — Destination des hôpitaux à la ville et à la campagne. — Asiles spéciaux. — Conditions d'admission à l'hôpital. — Mode de réception. — La confession et la communion du malade. — Théorie chrétienne de la maladie. — Le péché d'après l'Évangile. — Le service du pauvre à l'hôpital. — Règlement. — Durée de séjour. — Distribution de secours par les hôpitaux. — L'Aumône générale de Lyon , son organisation et son fonctionnement. — L'Hôtel -Dieu de Lyon, type des anciennes fondations hospitalières. — Réorganisation hospitalière au xvne siècle. — Centralisation. — L'hôpital change de caractère. — Constructions fastueuses du xvm« siècle. — Installation intérieure défectueuse. — LHÔtel-Dieu de Dijon établissement modèle. — Projets de réforme de Louis XVI dans l'administration hospitalière.

La condition des établissements hospitaliers variait selon les contrées. Ils étaient pins on moins riches. En général, les hôpitaux étaient suffisamment dotés pour leurs besoins. Comme c'est le bien d<'s pauvres et des malades que s'étaient proposé leurs fondateurs, ils y avaient pourvu pour l'avenir aussi bien que pour le présent.

Il était d'usage, en fondant un hôpital, de le doter. On lui assignait à perpétuité les revenus d'une terre, d'un bois, d'un moulin; on lui constituait, à titre de propriété, des biens-fonds que les administrateurs de l'établissement faisaient valoir au mieux des intérêts de ses pensionnaires.

La charité publique contribuait volontiers à l'établissement et à l'entretien des maisons hospitalières; mais c'eût été imprudent de s'en remettre uniquement à elle pour l'avenir. Il fallait compter avec les années de mauvaise récolte ou de calamité qui tarissaient la source des aumônes. Aussi préférait-on d'ordinaire assurer le sort des hôpitaux et hospices au moyen de rentes perpétuelles qui v étaient affectées. La charité avait encore assez à foire, soit pour

accroître l'établissement par de nouvelles dotations, soit pour améliorer l'ordinaire des malades ou permettre d'en recevoir un plus grand nombre.

Les biens des établissements hospitaliers se composaient, pour une part, de revenus fixes provenant des rentes et des loyers, et pour l'autre, de profits éventuels.

Les premiers, étant de leur nature inaliénables, s'accroissaient plutôt qu'ils ne diminuaient. Les libéralités des rois et des seigneurs, celles des simples fidèles venaient constamment les augmenter. L'hôpital était comme un tronc toujours ouvert aux générosités des personnes pieuses et compatissantes.

C'est à l'hôpital qu'allaient principalement les dons, les aumônes de ceux qui voulaient employer une partie de leurs biens aux œuvres de miséricorde. Dans la plupart des provinces, comme le constate M. Léon Maître, la charité publique s'était plu à fonder des établissements hospitaliers plutôt qu'à subvenir au jour le jour aux besoins des indigents. « On ne faisait guère de testament sans léguer à l'hospice de sa contrée une terre, un bois, une maison, des prés, de sorte qu'en 4789 les pauvres possédaient une partie de notre territoire presque aussi importante que celle du clergé. »

Souvent la fondation des hôpitaux, surtout dans les moyennes et petites villes, était œuvre collective. Quelqu'un plus généreux ou plus entreprenant que les autres en avait l'idée; il y mettait tout ou partie de sa fortune : les dons de ses amis et concitoyens faisaient le reste. C'est l'histoire de l'hôpital nantais de Bourgneuf. L'établis-einent de la maison avait absorbé tout l'avoir du fondateur. Celui-ci n'avait plus de quoi le doter : la charité publique vint à son aide. « Il était à peine terminé, dit un mémoire du temps cité par M. Maître, que chacun s'empressa d'y faire du bien. »

Il y avait unité, c'est-à-dire solidarité de personne morale entre les frères et sœurs chargés de l'administration des hôpitaux, les prêtres ou aumôniers qui en avaient la direction spirituelle, et les malades qui y étaient soignés. Aussi les dons ou legs étaient-ils laits indifféremment aux uns et aux autres. C'étaient les pauvres les vrais propriétaires. C'est à eux qu'appartenaient les biens et revenus de l'établissement, la propriété personnelle étant interdite aux frères et aux sœurs qui desservaient les Maisons-Dieu.

Les ressources normales des hôpitaux consistaient en renies et revenus de différente sorte. Dans les années de mauvaises récoltes ou de crises politiques, elles pouvaient se trouver singulièrement diminuées. On voit, par une ordonnance royale du 23 juillet 1419, que l'Hôtel -Dieu de Paris en avait été réduit, pour faire face à ses dépenses, à engager ses vases sacrés, après s'être endetté envers

plusieurs marchands en achetant à crédit <r blé, vin, chair et bûches », pour la somme de trois mille livres. Depuis trois ans l'administration de l'Hôtel- Dieu n'avait pu rien tirer de ses granges et manoirs ni toucher ses rentes aux échéances.

C'est là un des exemples, plusieurs fois cité, de l'inconvénient pour les grands établissements charitables des revenus variables et éventuels. C'est aussi la justification de la règle moderne qui oblige les hôpitaux à placer leurs fonds en rentes sur l'État.

Les biens des hôpitaux se trouvaient souvent accrus par les dons et legs que leur faisaient les plus fortunés de ceux qui y riaient traités. Un Jean de Lieux, pour acquitter sa dette de gratitude, donne, en 1291, à la communauté des frères et sœurs de l'hôpital de Pontoise, une maison qu'il possédait dans la ville, en remerciement des bienfaits qu'il avait reçus de l'hôpital. Ces libéralités étaient assez fréquentes. La meilleure preuve de la bonne tenue ordinaire des hôpitaux au moyen âge, et des bons soins dont les malades y étaient l'objet, est dans le souvenir reconnaissant que leurs anciens hôtes conservaient de leur passage1.

De leur côté les rois, patrons et protecteurs nés des hôpitaux, comme ils aimaient à s'intituler, leur avaient constitué , outre leurs libéralités directes, un patrimoine éventuel sur les dépouilles des morts, sur la vente exclusive de la viande en carême, sur les amendes de police, en y ajoutant des aumônes sur leurs recettes, des franchises de taxe et des droits d'usage dans les forêts.

Les villes leur assuraient aussi, en dehors des quêtes, qui étaient entièrement libres, et dans les églises et à domicile, des sources de revenus dans les divers droits et privilèges qui leur étaient octroyés.

On peut se faire une idée du casuel des hôpitaux dans les siècles passés par le détail des ressources que ceux de Nantes trouvaient dans ces profits, accessoires ou éventuels. Là le casuel l'emportait sur les biens-fonds et les revenus fixes.

Il y avait d'abord le produit des quêtes, et celui-ci était toujours à peu près le même. Il variait entre trois mille et cinq mille livres. Il se recueillait en ville avec le concours des marguilliers de chaque paroisse. Toutes les confréries y participaient. Dans tout le diocèse , chaque paroisse fournissait aussi sa petite contribution. L'Hôtel-Dieu affermait le produit de la quête et trouvait ainsi un revenu assuré et régulier.

Les aumônes du carême étaient une autre source de profits. La permission de faire usage d'aliments gras pendant la sainte Quarantaine était considérée comme une faveur qui devait être rachetée

1 J. Depoin, Cartulaire de l'Hôtel-Dieu de Pontoise, n. 112.

à prix d'argent. Cette rançon servait aux pauvres. Elle se payait au boucher adjudicataire du monopole de la vente de la viande du carême. De ce chef, les hôpitaux percevaient une somme variable chaque année. En 1716, le prix du bail était de deux mille cinq cent dix livres, payables moitié en argent, moitié en viandes. Le privilège des fournitures des pompes funèbres était affermé également au profit de l'Hôtel-Dieu et du sanitat.

Aux aumônes du carême s'ajoutaient les amendes de police, tant celles qui provenaient des contraventions aux règlements municipaux, de voirie et d'ordre public, que celles qui frappaient les infractions à la police des corporations. Des ordonnances de Charles IX et de Henri III maintinrent aux amendes leur pieuse destination, après que la police de la ville eut passé de la juridiction du maire et des échevins à celle des officiers royaux.

Plus tard, une subvention sur les octrois fut accordée aux deux hôpitaux de Nantes par édit royal. Le fermier des octrois devait assurer une part du produit des taxes à chacun d'eux.

Le port et le mouvement de navigation procurait aussi des ressources particulières aux hôpitaux de Nantes par les divers droits de cure et de pont, de lestage et de délestage perçus à leur profit.

Vers la fin du siècle dernier, les recettes de l'Hôtel-Dieu, qui s'élevaient à cent cinq mille cent trois livres, ne comprenaient que vingt -sept mille huit cent quatorze livres du produit des fermes et loyers, el treize mille sept cent cinquante -trois livres provenant des rentes foncières et constituées. Le reste provenait du casuel et des appels fréquents à la pitié publique '.

On le voit, le soin des pauvres , l'entretien des hôpitaux était une des principales préoccupations des villes sous l'ancien régime.

A Caen, une aumône spéciale, dite denier à Dieu, était recueillie chaque année, depuis le xvi° siècle, en faveur de l'Hôtel-Dieu, à l'occasion d'une procession générale à laquelle , suivant un ordre de préséance de 1509, chaque corporation était représentée par ses gardes-jurés, portant des flambeaux, des bouquets, un cierge spécial et une bannière. Cette coutume paraît avoir été générale et obligatoire, au moins en Normandie, car elle est prescrite dans une ordonnance du lieutenant de police d'Evreux en 1725.

Dans tous les hôpitaux il y avait le tronc des « pauvres malades », où les visiteurs charitables déposaient leurs offrandes, et celles-ci servaient à donner aux pensionnaires quelque pitance supplémentaire. Il y en avait également dans les églises destinés au même usage. Souvent aussi les évoques provoquaient, par des lettres pasto-

1 L^on Maître . le Casuel des hôpitaux de Nantes, dans Revue de Bretagne et de Vendée, 7 janvier 1872.

raies, des aumônes publiques en laveur des hôpitaux. Le> paroisses et les confréries contribuaient à l'entretien d'établissements charitables qui profitaient à tous. Des quêtes étaient faites régulièrement par les soins des marguilliers, et des cotisations recueillies par le procureur ou prévôt au sein des confréries.

Toutes les autorités publiques, toutes les classes de la soeiété conli limaient à l'entretien des hôpitaux, qui étaient considérés par la foi et la charité comme les maisons de Dieu autant que comme les asiles des pauvres.

Avec les églises et les édifices municipaux, les Hôtels-Dieu étaient la gloire des villes et des bourgades au temps passé. Il n'y avait point alors de théâtres, ni d'hippodromes, ni de Bourses; mais il existait un grand nombre de maisons de charité érigées par la munificence du clergé et les libéralités des seigneurs et des particuliers. C'était là une des manifestations les plus communes de la vie sociale , un des signes les plus apparents de la prospérité publique.

Quelques types de ces hôpitaux de villes ou de villages, si nombreux dans les siècles passés, nous sont restés. On peut voir encore, parmi les plus remarquables, ceux d'Angers et de Beaune. Ils né ressemblent pas à nos vastes établissements modernes. Les hôpitaux du moyen âge, même ceux des villes, étaient petits en comparaison des nôtres, « Ils se composaient, en général, d'une chapelle, d'une grande salle commune et de quelques chambres pour séparer les sexes, d'un jardin et d'un cimetière. » Ce plan comportait diverses modifications, selon les lieux et les besoins1.

En général, ces milliers d'hôpitaux, grands et petits, étaient bien tenus. Les grands étaient bien bâtis. Par ceux qui restent aujourd'hui, on peut juger de ce qu'ils étaient alors. Voici la description qu'en fait M. Viollet-Leduc. On y trouve « un esprit de charité bien entendu et délicat. Bien bâtis, bien aérés, bien spacieux, ils ont sur les nôtres l'avantage de laisser à l'art une large place, de ne pas attrister les malades par cet aspect froid et désolé qui caractérise de nos temps les édifices publics de charité. Les malades ont de l'espace, de l'air, de la lumière. Ils sont souvent séparés les uns des autres, et ainsi leur souffrance ne s'accroît pas par la vue de la souffrance du voisin2. »

L'aménagement intérieur était aussi confortable que le requéraient les exigences du temps. La tenue des hôpitaux n'a guère laissé à

1 Léou Maître, o. c, p. 164.

2 Diction. d'Archit., t. VI. Hôtel- Dieu.

désirer qu'à certaines périodes de décadence, marquées au xvie siècle par les funestes effets des guerres de religion, au xvine siècle par le refroidissement de la charité et l'accroissement de la pauvreté.

Les malades ordinaires couchaient dans la grande salle commune, toujours largement ouverte de fenêtres et très élevée de voûte; des chambres ou cellules spéciales étaient réservées aux grands malades et aux contaminés. Les uns et les autres recevaient régulièrement la visite des médecins, et même plusieurs fois par jour, s'il était nécessaire.

« A partir d'une certaine époque et dans beaucoup d'hôpitaux, des cartons placés au lit des malades indiquaient le régime applicable à chacun d'eux. On prétend que c'est de Lyon que l'usage en est venu à Paris. Mais l'usage existait, dans cette dernière ville, d'afficher le règlement sur les murs des dortoirs. Nous en voyons un exemple, à l'hôpital des Audriettes, dès les xivc et xve siècles1. »

Il n'est pas exact que les malades fussent entassés à plusieurs dans le même lit. Cet abus n'a été constaté qu'en certains hôpitaux, lors de la décadence des institutions charitables, au xvme siècle. Hors les cas de force majeure, qui pourraient être signalés çà et là, à certains moments, la règle était qu'il n'y eût que deux malades au plus dans le même lit, et un grand lit, chacun ayant son bord, la liberté de ses mouvements, son air à respirer. Le plus souvent même chaque malade avait son lit.

Une grande bienfaitrice des hôpitaux d'Arras, la comtesse Marchant, avait fondé, en 1320, à l'hôpital Saint-Jean-en-l'Estrée, dix lits. Les termes de l'acte de fondation prouvent que, selon l'usage, les lits établis par la comtesse d'Artois n'étaient destinés à recevoir chacun qu'un seul pauvre. Divers statuts d'hôpitaux, retrouvés aujourd'hui, prescrivent également l'isolement des malades. La disposition matérielle de certains Hôtels-Dieu, comme celui d'Auxerre, où chaque indigent avait sa cellule, prouve qu'on se préoccupait des meilleures garanties de guérison et de propreté.

Dans toutes les maisons des Frères Saint-Jean-de-Dieu c'était une règle du saint fondateur de ne jamais placer deux malades côte à côte dans le même lit. Ce n'était pas là seulement un progrès du temps, car ce nouveau législateur n'avait fait qu'établir en principe ce qui s'observait communément avant lui.

« On peut admettre, dit à ce propos M. Jules Richard, que la règle générale était alors de ne placer dans chaque lit, autant que possible, qu'un seul malade, deux au plus; mais si cette cohabitation ne devait être imposée aux malades qu'en cas de nécessité, il

1 Dubreuil, Antiquités de Paris, liv. III, Hôpital des Audriettes; Martin Doisy, col. 101-2.

n'en était pas de mémo lorsqu'il s'agissait d'héberger des voyageurs ou des pauvres sans abri; jamais alors l'hospitalité n'est refusée à la porte d'un de ces nombreux hospices que la charité des monastères et i\<'> séculiers avait multipliées dans les villes et sur les roules fréquentées par les pèlerins et les voyageurs. Aussi ces maisons avaient-elles souvent des lits plus larges que ceux des hôpitaux et destinés à abriter plusieurs de ces malheureux1. »

Les critiques adressées parfois à ce sujet au régime hospitalier du moyen âge, ne proviennent que d'une confusion entretenue par l'esprit de dénigrement du passé. Ce n'est pas que les Hôtels-Dieu ne laissassent à désirer sous certains rapports.

« On ne peut pas s'attendre, observe très justement M. Hubert Valleroux, à trouver dans ces maisons si nombreuses, établies le plus souvent par la bienfaisance de quelques particuliers, toutes les règles de l'hygiène, science moderne, et aujourd'hui encore si peu observée dans les modernes hôpitaux. Ce qui était excellent dans ceux du moyen âge, c'était d'abord leur grand nombre, qui les mettait à la portée des gens de la campagne, ce qui ne se trouve plus aujourd'hui; c'était ensuite le petit nombre des malades, très bonne condition de guérison et très recommandée.

« Quant à cette disposition des maisons hospitalières avec quelques chambres de malades et une salle commune, elle est si raisonnable, que des hôpitaux cantonaux, construits récemment dans le département d'Eure-et-Loir, et que l'on cite actuellement pour modèles dans les campagnes, sont aménagés de cette manière. On y trouve quelques chambres séparées pour les malades des différents sexes et une salle commune où l'on place des lits au besoin. La différence est qu'il n'y a pas de chapelle et qu'on n'y reçoit pas de pauvres pour la nuit -. »

Les précautions hygiéniques n'étaient pas ordinairement aussi négligées qu'on pourrait le croire. On tenait compte de l'expérience. A Orléans des étuves à sécher le linge étaient primitivement attenantes à l'Hôtel-Dieu. Plusieurs épidémies successives ayant fait reconnaître l'inconvénient de ces dispositions, on transporta hors la ville, vers la fin du xve siècle, le lavoir et le séchoir de l'hôpital, afin d'éviter à l'avenir la propagation des maladies contagieuses par Pévaporation de l'eau de lessive. On n'eût pas fait mieux aujourd'hui. Les salles, ordinairement spacieuses, étaient bien aérées; ni l'air ni la lumière ne manquaient aux malades. On prenait à leur égard toutes les précautions que la pratique et le dévouement inspiraient. En somme,

2 Valleroux, o. c, p. 21

la mortalité dans les hôpitaux ne paraît pas avoir été plus grande, saut les temps d'épidémie, que de nos jours.

Les soins médicaux étaient aussi bons que possible. Il n'est pas bien certain encore que la science médicale, malgré les progrès dont elle se vante, soit plus en possession de guérir aujourd'hui qu'autrefois. La nature, plus saine, moins débilitée, offrait souvent plus de ressources à la thérapeutique. La tradition suppléait à la science. La chirurgie était certainement moins avancée, pourtant elle s'exerçait souvent avec succès dans les hôpitaux.

La pharmacie était une des pièces principales de l'Hôtel -Dieu. Celle de l'hôpital de Baugé offre encore un curieux spécimen d'installation de cette partie des hôpitaux du temps passé. Une ancienne relation décrit en ces termes la pharmacie du célèbre Hôtel-Dieu de Lyon : « Il y a dans l'Hôtel-Dieu une boutique d'apothicaire bien meublée, et fournie de drogues et médecines, que les espiciers et apothicaires de la ville fournissent et entretiennent à leurs dépens, et pour l'amour de Dieu, charité et aumosne. Les conseillers municipaux (qui sont les administrateurs de l'établissement) y tiennent un apothicaire, homme de bien, aux gages de l'Hôtel- Dieu, lequel voit à toutes les heures les pauvres malades avec un médecin, duquel il reçoit les ordonnances qu'il fait aux malades. » Rien ne manquait à l'organisation du service médical. La visite du médecin avait lieu à heure fixe deux fois par jour. Un médecin et un chirurgien, « savants et expérimentés, » étaient attachés à l'Hôtel- Dieu.

Dans les siècles passés, la charité pénétrait toutes les institutions. Aucune d'elles n'avait le caractère purement administratif qui distingue aujourd'hui les établissements hospitaliers. Ainsi les médicaments de la pharmacie de l'Hôtel-Dieu de Lyon étaient fournis gratuitement par les épiciers et apothicaires de la ville. C'était une contribution volontaire qu'ils s'imposaient « pour l'honneur de Dieu, charité et aumône ».

A côté de la pharmacie il y avait la cuisine, et celle-ci n'était pas moins nécessaire que celle-là. Généralement cette partie de la maison était spacieuse, bien installée. Au cours d'un voyage en France, le Tasse, en passant à Bayonne, visita l'hôpital. Toutes les salles lui parurent dignes d'éloges; mais la cuisine lui sembla merveilleuse. Elle était aussi propre qu'une chambre de nouvelle mariée; les ustensiles nécessaires à la préparation et au service de la nourriture étaient rangés avec tant de goût, d'ordre et de symétrie, le fer poli y resplendissait de telle sorte aux rayons du soleil qui venait le frapper en traversant les fenêtres garnies du verre le plus transparent, que le Tasse croit pouvoir comparer cette cuisine

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aux arsenaux de Venise et des princes qu'on montrait avec orgueil aux étrangers '.

Les autres pièces, affectées aux services accessoires de la maison, telles que buanderies, salles de bain, lingeries, remises, celliers et caves, étaient plus ou moins grandes, plus ou moins nombreuses, selon l'importance de l'établissement.

L'ordre régnait, en général, dans les anciens hôpitaux. Leur bonne administration, confiée à des personnes honnêtes et capables, soit à des ecclésiastiques, soi l à des séculiers, était une garantie de bonne tenue. Le dévouemenl (\r> frères et sœurs employés au service dc> malades et des pauvres Taisait le reste. La dépense était bien réglée. Chaque année les comptes de gestion devaient être rendus.

L'approvisionnement des hôpitaux en denrées et combustibles était confié de préférence à ceux di^ administrateurs qui étaient commerçants ou mieux entendus en affaires. Tromper les pauvres, soit du l'ait des gérants et d^ économes, soit du fait des fournisseurs, eût paru autrefois un double vol, un véritable crime.

Les objets d'approvisionnement étaient serrés avec soin et surveillés depuis leur acquisition jusqu'à leur consommation. L'Hôtel-Dieu de Paris avait sa provision de blé dans une chambre grillée. Là, comme dans les autres hôpitaux bien administrés , tout était payé comptant, de première qualité et de première main. Deux administrateurs assistaient chaque joui' à la visite des médecins. A Lyon, dos tableaux de visite étaient dressés, et ces tableaux transcrits dans dos casiers tenus régulièrement. Ces tableaux réglaient la distribution d<>< aliments et dr< médicaments.

A Hesdin, en Artois, l'hôpital, qui avait été terminé dans le courant de l'année 1324, comprenait, pour sa partie principale, une vaste salle lambrissée, longue de cent soixante pieds, large de trentequatre, que l'on peut comparer à celle de l'Hôtel-Dieu de Tonnerre, construit quelques années plus tôt par la reine de Sicile'2. En le fondant, la comtesse d'Artois l'avait pourvu de quarante lits garnis et complets , nombre égal à celui dos cellules de la grande salle de Tonnerre. L'hôpital possédait en outre une chambre spéciale à l'usage des femmes en couches, un appartement pour le maître et un autre pour la maîtresse, des lieux d'aisance, une chapelle, et divers bâtiments accessoires. Les comptes de l'hôpital de Sainl-Jeauen-1'Estrée mentionnent parmi les pallies de l'édifice la tour, la salle, le cloître, les dortoirs et réfectoires des livres et des sœurs . la cuisine, les chapelles, la lavanderie, etc.3 «Le moyen âge, dit Yiollet-

1 Dial, Il pa cire di famiglia; Babeau, les Voyageurs en France, p. i6.

2 J. Richard, p. 28.

3 ld., p. -i'\.

Leduc, monlrait, dans la composition des établissements de bienfaisance, l'esprit ingénieux qu'on lui accorde dans la construction des monuments religieux1. »

Le mobilier était en rapport avec les bâtiments; il donne l'idée d'un confortable qui n'a pas été dépassé aujourd'hui.

Généralement les Maisons-Dieu, ou hôpitaux du moyen âge, pratiquaient les différents genres d'hospitalité. Outre les malades de tout genre qu'on y soignait , ils donnaient asile aux passants, aux voyageurs; ils recueillaient les abandonnés et les étrangers aussi bien que les habitants de la Aille. Ces pieux établissements étaient destinés à toutes les souffrances, à tous les besoins.

Cependant les infirmes, tels que boiteux ou aveugles et autres incurables, en étaient exclus dans les villes où existait une organisation hospitalière complète, «afin, dit M. le Grand, de ne pas transformer l'hôpital en hospice et immobiliser en faveur de quelques malheureux les soins qui pouvaient, pendant le même espace de temps, soulager une foule de misères. » Ces infirmités exceptionnelles trouvaient un refuge ailleurs.

11 était rare que l'hôpital fût réservé aux seuls habitants de la ville; le plus souvent il s'ouvrait sans distinction aux étrangers, à toutes les personnes malades de quelque pays et nationalité qu'elles fussent.

A la campagne, cependant, la règle était moins générale. Dans certaines localités, l'hospice était exclusivement réservé aux malades de l'endroit. D'autres fois, au contraire, plusieurs paroisses de moindre importance se réunissaient à un bourg plus considérable, à l'hospice duquel on envoyait tous les malades de la petite agglomération. C'est ainsi que les pièces d'un procès plaidé au milieu du xvc siècle devant l'échiquier de Normandie, nous apprennent que dix-sept paroisses, de la maladreric de Saint- Jacques du Boishalbout, avaient le droit d'envoyer leurs malades à cet hospice.

Ces petits hôpitaux de ville et de campagne, si nombreux autrefois, avaient souvent une destination spéciale. A côté des léproseries et des maladreries affectées aux <r méseaux d et aux « ardents » , on rencontre fréquemment des maisons pour les femmes en couches. Tel était, par exemple, l'hôpital des Jassinières , fondé au xitlc siècle; il pouvait recevoir jusqu'à vingt-trois femmes2. On connaît aussi des asiles d'incurables. Plus loin, il sera question d'autres hospices spéciaux, tels que les aveugleries, les maisons d'orphelins et d'en-

1 Diction. d'Archit., 1. VI. Hôtel-Dieu.

2 Ulysse Chevalier, les Hôpitaux de Romans, p. 89.

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faute trouvés. On peul dire que la charité des âges anciens avait Bubvenu à tous les besoins. Il n'y a pas d'exemple d'hôpital spécialemenl affecté aux soldais malades ou blessés avant l'origine «les années permanentes.

Le premier hôpital militaire qui ail existé en France fut établi à l'hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas en 1582. Le besoin ne s'en était pas fait sentir jusque-là.

Grands ou petits, généraux ou spéciaux, les établissements hospitaliers étaient en si grand nombre autrefois, qu'aucune ville, aucune contrée n'en manquait. Partout ils étaient à la portée <l<is malades.

Les séides conditions d'admission, dans la plupart des cas, étaient d'être souffrant, dénué de ressources, «le n'avoir point de gîte à soi. C'étaient là des titres sacrés qui donnaient droit d'entrée dans toutes les maisons hospitalières.

« Les païens, dit Léon Gautier, avaient horreur de la maladie, comme ils avaient horreur de la mort. Ils s'efforçaient de jeter d'épais voiles sur ces choses désagréables à voir. Le Grec voluptueux et le Romain aimaient seulement les délicatesses du plaisir et ne pouvaient soutenir l'aspect (\r< affres de la douleur et du râle de l'agonie. Aussi s'efforçaient-ils de prévenir la maladie pour n'avoir pas à la considérer1. »

Lu Grèce, suivant le1 conseil du [dus sage <\es philosophes, on laissait mourir les enfants mal venus, ceux dont le corps était mal constitué. La maladie était un objet de dégoût pour les Romains comme pour les Grecs. Le plus souvent, ceux que le mal atteignait étaienl abandonnés. D'eux-mêmes, pour ne pas souffrir, ils mettaient tin à leurs jours. Le suicide était le remède le plus commun à la maladie. Du reste, il n'y a pas un seul hôpital dans l'antiquité.

Dans la société chrétienne, au contraire, d'innombrables asiles Couvraient à tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin de secours. 11 suffisait de frapper à la porte au nom de la charité pour être reçu.

Le mode de réception, tel qu'on le « trouve décrit en termes à peu près identiques dans la plupart (\r< statuts d'hôpitaux », indique bien dans quel esprit la charité était exercée aux âges de foi.

« A son entrée, le malade se confesse, cl si les circonstances le requièrent , recuit la communion. »

On a là toute la pensée qui inspirait à la fois et la vertu de compatissânee envers les pauvres, et la thérapeutique chrétienne.

Pour mériter les soins dont il allait être l'objet, [tour devenir vrai-

1 L. Gautier, o. c, p. 84

ment un membre souffrant de Jésus-Christ aux yeux de ces frères et de ces sœurs qui allaient lui consacrer leur dévouement, leurs soins, et même exposer pour lui leur vie, il fallait que le pauvre, en entrant à l'hôpital, fût purifié de toutes les souillures de l'âme, afin qu'il n'y eût plus dans sa sainte misère corporelle qu'un reflet de la divinité du grand Pauvre de Bethléem et du Calvaire. L'absolution de ses péchés le transformait, el ce malheureux, qui tout à l'heure n'eût inspiré dans son triste étal de souillure morale que de la pitié, acquérait désormais le droit d'être traité avec tous les égards dus à un vrai pauvre de Jésus-Christ.

Une autre raison avait fait aussi établir l'usage de la confession préliminaire avant l'admission dans l'hôpital.

La science sacrée a sur la maladie des théories que ne connaît point la médecine profane, si souvent impuissante à guérir des maux dont elle ignore même la vraie origine. Aux yeux de la foi, la cause première de la maladie c'est le péché, ainsi que l'enseigne le Seigneur lui-même, lorsqu'il dit au malade qu'il avait guéri : <r Allez, et ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive pire. » La mort, d'après la doctrine catholique, est entrée dans le monde par le péché, et avec elle la maladie, qui en est l'occasion. Le péché, voilà l'origine du mal physique qui afflige l'humanité. Soit qu'il ait failli lui-même, soit qu'il expie pour la faute d'un autre, dont il est solidaire par la naissance et le sang, le malade est avant tout un pécheur. Avant tout aussi il faut le guérir de son péché.

C'est l'exemple donné par Notre-Scigneur et rapporté en vingt endroits de l'Évangile. Aux malades ou infirmes qu'on lui amène, Jésus commence par remettre les péchés. L'absolution des fautes est le préambule ordinaire des cures divines. Le Rédempteur du monde a ainsi enseigné aux hommes que le principe premier de tout mal c'est le péché. Cette leçon avait été retenue et mise en pratique dans les hôpitaux du moyen âge. Pour commencer la guérison du malade, on l'amenait d'abord au prêtre, qui recevait sa confession et l'absolvait de sa faute. Ainsi délivré du mal de l'âme, par où le démon s'était introduit en lui pour l'affliger dans son corps, il était préparé à recevoir les bons soins de l'hôpital et à ressentir tout l'effet des remèdes. La prière, la grâce allaient pouvoir donner leur efficacité aux médicaments.

N'était-ce pas là nue profonde pensée de foi et la plus haute conception de la médecine?

Comme le soin de l'âme était regardé aussi important pour la guérison que le soin du corps, les botes souffrants recevaient tous les secours spirituels que comportait leur état. Ils avaient la visite fréquente des aumôniers, des personnes pieuses de la localité qui

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venaient leur apporter les consolations el les encouragements de la foi. La salle des malades ouvrait communément sur la chapelle, de manière que tous pussent assister de leur lit à la messe el aux offices. Du reste, un autel était toujours établi à l'une des extrémités de la grande salle, pour rappeler aux malades que l'hôpital était, comme sou nom L'indiquait, la maison de Dieu, parce qu'elle était celle des pauvres.

Une lois entré à l'hôpital, le pauvre malade est « traité comme le seigneur de la maison », selon l'expression consacrée. (Test pour lui que l'hôpital a été fondé; c'est à lui qu'il appartient. Les hôtes de ces demeures hospitalières changent de qualité: de mendiants et d'indigents qu'ils étaient, ils deviennent les véritables maîtres; tous les soins, tous les hommages leur sont dus.

« A leur repas, qui doit toujours précéder celui de la commuriauté, ils reçoivent les mets qu'ils désirent et que la nature de leur mal ou les ressources de la maison permettent de leur procurer; de petites colles el des chaperons sont mis à leur disposition pour les préserver du froid durant leur réfection.

« Trois sœurs au moins pendant le jour, et deux pendant la nuit, avec le nombre de servantes nécessaire , sont de garde près des lits pour la sustentation et le réconfort des malades. Afin d'adoucir aux pauvres patients la longueur des nuits passées sans sommeil , une

1 ière doit toujours brider dans l;i salle. De grosses pelisses el i\o<.

bol les son! toujours à leur portée quand ils sont forcés de se lever pour aller <r aux chambres nécessaires1 ».

Outre les soins et la nourriture ordinaires qu'ils recevaient dans les hôpitaux, les pauvres malades étaient souvent l'objet de petites attentions charitables de la part des personnes pieuses de l'endroit, ils profitaient de certaines petites douceurs que des amis leur procuraient. Que de détails charmants les anciens testaments contiennent à ce sujet! Ainsi « un chanoine de Saint-Etienne lègue huit poules, le joui' des morts, aux malades les plus exténués et souffrants pour lors soignés dans la Maison-Dieu »; une rente de vingt sols est destinée à acheter « les petits pots et écuelles dont les malades ont affaire pour leurs tisanes i ».

La durée de séjour dans les hôpitaux était illimitée. On n'en sortait que guéri. Des abus pouvaient avoir lieu. De faux malades, de faux pauvres, qui y avaient pension, prenaient quelquefois la place des vrais. Le bon régime des hôpitaux contribuait à l'aire naître r^s fraudes. La satire n'a pas manqué de les relever. Monleil fait parler

1 Le Grand, p. 28-29.

- Dr Witt. o. (?., p. 72.

ainsi le mendiant qu'il met en scène dans un de ses tableaux du XVe siècle : <r II me dit qu'avec un peu d'adresse, un peu de complaisance envers les malades, envers les supérieurs, envers les principaux domestiques, je pouvais être malade pendant un ou deux ans; je le fus pendant plus de quatre1. »

Ces abus, inhérents à l'institution, étaient inévitables. On pouvait se borner à en plaisanter.

Dans plusieurs villes, notamment à Dijon, les hôpitaux ne servaient pas seulement d'asile aux malades et aux pèlerins, ils subvenaient aussi, par des distributions de secours, aux besoins des pauvres. Ces distributions avaient lieu d'après un rôle écrit.

Les statuts de 1530 de l'hôpital de Mortagne, qui dépendait alors, comme la ville, du royaume de Navarre, montrent qu'il avait pour objei surtout de « substanter, nourrir et alimenter les vrais pauvres et gens nécessiteux de la ville et des faubourgs de la ville ». Hôtel- Dieu et hospice à la fois, rétablissement, sert tout ensemble à recueillir les infants abandonnés, à recevoir les pauvres incapables de gagner leur vie, les infirmes, les vieillards, et à secourir les malades.

C'est dans le siècle suivant surtout, par suite de l'institution des hôpitaux généraux et de la concentration des services de l'assistance publique, que les établissements hospitaliers eurent ce caractère centralisateur qui en faisait à la fois des asiles pour les malades, les pauvres, les mendiants, les vieillards, les orphelins, et aussi (h^ bureaux de distribution de secours.

Peu de temps après la création des nouveaux établissements, « un édil de 1662 nous fait connaître que les administrateurs de l'hôpital général de Paris, outre qu'ils logeaienl et nourrissaient dans cette maison et les succursales plus de six mille pauvres, donnaient de plus la nourriture en six endroits de la ville à trois mille autres pauvres mariés8. »

Pour avoir une idée plus complète de ce (prêtaient les anciens Hôtels-Dieu, il faut pénétrer dans l'un de ceux qui nous sont le mieux connus par leurs statuts et par les travaux des érudits. Leur organisation s'était un peu modifiée avec le temps. Sous ce rapport, il y a une certaine différence entre les hôpitaux du moyen âge et ceux de l'époque plus moderne. C'est surtout à partir du milieu du xvne siècle qu'elle apparaît. Jusque-là, à part le mélange de l'élément laïque avec l'élément religieux, les caractères généraux des établissements hospitaliers restèrent à peu près les mêmes.

Les règlements de l'Aumône de Lyon (ou Bureau des pauvres),

1 Sauvai, Antiquités 'le Paris, liv. V. Hôpitaux. - Martin-Doisv, loc. cit. Col. 307.

instituée à la suite de la famine de 1531 , nous font connaître aussi l'organisation de PHôtel-Dieu à celle époque. Ils montrent ce qu'était un grand hôpital au xvie siècle.

Il a pour recteurs ei administrateurs, en vertu d'une huile apostolique, les conseillers municipaux el échevins de la ville; ceux-ci commettenl (\c* officiers de service et des domestiques à gages pour le desservir. Le personnel administratif du service intérieur esl composé ainsi qu'il suil : un prêtre, un médecin, un chirurgien, un apothicaire, un procureur ou receveur, un clerc on contrôleur, un pourvoyeur ou maître d'hôtel. Deux serviteurs oui l'emploi de porter et d'aller quérir les malades. Des nourrices sont chargées des petits enfants trouvés et exposés. L'Hôtel-Dieu a en outre un boulanger et un portier.

Sont admis dans l'Hôlel-Dieu tous pauvres malades, les étrangers comme ceux de la ville ; ils sont reçus sur un billet signé de deux seigneurs conseillers an moins, ou de leurs commis en l'hôtel commun de la ville ; le malade est admis en présentant lui-même le billet à la mère religieuse, ou en le lui envoyant; dans ce dernier cas, cdle l'envoie quérir par les deux serviteurs avec la litière.

La maison es! desservie plus spécialement par dix-huit ou vingt sœurs, avant à leur tête une mère religieuse. L'institution de ces sœurs hospitalières remontait au xve siècle. D'abord recrutées parmi les tilles repenties, elles s'étaient bientôt augmentées d'honnêtes personnes désireuses de se consacrer au soin des malades. Ces sœurs n'appartenaient pas à un ordre déterminé; c'étaient de pieuses femmes portant un costume spécial qu'elles avaient reçu des recleurs de l'Hôtel-Dieu, en 1526, el menant la vie conventuelle, sans former de vœux ni suivre une règle religieuse proprement dite. Après quelques années de noviciat et d'assiduité à leurs devoirs, (dles étaient admises à se consacrer au service des pauvres, et, en signe de ce saint engagement, elles recevaient une petite croix d'argent à l'image de Notre-Dame de la Pitié, patronne de l'Hôtel-Dieu. Elles devenaient les soeurs croisées.

En ce qui les concernait, voici ce que disait le règlement de la maison : « Pour servir les pauvres malades, il y a dix-huit ou vingt religieuses, laid repenties qu'autres, qui se sont rendues \k dedans pour l'honneur de Dieu et pour servir les pauvres, et sont reçues par lesdils conseillers. Elles sont nourries et habillées aux dépens de l'Hôtel-Dieu. Celle qu'on nomme la mère est la maîtresse, les autres lui obéissent. Les religieuses ont leur réfectoire, où elles mangent toutes ensemble, el leur dortoir commun ou séparé ; jour el unit (dles servent les pauvres, leur donnent à manger et à boire, les lèvent et les coin lient , font leurs coin lies, les nelloient el reblan-

«hissent, les consolent le mieux et le plus humainement qu'il leur est possible.

« Quand elles ont donné à dîner et à souper aux pauvres, elles se retirent en la chapelle, où elles disent grâces. Tous les petits pauvres de l'Hôtel-Dieu, à l'exemple des sœurs, rendent grâces à Dieu et prient pour les bienfaiteurs de l'hôpital. Les sœurs sont logées, nourries et entretenues aux frais de la maison; mais, pour gages et loyer, c'est-à-dire salaire, elles ont la grâce de Dieu et auront le paradis à la fin. »

L'Hôtel-Dieu était vaste; » il avait, disent les relations, une séparation par le milieu avec grands piliers à treillis, dans lequel il y avait six rangs de couches d'un bout à l'autre. Les chaslits (bois de lit; sont de noyer, les dessus (ciels de lit) de tapisserie tout nets blancs et bien accoutrez. D'un costé sont les hommes, de l'autre les femmes, qui se voient sans pouvoir se fréquenter les uns parmy les autres. Au milieu est une grande cheminée, où les pauvres se chauffent quand il fait froid, les hommes de leur costé, les femmes de l'autre. La cheminée avait, par conséquent, deux âtres adossé-.

« En l'un des bouts de cette immense chambrée à compartiment existait une chapelle que tous les malades pouvaient voir de leur couche, où le prêtre disait chaque jour la messe. Quand il entre un malade à l'Hôtel-Dieu du xvie siècle, que son nom, son domicile, le jour de sa réception ont été enregistrés, on le fait confesser par le prêtre de la maison, on s'enquiert après s'il a or ou argent et les vêtements qu'il porte. On dresse l'état sur un livre ad hoc de tout ce qui se trouve sur lui. Un billet ou note en est donné à la mère religieuse, qui serre le tout jusqu'à ce que le pauvre sorte guéry et prêt à s'en aller. Alors, sur le commandement du médecin, la mère lui donne congé en lui rendant tous les objets contenus en son inventaire. On lui baille billet de congé, qu'il présente aux commis et administrateurs du bureau de l'aumône, et sur le vu duquel un secours lui est alloué, selon sa pauvreté. S'il est étranger, l'aumône lui est administrée par l'aumônier des étrangers, eu égard à sa pauvreté et à sa distance.

« Le soin des malades n'était pas le seul secours par lequel l'Hôtel-Dieu se rattachât à l'Aumône; il concourait avec ce bureau à tout ce qui concernait l'assistance des nécessiteux. » Ainsi il contenait un second corps de bâtiment pour les femmes en couches; un autre pour les petits enfants orphelins, trouvés et exposés. Les femmes étaient nourries et soignées jusqu'après leurs relevailles; les enfants étaient allaités et élevés par des nourrices jusqu'à ce qu'ils fussent d'âge à apprendre; alors ils en sortaient pour être instruits à l'hospice de Chana avec d'autres enfants. Après avoir reçu l'instruc-

tion primaire, ils étaienl placés chez i\r< maîtres chaînés de leur donner un état, ou de leur procurer une condition toute faite en les Taisant entrer dans leur famille, soil à titre de domestiques, soit même à titre d'enfants adoptifs '.

L'Hôtel-Dieu de Lyon est le type parfait de ces anciens établissements hospitaliers de la seconde période, qui offraienl un mélange de l'élément administratif civil el de l'élément religieux. Son organisation intérieure n'a guère varié depuis celle époque, el de nos jours, avant les modifications que lui a fait subir le régime républicain, il présentait encore une image ^*1^ anciennes institutions charitables. Aujourd'hui encore, tous les hôpitaux de Lyon sont desservis par la même congrégation de sœurs hospitalières mi-religieuses, mi-laïques, qui avait pris naissance, au xve siècle, dans le grand Hôtel -Dieu, et les mêmes règlements, en ce qui concerne le service et l'ordre de la maison, s'observent de la part des administrateurs et de la part des sœurs. De l'Hôtel-Dieu, l'institution des sœurs croisées s'étail ('tendue à tous les autres établissements de Lyon à mesure qu'ils étaient venus se grouper sous la direction d'un même conseil général d'administration. C'est l'esprit d'unification des services hospitaliers qui a prévalu depuis le xvue siècle, el auquel répondait l'institution des Filles de la charité par saint Vincent de Paul et la vénérable Louise de Marillac.

Le xvnc siècle, qui succédait à une épocpie de calamités el de ruines publiques, est le grand siècle de réorganisa lion de la charité, c'est le siècle de saint Vincent de Paul. 11 avait commencé sous d'heureux auspices. Dès 1606, Henri IV rendit un édit pour la réforme des hôpitaux. En lli(>7, il posait la première pierre de l'hôpital Saint-Louis, un des pins beaux de l'Europe, bâti par Claude de Châtillon. Sous son règne, on constate diverses mesures d'ordre intérieur tendant à l'amélioration des services hospitaliers. Ainsi le bureau de l'Hôtel-Dieu de Paris, sur la proposition du premier président du Parlement, décide que les pauvres tombés malades dans les diverses maisons destinées aux pauvres valides seront transportés à l'Hôtel-Dieu pour y être spécialement soignés de leur maladie. Et celle mesure persista jusque vers la fin du siècle suivant, où il fut établi à l'Hôpital général et dans les maisons de la Salpétrière, de Bicèlre et de la Pitié, qui en dépendaient, des salles spéciales d'infirmerie pour y traiter les malades de toute sorte de ces divers établissements.

Les idées de réforme étaienl générales à celle époque ; l'exemple

• Voir Martin Doisy, loc. cit. Col. S(»-90.

de Paris inspirait la province. En 1021, les administrateurs de l'Hôtel-Dieu d'Orléans se firent autoriser par la municipalité à emprunter douze mille francs pour faire de nouvelles constructions. En ltj:>r>, il esl construit au premier étage deux salles spécialement destinées aux femmes. Jusque-là les malades, hommes, femmes et entants avaienl été confondus dans les mêmes salles. Les lits commencent aussi à être distincts. Auparavant c'étaient de vastes couches à plusieurs compartiments, pouvant recevoir quatre. et six personnes § [a fois. Il y avait à celle époque, à l'Hôtel-Dieu d'Orléans, une apothicairerie , des magasins de denrées, une lingerie, une buanderie, un ensevelissoir et une salle de dissection.

Dans beaucoup de villes on constate des progrès semblables sur l'âge précédent, qui avait été une époque de déclin pour les hôpitaux.

La principale réforme fut une réforme administrative en rapport avec le gouvernement centralisateur de Louis XIV.

« Les hôpitaux, dil M. le Grand, se transformèrent au xvir3 siècle. Les moins considérables furent réunis sous la même direction. Ceux des villages furent incorporés à ceux des villes ; on en supprima quinze à seize cents ; on aliéna ceux qui étaient inutiles; on répartit d'une manière plus commode les différents services dans les édifices conservés. » La plupart des vieux édifices du moyen âge commencèrent aussi à être remplacés par des constructions plus vastes, mieux aérées et mieux éclairées. Partout on se mit à rebâtir. Lue plus stricte discipline, une réglementation plus compliquée présidèrent aussi à l'organisation intérieure des hôpitaux. La surveillance et le contrôle étaient plus sévères, les conditions d'admission el de séjour plus rigoureuses. L'influence du pouvoir central se faisail sentir davantage ; il y avait un peu moins de charité, il y avait plus de réglementation.

Avec la réforme du xvne siècle, l'hôpital perd le caractère libre, familier, qu'il avait dans les siècles précédents ; il devient davantage \m établissement administratif. Le pauvre n'est plus autant chez lui, les religieux et religieuses voués au soin des malades sont moins les frères et sœurs des pauvres de Jésus-Christ, ils deviennent plutôt des infirmiers et de^ infirmières au service de l'établissement. On sent partout l'action de l'État ; ce n'est plus la Maison-Dieu du moyen âge.

Ce caractère nouveau des hôpitaux ressort encore plus au siècle suivant. L'esprit de charité s'était refroidi au contact des idées nouvelles de la philosophie sophistiquée des Voltaire et des Jean-Jacques Rousseau La philanthropie domine. Néanmoins les institutions de

bienfaisanee sont encore assez prospères, grâce au sentiment chrétien qui subsiste au fond de la société. Le mouvement de réforme et de reconstruction des établissements hospitaliers continue selon les idées du siècle.

Toul ne fui pas pour le mieux, il l'aui le reconnaître, dans eette rénovation des hôpitaux. C'est ce que M. Baheau constate en ces termes : « Quoique l'édil de 1561 eût prescrit de disposer des chambres spéciales pour le traitement (\i'> maladies contagieuses et incurables, on chercha dans l'aménagement intérieur des édifices la glande dimension dr^ salles plutôt que leur nombre et leur affectalion spéciale, on réunit sous le même toit des misères de nature différente que le moyen âge avait souvent recueillies dans des édifices distincts. Les administrations, stimulées par les intendants, qui leur fournirent les plans, se laissèrent aussi trop souvent entraîner par le désir d'élever de majestueuses façades, qui attestaient la richesse des hôpitaux, mais qui étaient hors de proportion avec leurs salles et leur mobilier1. Elles les faisaient précéder, à Troyes comme à Besançon, de grilles dont la richesse formait contraste avec la destination de l'édifice. Mais si la lumière pénétrait désormais dans les salles à travers de larges et hautes fenêtres, si les lits étaient entourés de rideaux et munis de matelas et de linge convenables, ils n'étaient pas en nombre suffisant. 11 faut lire dans le rapport des commissaires de l'Académie des sciences les détails qu'ils donnent sur l'installation déplorable des malades à l'Hôtel- Dieu de Paris en 1786. On peut y voir que les conditions les plus élémentaires de l'hygiène et de la propreté n'étaient pas observées, et que certaines salles contenaient jusqu'à deux cent soixante-douze personnes, couchées quelquefois six dans le même lit -, trois dans un sens, trois dans l'autre. Ce fut l'honneur du roi Louis XVI d'avoir provoqué les enquêtes qui révélèrent de pareils abus el d'avoir cherché à y remédier, en ordonnant que désormais les malades seraient reçus à l'Hôtel -Dieu dans des lits séparés 3. En province, le mal n'était pas toujours aussi grand; si à Granville les lits recevaient six personnes, à l'Hôtel -Dieu de Troyes ils n'en recevaient que deux; à l'IIôtel-Dieu de Nantes il y avait des lits distincts pour les ouvriers de la manufacture de toile à voiles. De toutes parts on voulait améliorer les services hospitaliers, et ce fut dans ce but que l'intendant de Caen forma une commission spéciale, dont les maires el les échevins (}^ villes tirent partie4. »

1 on peut citer 1rs Hôtels-Dieu de Besançon (170:î). de Rouen (1749-1753), de

Troyes ( 1735-1760), de Lyon, de Sainte -Mené! M (1737-1747).

'-' Extrait des registres de V Académie des sciences, dit 99 nov. 1780. 3 Necker, lie FAdm. des finances, III. 149. < La Ville, y. .'( :!">-<;.

C'est dans cette dernière période de l'ancien régime que le voyageur anglais Digby, visitant le célèbre Hôtel-Dieu de Dijon, un des plus beaux types d'hôpitaux de ce temps, en parlait ainsi: « Jamais aucun établissement de ce genre ne m'a plu davantage. La charité et le bon sens semblent avoir présidé à la construction de cet hôpital. C'est un édifice vaste et élevé en dehors des murs de la ville, recevant l'air pur des montagnes voisines; il contient trois cents lits, tous de 1er, avec des draps et des couvertures de coton blanc, aussi propres que ceux d'un quaker à Norwich. Je ne pus trouver nulle part la plus légère odeur malsaine ou désagréable. Les salles sont très grandes et ont au moins trente pieds de haut. Quelquesunes sont destinées aux vieillards infirmes ou incurables; d'autres, situées à l'écart, aux aliénés, et deux d'entre elles sont réservées aux enfants trouvés. Mais ce qui me frappa le plus ce fut une grande salle aménagée avec le même confortable pour la réception des étrangers sans ressources. La cuisine elle-même était également propre, et la pharmacie ou dispensaire la mieux tenue que j'aie jamais vue*. »

Les sages idées de réforme que Louis XVI voulait appliquer dans toutes les parties de l'administration de l'Etat auraient suffi, avec le concours du clergé, à restaurer partout le régime hospitalier sur le modèle de PHôtel-Dieu de Dijon, si les violences de la Révolution n'étaient venues tout empêcher e! tout détruire. Un grand nombre d'hôpitaux de l'ancien temps ne survécurent pas à la période révolutionnaire.

1 Rabeau , les Voyageurs en France, p, 379-380.

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