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LES ŒUVRES DE LA CHARITÉ

l'assistance des pauvres

Économie sociale chrétienne. — Deux grands systèmes de charité. — Ils se trouvent en France. — L'assistance du pauvre à domicile a précédé l'hospitalisation. — Ce second mode se généralise de plus en plus. — Période des établissements de charité. — Obligation pour les villes de nourrir leurs pauvres. — Double loi ecclésiastique et civile concernant le clergé, les seigneurs, les cités. — Extension des fondations charitables.

— La liberté de la charité en France. — L'assistance des pauvres n'est pas la suppression de la pauvreté. — Le paupérisme inconnu au moyen âge. — Action personnelle •le la charité persistant à côté des établissements charitables. — Distribution de secours.

— Confréries de chanté. — Intervention administrative. — Bureaux de charité. — Aumônes générales. — La mendicité. — Esprit chrétien de pauvreté. — Les ordres et les saints mendiants. — Réglementation religieuse et civile de la mendicité. — Saint Vincent de Paul et la mendicité. — La création des hôpitaux généraux sous Louis XIV.

— Intervention croissante du pouvoir central dans l'assistance publique. — Extension des hôpitaux généraux. — Répression de la mendicité. — Le système des confréries de charité de Saint-Vincent-de-Paul préférable à l'hospitalisution des pauvres. — Mesures complémentaires du pouvoir civil pour assurer la subsistance des pauvres. — La taxe des pauvres dans les villes. — Résumé de l'organisation de l'assistance publique aux xvne et xvm" siècles. — L'esprit de charité développé par saint Vincent de Paul se soutient jusqu'à la Révolution.

L'ancienne France n'a pas connu la théorie moderne du droit à l'assistance, mais elle a largement pratiqué le devoir de la charité. L'idéal de la société chrétienne, quant aux rapports de la richesse et de la pauvreté , était que les riches se considérassent comme les économes de la Providence, comme les pourvoyeurs naturels des pauvres.

Suivant cette conception, les riches doivent assistance aux pauvres, les forts aux faihles. Il en résultait que l'entretien des indigents, le soin des malades et des infirmes était regardé comme une charge sociale de la richesse. Cette charge incombait à tous ceux qui avaient

de quoi subvenir avec leur superflu aux besoins du prochain. C'est ce devoir constamment enseigné par l'Église, reconnu et accepté de tous les vrais chrétiens, qui a inspiré les diverses œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle.

Il y a deux grands systèmes de charité, deux moyens généraux d'assistance. Le premier est le secours à domicile ou à la personne, le second, l'hospitalisation. Dans l'un, les pauvres sont aidés et soignés chez eux ou secourus par l'aumône; dans l'autre, ils sont recueillis, selon leur genre de misère, dans des établissements spéciaux : crèches, orphelinats, ouvroirs, maisons de patronage, hôpitaux, hospices.

On trouve en France les deux modes d'action que revêtit successivement la charité catholique dans tous les pays où l'Église put s'organiser et agir avec liberté.

A l'origine, pendant l'ère des persécutions, puis pendant la période d'organisation, alors que l'Église était obligée de vivre en elle-même, sans diffusion au dehors, elle avait toute la charge des pauvres. Dans les premières communautés chrétiennes, le service de la charité fut organisé par ses soins. A cette époque, les pauvres, les malades, sont visités et secourus par le ministère des diacres. Le plus ancien document de l'histoire ecclésiastique en France, la célèbre lettre des Églises de Vienne et de Lyon adressée aux chrétiens d'Asie, après la persécution de l'an 177, mentionne un diacre de l'Église de Vienne. Il y en avait aussi dans l'Église de Lyon et dans les autres Églises alors existantes. Une des principales attributions des diacres alors était l'assistance des frères. Ils avaient la gestion du trésor des pauvres et étaient chargés de leur subsistance; ils avaient mission de les rechercher s'ils ne se présentaient pas eux-mêmes, de les secourir, de distribuer à chacun sa part des revenus de la communauté. A côté d'eux étaient les diaconesses, qui partageaient leur sollicitude et leur ministère à l'égard des femmes. Les uns et les autres étaient aidés par de pieux laïques, hommes et femmes, qui se faisaient leurs auxiliaires par dévouement. La communauté adoptait les veuves et les orphelins, et c'était aussi l'affaire des diacres et des diaconesses de s'occuper d'eux, de pourvoir à leurs besoins.

Longtemps l'Église pourvut à tout. C'est elle qui s'était chargée de l'administration et de la distribution des secours. Il n'y eut pas, à vrai dire, de la part de l'autorité ecclésiastique, d'autre réglementation que le précepte général de la charité enseigné à tous, et la détermination de la quote-part du revenu des églises attribuée aux pauvres. Mais les dons des fidèles étaient l'objet d'une sage administration ; ils venaient constamment alimenter la caisse des œuvres pies. Un ordre exact présidait à la répartition des secours. Chaque église

paroissiale ou monacale avait ses pauvres attitrés, son registre des indigents sur lequel étaient inscrits les ayants droit aux distributions. La part de chacun était déterminée par ses propres besoins et par les nécessités des autres.

L'Église ne faisait point tout par elle-même. Les fidèles contribuaient à l'assistance des pauvres, non seulement par leurs aumônes et les oblations pies aux églises, mais aussi par leur coopération active. Ils pratiquaient la bienfaisance à l'égard des pauvres et des souffrants, soit de leur propre initiative, soit en aidant les ministres officiels de la charité. Le service de la diaconie primitive eut son prolongement dans l'habitude contractée parmi les chrétiens de secourir par soi-même les indigents. L'exercice personnel de la charité devint une fonction du chrétien. On allait visiter les pauvres, soigner les malades et les infirmes chez eux; on recevait chez soi les passants, les pèlerins.

Ce furent là les deux formes primitives de l'assistance. Les établissements publics consacrés aux malades, aux pauvres, aux impotents, aux étrangers, ne vinrent qu'ensuite. Mais ils ne tardèrent pas à devenir nécessaires.

Pour que le mode de l'assistance personnelle, préférable à l'autre, eût prévalu dans les sociétés chrétiennes , il aurait fallu qu'il pût s'organiser selon la méthode recommandée avec tant d'éloquence et de sens pratique par saint Jean Chrysostome aux habitants d'Àntioche.

« Je vous vois, leur disait- il, je vous vois semer l'aumône dans le sein des pauvres. Mais, trop parcimonieux semeurs, vous n'ouvrez point assez largement la main en répandant cette sainte semence. Pour vous en convaincre, voyons si dans cette ville le nombre des pauvres l'emporte sur le nombre des riches; voyons en même temps combien il y en a qui ne sont ni riches ni pauvres, mais qui occupent comme le milieu entre la richesse et la pauvreté. Les riches composent un dixième de la population; les pauvres, ceux qui n'ont absolument rien, en représentent un autre dixième. Le reste tient le milieu entre les uns et les autres. Divisons donc toute la population par le nombre des pauvres. Vous allez voir combien le résultat de cette opération doit nous couvrir de confusion. Il y a, en effet, très peu de riches, beaucoup de moyennes fortunes, mais beaucoup moins de pauvres. Les riches, si peu nombreux qu'ils soient, pourraient nourrir ceux qui ont faim. Et pourtant combien de pauvres se couchent sans avoir mangé, non parce que les riches sont dans l'impossibilité de leur fournir ce dont ils ont besoin, mais parce qu'ils n'ont pas l'intelligence ouverte sur le pauvre. Si les riches et les possesseurs de moyenne fortune s'entendaient pour se partager entre eux ceux qui manquent de nourriture et de vêtements , combien

de pauvres auraient-ils chacun à entretenir? Un seul pauvre à peine pour cinquante et même cent d'entre eux. Si dix riches seulement faisaient pour les pauvres ce que fait seulement l'Église (qui en nourrit au moins trois mille), il n'y aurait plus un seul pauvre à Antioche. Que dis -je? notre ville pourrait, par la grâce de Dieu, nourrir les pauvres de dix villes entières1. »

Cette admirable conception de saint Jean Chrysostome n'était pas au fond autre chose que le service de la diaconie primitive.

« C'est évidemment, dit l'abbé Tollemer, le même système d'assistance , légèrement modifié en ce que l'action personnelle de chaque individu doit s'exercer, non plus sur la masse totale de tous les membres de la communauté chrétienne , mais sur un nombre déterminé de chrétiens adopté par chacun de leurs frères, plus heureux du côté des biens de ce monde. Saint Chrysostome ne donnait plus pour objet à la charité des fidèles le pauvre en général, mais il leur assignait à chacun d'eux tel pauvre en particulier. Il aurait fallu le choisir entre mille , considérer son état sous toutes ses faces, examiner ce qu'il pouvait, ce qu'il ne pouvait pas, en un mot, le connaître, l'adopter, et poursuivre avec persévérance les conséquences de cette pieuse adoption. Les peines, les mouvements, et la continuité des rapports résultant d'un pareil patronage seraient devenus pour le riche lui-même une excitation et une garantie de son zèle 2. »

En France, pas plus que dans les autres pays, on ne put arriver à cette organisation, qui exigeait, outre le dévouement général, une entente difficilement réalisable. Le système de l'assistance personnelle établi dans les chrétientés primitives ne subsista pas longtemps seul, car on voit apparaître de bonne heure les maisons de charité , sous les différents noms qu'elles prirent à l'origine, et leur existence marque une phase nouvelle.

Cette transformation était en quelque sorte commandée par les circonstances. Avec l'extension des communautés chrétiennes , la charité individuelle devenait insuffisante. Il fallut des établissements publics pour recevoir les étrangers, pour recueillir les orphelins et les vieillards, pour secourir les malades et les indigents. La visite domiciliaire du pauvre et de l'infirme n'assurait à l'un que le pain de chaque jour, et à l'autre que des soins intermittents. Ce mode d'assistance était aussi laborieux, pour ceux qui l'exerçaient, que précaire pour ceux qui en étaient l'objet. Il était dans l'esprit chré-

1 In Math, hom., 66.

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tien de donner au pauvre, à l'orphelin, au vieillard, au malade sa maison, en l'y établissant comme chez lui.

Cette seconde période des établissements de charité coïncide avec l'époque de formation de la monarchie française. Les églises et les abbayes en tinrent lieu d'abord ; puis à côté d'elles s'élevèrent peu à peu des maisons spéciales, appropriées aux divers besoins. C'étaient comme autant de déparlements de la charité. A chaque genre de misère et de souffrance correspondent autant d'institutions propres qui vont en se développant avec le temps.

Il était venu tout de suite à la pensée des pieux et riches fidèles qui avaient à cœur de remplir, selon l'esprit de l'Évangile, les devoirs de la charité, de recueillir chez eux les pauvres et les malades, de faire de leur maison, à l'exemple des monastères, des asiles ouverts à l'indigence. Beaucoup de riches demeures furent converties ainsi en hospices. C'était la pratique des premiers siècles chrétiens de notre histoire. La pieuse reine Radegonde, que Clotaire Ier avait épousée par force, ayant reçu de son mari en présent de noces la maison royale d'Athies-sur-Somme, y avait établi un hôpital pour les femmes indigentes, qu'elle soignait elle-même de ses mains, quand elle pouvait se dérober aux grossières exigences de la cour du roi franc.

Bientôt commencent les fondations spéciales. Dès le vie siècle, on constate l'existence de maisons hospitalières pour les pauvres. C'est Lyon, la Rome des Gaules, qui a l'honneur de montrer le premier Hôtel -Dieu fondé par un de ses évêques, saint Sacerdos. Paris, la capitale du royaume neustrien, ne tarde pas à être doté du grand Hôtel -Dieu qu'élève la charitable munificence de saint Landry, son évêque.

Ces premiers établissements de charité étaient rares. Les monastères n'étaient pas non plus très nombreux encore. L'idée première de l'assistance individuelle continuait à représenter le mode le plus simple, le plus pratique de venir en aide aux nécessiteux. L'Église chercha à le développer. Il ne dépendit point d'elle que le système si facile et si fraternel à la fois recommandé par saint Jean Chrysostome ne fût mis en application partout. Et quels merveilleux résultats n'eût- il pas donnés !

Devant l'insuffisance des maisons de charité, le clergé continua à prêcher le devoir de l'assistance personnelle , et il s'efforça même d'en organiser l'exercice.

Sous le règne de Childebert II, un concile national se tint à Tours, en 567, pour divers besoins de l'Église. Parmi les mesures d'ordre et d'utilité publique adoptées par la vénérable assemblée, on la voit préoccupée de pourvoir à l'assistance des pauvres. Le Ve canon

ordonne que chaque ville nourrisse ses pauvres, et, à cet effet, que les prêtres , aussi bien que les laïques pourvus suffisamment de biens, nourrissent chacun le leur, afin d'empêcher la mendicité et le vagabondage.

Et ce n'étaient pas là de simples prescriptions de forme. Au retour du concile, on voit un des évêques qui y avaient pris part, saint Félix, de Nantes, s'empresser de mettre le règlement à exécution. Pour que personne ne manquât, selon les recommandations du concile, d'adopter son pauvre et de le nourrir, il en donna le premier l'exemple. Il choisit un bon nombre des plus misérables, qu'il se chargea de faire subsister, et à qui il donnait tous les jours de quoi se nourrir. A son exemple, tous les citoyens aisés de la ville prirent, chacun selon ses moyens, un ou plusieurs pauvres qu'ils se chargèrent d'entretenir, et ainsi, en peu de temps, disparurent la misère et la mendicité à Nantes. On fit de même dans toutes les villes où le concile de Tours fut appliqué.

Les prescriptions ecclésiastiques et civiles s'accordent, sous les premières dynasties de nos rois, à faire une obligation au clergé, aux seigneurs et aux villes de nourrir leurs pauvres.

« Que chaque cité, avait dit le concile de Tours de 567, nourrisse les pauvres habitants; que les prêtres de campagne et les citoyens nourrissent chacun leurs pauvres. »

Un capitulaire de l'an 806 porte: <r Que chacun, évêques, abbés, abbesses, seigneurs, comtes ou gens du roi et tous autres fidèles qui ont des bénéfices royaux , tant des biens ecclésiastiques que de tous autres biens, fassent nourrir leurs hommes chacun sur son bénéfice; et que chacun nourrisse sur ses propriétés particulières ses propres hommes; et si, par la grâce de Dieu, il recueille sur son bénéfice ou sur sa propriété plus de grain qu'il ne lui en est nécessaire pour lui et ses gens et qu'il veuille le vendre, qu'il ne le vende pas plus cher que deux boisseaux d'avoine. »

Mais de plus en plus l'action privée, les efforts individuels devenaient insuffisants avec le développement de la société , eu égard au grand nombre et à la variété des besoins. On fut amené à créer de préférence des institutions permanentes de charité, qui offraient aux nécessiteux le logement, la nourriture, les soins, les remèdes, les secours spirituels. A la suite des calamités causées par les incursions des Normands, la misère s'était accrue. Au xe et au xie siècles, ce n'était plus assez pour venir en aide à la population pauvre que les secours de la charité privée et les distributions de pain des églises et des abbayes. Le système de l'hospitalisation s'imposait.

Sous l'impulsion nouvelle de l'esprit de charité et avec la reprise de la vie nationale, on se mit, après l'an 4000, à bâtir partout des

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asiles pour la misère, en même temps que surgissait la multitude des églises neuves, comme un symbole de résurrection de la France. C'était la même émulation entre les évêchés, les abbayes, les villes, d'élever des églises et de fonder des hôpitaux.

Au xme siècle, la France possède une multitude de maisons de charité de tout genre, de tout nom, grandes ou petites. Ce sont les palais ou les logis des pauvres. Il y en a dans chaque ville, presque dans chaque village. « Au xne et au xme siècle, dit M. Léopold Delisle, quand la société féodale et religieuse eut reçu la plus parfaite organisation que le moyen âge ait connue, les établissements charitables prirent en France de merveilleux développements1. »

Depuis cette époque, l'hospitalisation , comprenant des Maisons- Dieu pour les pauvres et les voyageurs, des hôpitaux pour les malades, des maladreries pour les contagiés et les incurables, devint la forme ordinaire et stable de la charité.

Mais, à côté de ces institutions permanentes, l'initiative privée continue d'agir. Grâce à elle la charité ne s'est jamais spécialisée. Le moyen âge a pratiqué divers modes d'assistance, a créé ou entretenu diverses œuvres de bienfaisance, où le secours personnel s'exerçait directement, et dont les unes ont disparu avec le temps, et les autres ont revécu plus tard par un retour naturel au passé.

La liberté fut le puissant auxiliaire de la charité. Dans l'Église, la charité n'a besoin que de liberté pour porter tous ses fruits. Sous l'ancienne monarchie française, la charité fut libre. Loin de chercher à l'entraver, le pouvoir civil se plaisait à l'encourager. Il laissait les particuliers disposer à leur gré de leurs biens en faveur des pauvres, fonder des œuvres privées de bienfaisance, s'occuper des malheureux comme ils l'entendaient, sans avoir besoin, comme aujourd'hui, d'une permission administrative pour recueillir quelques enfants ou quelques vieillards chez soi.

La charité était libre. <r Les questions, si difficiles à notre époque, d'autorisation et d'acceptation de legs, ne se posaient pas alors, dit M. Hubert Yalleroux. La charité n'était soumise à aucune entrave. On n'avait pas encore imaginé d'obliger ceux qui voulaient faire le bien à requérir d'abord la permission de l'autorité. On pensait que les pauvres ne pouvaient être trop secourus, et que la charité resterait plutôt au-dessous du besoin; que l'affaire des pouvoirs publics était de favoriser l'inclination bienfaisante des particuliers, et non de restreindre leur liberté en une partie si essentielle 2. »

1 L'Hôtellerie de Saint-Sauveur-le-Vicomte , au xw siècle, 1889, p. 1,

2 Page 30.

A cet égard, la tradition du pouvoir civil fut constante en France. Depuis l'organisation de l'autorité royale jusqu'aux derniers temps de la monarchie, la charité put non seulement rester libre, mais fut constamment encouragée. « Sous l'ancien régime, dit M. Chevalier, l'État montre toujours en faveur des établissements et des œuvres de charité les dispositions les plus bienveillantes, leur accordant des privilèges, des immunités de secours et les plus grandes facilités pour recevoir les dons et legs faits en faveur des pauvres. Ces libéralités étaient de bonnes œuvres que tout le monde respectait et dont la transmission s'opérait sans entraves et presque sans frais. Les autorités et les parlements (ceux-ci avaient une autorité administrative autant que judiciaire) partageaient ces sentiments bienveillants, chacun regardait comme une obligation de conscience d'aider à l'accroissement et à la conservation du patrimoine des pauvres1. »

La liberté entière laissée jusqu'à la fin de l'ancien régime aux aumônes et aux fondations, contribua beaucoup au développement de la charité. Ce n'étaient pas seulement des riches et des nobles, c'étaient de simples bourgeois, de petites gens, qui laissaient une maison, des sommes d'argent pour les pauvres. Ces libéralités, sans cesse renouvelées, constituaient le patrimoine des bonnes œuvres. Il était si étendu au moyen âge, que la fortune des pauvres dépassait peut-être celle des riches. Il y avait au moins autant d'hôpitaux que de châteaux. Les ressources de la charité égalaient, si elles ne les surpassaient, celles du luxe et des plaisirs.

C'est une des raisons pour lesquelles la rivalité des classes n'existait pas dans l'ancien temps comme elle existe aujourd'hui. L'indigence était partout secourue et la pauvreté honorée. Elles avaient leurs biens, leurs maisons, leurs serviteurs, tout comme la richesse. Elles étaient sur le même pied d'égalité.

L'assistance des pauvres, si large qu'elle soit, ne doit pas avoir pour but de supprimer la pauvreté. Jamais à l'époque où l'esprit catholique inspirait davantage les actions et multipliait le plus les œuvres de bienfaisance, on ne crut que la pauvreté était un mal absolu à détruire, et que la société ne serait pas bien organisée tant qu'elle subsisterait.

<r Aux siècles de foi, dit excellemment Louis Veuillot, on distinguait deux situations bien différentes dans la pauvreté. Il y avait la misère, qui était un mal, mais un mal accidentel que la charité guérissait, et la pauvreté proprement dite, qui était un état normal parfaitement acceptable aux yeux de la charité même, parfaitement

1 Les Hôpitaux de Romans , p. 144.

accepté de ceux qui s'y trouvaient par la volonté de Dieu. La misère était résignée, la pauvreté était contente. Par l'assistance chrétienne et par le travail, on montait de la misère à la pauvreté, comme aujourd'hui de la pauvreté à l'aisance. On appelait volontiers aisance ce que nous appelons aujourd'hui pauvreté et même misère. Quiconque possédait des outils et la santé s'estimait pourvu , vivait joyeux parmi ses égaux , et dormait tranquille sur l'oreiller de la Providence, après lui avoir fidèlement demandé le pain de chaque jour. La charité s'appliquait à maintenir ou à rétablir au moins l'équilibre du strict nécessaire entre une gène tolérable et l'absolu dénuement. Matériellement, elle ne se proposait pas plus; on ne lui demandait pas davantage. Son action consistait surtout à compenser l'absence des biens temporels par l'abondance des biens spirituels , qui sont la foi, l'amour, l'espérance, c'est-à-dire la paix et l'allégresse au sein des privations et de l'humilité. »

Elle y réussissait. La foi enseignait avec elle que « la pauvreté, moyennant les secours et les lumières de l'Évangile, est l'état terrestre le plus voisin du royaume d'en haut, le plus naturellement innocent, le plus à l'abri des tentations de l'orgueil et de la sensualité; par conséquent l'état où l'homme a plus de chances de vivre dans la grâce de Dieu, seul vrai bonheur et unique but de la vie. »

La foi faisait bénir la Providence <r qui , par d'invincibles et éternelles lois, a disposé que la foule des âmes ferait ici-bas leur temps d'épreuve derrière ce saint et fort rempart de la pauvreté ».

Par la foi et par la charité, l'ancienne société était ainsi maintenue dans la paix.

A part les temps de grandes famines qui désolaient parfois plusieurs provinces et même le royaume tout entier, le paupérisme fut inconnu au moyen âge. Les serfs fixés sur le domaine qu'ils cultivaient y trouvaient leur nourriture de chaque jour. Quant aux hommes libres, de quelque métier ou profession qu'ils fussent, le travail qu'ils étaient toujours assurés de trouver aux champs, comme à la ville, suffisait à leurs besoins. Avec une organisation sociale et économique qui nécessitait la consommation sur place des produits de la terre, la culture du sol était d'un rapport toujours à peu près régulier pour le propriétaire et l'ouvrier des champs. Dans les villes, grâce à la réglementation du travail par le régime des corporations, on ne connaissait pas les chômages de l'industrie moderne. Il n'y avait pas non plus de ces grandes agglomérations urbaines qui attirent par l'appât d'un gain trompeur et de jouissances coûteuses les gens des campagnes. Chacun restait généralement chez soi à faire son métier ou à travailler la terre.

Somme toute, la misère élait beaucoup moins grande dans le passé

que de nos jours ; elle n'affectait pas des classes entières, des centres entiers de population. Elle restait individuelle et n'était que temporaire. Aussi trouvait-elle plus facilement partout des soulagements. Quel que fût le nombre des pauvres dans une ville, dans un village, il ne dépassait pas l'étendue des ressources de la charité. On n'avait jamais à faire qu'à des cas particuliers, pour lesquels les institutions d'assistance publique et les contributions volontaires de chacun suffisaient.

L'histoire de l'ancienne société est, en grande partie, l'histoire de la charité. On ne peut apprécier exactement la condition du peuple ni se faire une idée juste de l'état social de la France dans le passé, si l'on ne tient pas compte des œuvres multiples de bienfaisance qui étaient comme le fond de la vie populaire. La charité était, pour ainsi dire, la première des institutions publiques du peuple français. Elle est partout dans l'ancienne France. Elle se montre sous toutes les formes, elle s'exerce de toutes les manières.

En même temps que les établissements hospitaliers se multipliaient, l'action individuelle ne cessa point de s'exercer. Les deux modes d'assistance des pauvres , par l'hospitalisation et par la distribution des secours, coexistent pendant tout le moyen âge. A côté des hospices et des hôpitaux, on trouve, dans les villes et surtout dans les campagnes, sous le nom de Charités, tantôt des institutions de bienfaisance régies par les administrations locales, comme la Charité de la ville de Felletin, la sainte Charité de la Pentecôte à Bergerac, la Charité de saint Raymond, dans le comté de Foix, la Charité de saint Césaire à Nîmes, sortes de maisons de secours pour les indigents et bien d'autres; tantôt, et le plus souvent, des associations libres formées pour l'assistance des confrères nécessiteux ou des pauvres qui n'en faisaient point partie.

Celles-ci, en général, n'avaient été, à l'origine, que des confréries religieuses établies dans un but de piété pour le culte d'un saint ou le service d'une chapelle; mais elles ne tardèrent pas à étendre leur objet en pratiquant les devoirs de la confraternité. Les unes se bornaient à la sépulture des morts; mais la plupart vaquaient aussi au soin des malades, à l'exercice de la bienfaisance. Les confréries et charités constituaient des sortes de sociétés de secours mutuels, en même temps que des associations de piété et de dévotion.

C'est surtout à la campagne qu'elles avaient ce caractère. Un des auteurs qui les ont le mieux étudiées, M. Prévost, les décrit ainsi :

<r L'assistance réciproque des confrères, les secours aux membres indigents en faisaient de véritables sociétés de secours mutuels. Par l'emploi d'une partie de leurs ressources en aumônes diverses, elles

remplissaient le rôle d'une sorte de bureau de bienfaisance. Par leur composition, qui englobait et unissait dans des devoirs et dans des observances uniformes le seigneur de la paroisse, les nobles des localités voisines, les clercs et les paysans, elles rapprochaient les dislances et opéraient, sous le couvert de la piété et de la religion, un nivellement et une égalité de bon aloi. Enfin, la surveillance et le contrôle réciproque des membres les uns sur les autres, le pouvoir confié aux chefs de la confrérie de retrancher de leur sein ceux qui « causaient du scandale », constituaient un puissant levier moralisateur1. »

Beaucoup de ces anciennes confréries, dites Charités, avaient disparu à la suite des guerres de religion. Elles reparurent, en général, dans la seconde moitié du xvne siècle, soit avec leur ancien nom populaire, soit avec le nom nouveau de confréries de la charité, et la forme nouvelle que leur avait donnée saint Vincent de Paul. Telle était la Charité de Courbépine, érigée en 4404; la confrérie de charité pour le service des vivants établie dès 1366 dans la chapelle de l'Hôtel -Dieu d'Orbec, et rétablie en 1654; les confréries de charité de l'Hôtel-Dieu de Coutances, remontant au commencement du xinG siècle. Dans le Limousin , on rencontre dès le xne siècle une confrérie du Saint-Esprit qui dessert la maladrerie de la Maison-Dieu établie en 1140. Diverses confréries de charité, sous les noms du Saint-Esprit, de la Vèture des pauvres, des Suaires, existent dans la même province au xive siècle. Il en est partout de même.

Les confréries et charités ne relevaient que de l'initiative privée. L'autorité civile eut aussi sa part dans la distribution des secours aux nécessiteux. Bien avant le xvie siècle, « elle s'acquittait, à l'égard des pauvres, du devoir de charité qui lui incombe au même titre que le devoir de justice et lui est commun avec l'autorité spirituelle. Ces deux autorités, si étroitement unies alors, remplissaient ensemble une partie de ce devoir de charité, en ouvrant ou en entretenant, à frais communs, des hôpitaux, des lieux d'asile et de patronage; mais pour ce qui concernait les distributions des aumônes aux nécessiteux, chacune d'elles conservait sa liberté d'allures. L'entente, au surplus, n'en était pas moins parfaite; et si des décisions souveraines ne laissaient pas de venir fréquemment régler l'exercice de la charité privée et chrétienne, d'autre part, le premier caractère de la charité civile était un attachement profond à la religion, et son but manifeste le désir de plaire à Dieu en se conformant aux préceptes que l'Evangile a tracés et qu'il a imposés aux Etats aussi bien qu'aux hommes 2. »

1 Prévost, l'Église el les campagnes au moyen âge.

2 Laurentie, A travers l'ancien Paris, p. 39.

C'est au xvie siècle que remonte, en général, la création d'administrations charitables qui , sous le nom de Bureaux de charité, d'Aumône générale, ou dénominations analogues, centralisèrent dans les villes la distribution des secours. Elles furent les unes d'institution royale, les autres d'institution municipale, mais également patronnées et secondées, les unes et les autres, par l'autorité religieuse. Le Grand Bureau des pauvres de la ville et fauxbourgs de la ville de Paris est dû à l'initiative de François Ier. Par lettres patentes du 5 novembre 1544, le roi ayant chargé le Corps de ville du soin général des pauvres et de l'administration de tout ce qui les concernait, une commission de treize personnes notables et de quatre délégués du Parlement fut instituée sous la superintendance du prévôt des marchands et des échevins. Bientôt le procureur général au Parlement devint le chef du Bureau, qui compta désormais pour membres des commissaires élus , à raison d'un par paroisse , assistés d'un nombre égal de distributeurs choisis de la même manière1. Dès 1545 on voit fonctionner à Troyes l'Aumône générale, dirigée par douze recteurs élus , dont la moitié faisaient partie du clergé 2. Plus anciennement, il y avait à Limoges l'Aumône de la Sainte-Croix, sorte d'association charitable, entretenant par ses dons sa caisse de secours; elle faisait distribuer du pain à la Noël.

A l'exemple de Paris, se fondèrent dans bon nombre de villes des Bureaux de charité ou institutions analogues qui durèrent jusqu'à la Révolution.

« La plupart du temps, l'évêque et les magistrats gardèrent la haute main sur ces corps administratifs, qui furent composés de membres de droit et de membres élus. Leurs fonctions étaient obligatoires et gratuites; leurs attributions variaient selon les villes et les époques. Tantôt, comme les bureaux de bienfaisance actuels, ils secouraient les pauvres à domicile; tantôt ils réunissaient, aux distributions d'argent et de vivres, la direction d'établissements hospitaliers et de maisons de travail où les pauvres étaient reçus et enfermés.

« Les secours à domicile étaient distribués par des administrations dont les dénominations variaient. Tels étaient l'Aumône commune de Valenciennes, les Chambres des pauvres de Beaune et de Calais, le Bureau perpétuel d'Amiens, le Bureau de misère de Reims, le Bureau des pauvres de Bayonne, le Bureau de miséricorde de Rethel, composé du curé, des officiers de justice et de l'échevinage, et des six commissaires. Ils étaient secondés par les Bouillons de pauvres qui distribuaient, par les mains de sœurs de charité, de la viande

1 A. Husson, Études sur les hôpitaux, p. 320; Laurentie, A travers l'ancien Paris, p. 40.

2 Boutiot, Histoire de Troyes, m, 394.

et des médicaments aux pauvres honteux, aux incurables et aux vieillards. Lorsque les disettes et le chômage produisaient des misères exceptionnelles, on établissait en outre des bureaux spéciaux pour essayer de subvenir à tous les besoins.

« Le plus souvent les bureaux d'aumônes se réunirent aux administrations hospitalières ou formèrent, comme à Lyon, une puissante institution, secourant de nombreux pauvres à domicile et les nourrissant dans les vastes bâtiments qu'elle possède. L'Aumône générale de Lyon entretenait dans ses maisons de charité environ deux mille cinq cents pauvres, pauvresses, petites filles orphelines ou abandonnées. En 1626 elle secourait dix-sept mille indigents. Son règlement, qui donne des détails sur toutes les parties de son organisation, fut souvent imprimé et servit de modèle à des institutions analogues1. »

La ville de Beauvais offre un exemple de ces Bureaux de charité institués soit par l'autorité ecclésiastique, soit par les municipalités.

De 1620 à 1629 le nombre des mendiants s'y était considérablement accru et devenait une gêne dans les églises aussi bien que dans les rues. Les aumônes individuelles ne suffisaient plus à tant de misères. L'évêque, Mar Augustin Potier, songea à organiser une caisse de secours; il tint à cet effet une assemblée générale du clergé et des principaux de la ville. Un bureau de charité fut immédiatement constitué. « Dresser la liste exacte de tous les indigents, constater l'étendue de leurs besoins, encaisser les ressources dont la ville pouvait disposer, centraliser les aumônes des particuliers et le produit des quêtes qu'on devait faire à des époques fixées, enfin répartir les secours de manière à supprimer la mendicité : » telle fut la tâche assignée aux administrateurs.

Trois mois après, Mar Augustin Potier publiait une ordonnance, dans laquelle il enjoignait aux curés de la ville et des faubourgs de Beauvais d'annoncer au prône de la messe paroissiale que les députés et représentants de tous les corps de la ville visiteraient toutes les maisons, l'une après l'autre, à l'effet de s'informer de ce que chacun serait disposé à donner volontairement pour le Bureau de charité, comme pour la nourriture et l'entretien de tous les pauvres invalides.

<r Les démarches obtinrent un plein succès. Bientôt chaque paroisse eut sa confrérie, dont les membres portaient, chacun dans un quartier déterminé, les secours alloués par le bureau central. Pendant vingt ans tout marcha à souhait. Les indigents étaient convenablement assistés. La mendicité avait complètement disparu. Mais en 1052

1 Babeau , la Ville, etc.

l'insuffisance de la récolte, le manque de travail et la guerre civile plongèrent les ouvriers dans une misère extrême. Nicolas Choart de Buzanval , qui remplaçait alors Augustin Potier sur le siège de Beauvais, ne désespéra pas de la situation. Convoquant à plusieurs reprises les notables de la ville, il les décida à réunir dans un même local tous les indigents , afin de les entretenir à moindres frais et de ne soulager que des besoins réels. Le 1er janvier 1653 on inaugura le nouveau régime dans une maison aménagée à cette fin. Ce n'était qu'un essai. Les résultats en furent excellents. Dès lors on n'hésita plus à donner à cet établissement une existence définitive. Un vaste terrain fut acheté. C'est là que l'on posa, en 1655, la fondation de l'Hôpital général ou Bureau des pauvres. »

Beauvais, comme plusieurs autres villes qui s'étaient inspirées des exemples de Paris et de Lyon, avait devancé l'édit de 1656, de Louis XIV, qui instituait les hôpitaux généraux.

Certains modes de distribution d'aumônes aux pauvres avaient en plusieurs villes le caractère d'institutions permanentes de secours. Ainsi l'Aumône Saint-Léger, à Autun, une des plus curieuses créations charitables du moyen âge.

Elle devait son origine au saint évêque de ce nom. Par son testament, daté de 677, saint Léger avait légué ses propriétés à la basilique de Saint- Nazaire, en stipulant que quarante pauvres, qu'il appelle ses frères, recevraient chaque jour, par les soins d'une administration charitable annexe, et, de son vivant, à la basilique, la nourriture nécessaire à leur existence. Un de ses successeurs, Giran de Beauvoir, avait légué de même, en 1277, à son église cathédrale, la somme de mille livres <r pour l'acquisition d'une rente destinée à subvenir à une distribution de pain, qui devait être faite, pendant trois jours de l'octave de Pâques, à tous les pauvres de la ville, à l'imitation de celle qui avait été établie par saint Léger ».

Au xiuc siècle, l'Aumône publique instituée par le saint évêque avait subi une modification radicale. <r A la place d'une distribution faite en tout temps à quarante pauvres, le chapitre avait substitué une aumône faite trois fois par semaine à tous les pauvres pendant les quarante jours du carême seulement. » Ce changement n'était peut-être pas pour le mieux. Il eut pour premier effet de mettre le chapitre hors d'état de remplir ses engagements. Cette aumône offerte à tous venants avait attiré un tel concours de pauvres, surtout pendant les années de disette qui s'étaient succédé à la fin du xme siècle, que les revenus de la fondation ne suffisaient plus à la distribution du pain.

Des donations successives, faites en 1306 et 1311 par des évêques

au chapitre, vinrent accroître le fonds destiné à l'aumône du carême, et assurer la continuation de l'œuvre de charité que saint Léger avait instituée. L'aumône consistait en une livre de pain donnée à chaque pauvre à chacune des distributions. Celles-ci avaient lieu dans un grand réfectoire, où les pauvres attendaient chacun leur tour. Les comptes pour le xive siècle permettent d'établir que douze cents à quinze cents pauvres, en moyenne, participaient à chacune des dix-sept distributions du carême. Au xv siècle, le nombre des participants s'éleva à deux, trois et quatre mille. En 1497, on constate une dépense de trois cent quatre-vingtdouze sextiers de blé, à cinquante et un pains au sextier, soit dixneuf mille neuf cent quatre-vingt-douze pains, ou soixante -dixneuf mille neuf cent soixante-huit parts, pour quatre mille sept cent trois pauvres. Au commencement du xvie siècle ces chiffres sont encore dépassés. L'Aumône de saint Léger s'était accrue de diverses donations. En 1500, la dépense atteint quatre cent- vingtdeux sextiers, qui supposent, à raison d'une livre de pain par personne, cinq mille deux cent soixante -deux pauvres; en 1524, elle s'élève à cinq cent quarante-cinq sextiers, fournissant cent trentecinq mille cent soixante livres de pain pour sept mille neuf cent cinquante indigents. Le nombre des pauvres varie d'une année à l'autre; suivant les besoins, il descend jusqu'à moins de deux mille.

Dans les années calamiteuses du XVIe siècle, la charité des chapitres redoublait. L'année 1573 en est un exemple. Une enquête faite à la demande du chapitre par les officiers du bailliage nous apprend qu'à chacune des distributions de pain, pendant les dix- sept jours du carême, le nombre des participants varia de douze à treize mille.

Ce n'étaient pas tous des pauvres. La ville n'en comptait pas autant. Cette affluence de personnes aux distributions tenait à deux causes, dont l'une révèle un trait de mœurs curieux : « la première , au concours des mendiants étrangers accourus comme à un rendez -vous, de plus de vingt lieues à la ronde; la seconde, à la part que ne craignaient pas de prendre à cette aumône les habitants les plus aisés de la ville, qui n'hésitaient pas à envoyer leurs serviteurs et leurs enfants tendre la main au réfectoire, et à se mêler eux-mêmes à la foule des pauvres pour avoir droit au quartier de pain que l'église distribuait à tout venant. Il semblait que, pendant le carême, le chapitre fût devenu le fournisseur universel, et que chacun pût se dispenser de recourir à son boulanger1. » L'abus

1 A. de Charmasse, l'Aumône charitable de saint Léger, à Autan, p. 27-8.

devint tel, que le chapitre d'Autun dut recourir au Parlement de Bourgogne pour interdire l'accès de l'aumône aux gens aisés, et l'affluence croissante des pauvres à sa distribution l'obligea aussi à solliciter du pouvoir royal un arrêt contre la présence des vagabonds et mendiants étrangers qui arrivaient de toute part dans la ville à l'entrée du carême, et s'y établissaient à demeure jusqu'à Pâques.

Les inconvénients de ces grands rassemblements de pauvres de toute provenance, à une époque déterminée, et la diminution des revenus du chapitre depuis les guerres de la fin du xvie siècle, engagèrent ce vénérable corps ecclésiastique a convertir la distribution quadragésimale de pain en une redevance de grain « qui , jointe aux aumônes faites par les différents monastères , permettrait d'entretenir un nouvel hôpital, destiné seulement aux pauvres de la ville et des villages voisins ». Devant l'opposition des magistrats municipaux, la proposition du chapitre ne put recevoir son exécution que lorsque l'évèque d'Autun, Gabriel de Roquette, eut pris en main l'affaire de l'établissement d'un hôpital général. Les lettres patentes de 1668, qui en autorisaient la fondation, avaient uni au nouvel hôpital, outre le produit de l'aumône en grains l'aile par le chapitre et des distributions de pain hebdomadaires effectuées par les abbayes, tous les hôpitaux et léproseries situés dans un périmètre de deux lieues de la ville; et de plus, elles affectaient à l'entretien de l'hôpital tous les dons et legs faits aux pauvres en termes généraux, le quart des amendes infligées pour les délits commis dans la ville et le quart des marchandises confisqué»'-.

C'est ainsi que dans ce siècle de Louis XIV, où la société française s'était habituée à regarder « l'ordre et la régularité comme trop indispensables à l'harmonie des institutions pour laisser subsister la plaie hideuse de la mendicité », toutes les œuvres privées de charité, toutes les formes de l'assistance publique tournaient à l'hospitalisation.

Mais, à Autun, la tradition fut plus forte que l'esprit nouveau. « L'aumône générale, dans sa forme antique, était tellement entrée dans les habitudes et dans les goûts , que les habitants se résignèrent difùcilement à sa suppression. Il parut expédient, en 1712, de la rétablir en réduisant ses effets aux pauvres de la ville seulement. Le bureau des pauvres demanda aux quêtes et aux dons particuliers les ressources nécessaires à cette fin. Le public répondit avec tant d'empressement aux demandes qui lui étaient adressées, que le bureau fut bientôt en mesure de pouvoir distribuer, chaque semaine, quinze cents livres de pain aux pauvres. Peu d'années après, ce fonds fut encore accru par les libéralités du chanoine

Louis Benoit, qui, s'inspirant de l'exemple de saint Léger, légua tout son patrimoine au chapitre, par testament en date du 20 juillet 1740, à la charge de délivrer, tous les ans, cinq cents mesures de seigle aux administrateurs de l'hôpital pour le pain de l'aumône générale. La succession de Louis Benoît tomba dans le domaine de l'hôpital, qui exécuta les dispositions du pieux testateur. C'est ainsi que la charité privée se substitua à la charité publique, et coalisa ses efforts pour rétablir un mode d'assistance qui avait ses racines dans le plus lointain des Ages non moins que dans le cœur des habitants '. »

Dans la société chrétienne , où le devoir de la charité était prêché de toutes les manières, où une multitude d'institutions publiques de secours pourvoyaient, avec la bienfaisance des particuliers, aux besoins des nécessiteux, l'indigence ne se trouvait pas pour cela supprimée. Il y avait tout de même une grande quantité de pauvres que les ressources de l'assistance publique et privée n'auraient jamais suffi à faire vivre. Quelle pouvait être leur condition de vie? Quels moyens d'existence avaient- ils?

Dès l'origine, s'était posée la question de la mendicité. Ce n'était pas une solution que celle de l'antiquité païenne qui avait changé la misère en esclavage, ou qui nourrissait aux frais de l'État la multitude des indigents de condition libre. L'esclavage, qui constituait l'état social de l'immense majorité des individus dans toute l'étendue de la domination romaine, était incompatible avec le christianisme. L'esprit nouveau introduit dans le monde par l'Évangile tendait à le supprimer.

En France, l'esclavage s'était effacé de siècle en siècle sous l'action de l'Église. A mesure que les classes inférieures arrivaient à la liberté, elles se trouvaient dans la nécessité de subvenir elles-mêmes à leurs propres besoins. Il leur fallait le secours de la charité, là où manquaient les ressources du travail.

La tradition administrative de l'empire romain avait obligé les empereurs chrétiens à continuer, à Constantinople et à Rome, les distributions gratuites alimentaires qui servaient moins à soulager des besoins réels qu'à entretenir la paresse des populations indigentes.

Plus soucieuse, au contraire, du vrai bien du pauvre, l'Eglise s'était attachée de bonne heure à stimuler le courage et l'activité des pauvres valides, en ne donnant pas inconsidérément ses secours à ceux qui pouvaient travailler. Il était dans l'esprit de la charité catholique d'exciter les hommes au travail plutôt que de les entre-

1 A. de Charmasse, o. c. p. 6G-67.

tenir dans l'oisiveté, et ainsi de les mettre en mesure de se procurer eux-mêmes ce qu'il leur fallait pour vivre.

Dans la France mérovingienne, pas plus que dans la Gaule romaine, on ne trouve trace de distributions de vivres aux prolétaires par les soins des autorités publiques. Cet usage était resté propre aux deux capitales de l'empire romain. Il existait donc dans les villes et dans les campagnes un fonds de population pauvre qui avait besoin qu'on lui vint en aide. Cette portion de nécessiteux augmenta au fur et à mesure de l'abolition de l'esclavage et du servage, qui fournissaient aux hommes réduits à cette condition le pain quotidien. Puis les circonstances sociales développèrent plus ou moins la pauvreté. On la trouve dans tous les siècles. Il n'y eut jamais d'époque, à part peutêtre le temps de saint Louis , où ne se rencontre partout des foules indigentes.

Si tous ces malheureux, à la ville et à la campagne, avaient été abandonnés à eux-mêmes, la France, aussi bien que les autres pays, eût pullulé de mendiants. Partout on eût vu des foules affamées venir demander leur pain, se liguer même pour l'obtenir, et répandre le trouble et la crainte autour d'elles. Mais jamais la misère n'en vint à ce point. Dès le commencement, la charité multiplia les secours; pendant la suite des temps, les institutions d'assistance se développèrent dans la proportion des besoins. La mendicité ne fut jamais qu'une exception. Elle restait comme la ressource suprême du malheureux qui n'avait pas d'autre moyen d'existence. Elle offrait une image ambulante de la pauvreté, qu'il n'était pas nécessaire de faire disparaître entièrement, parce qu'elle apportait à la fois un enseignement aux riches et un aliment à la pitié publique.

La charité catholique s'appliqua à détruire, autant qu'il se pouvait, la mendicité, en procurant aux pauvres les secours dont ils avaient besoin, ou en les mettant en mesure d'y satisfaire eux-mêmes par le travail. Mais jamais l'Eglise ne songea à interdire la mendicité ellemême.

De tout temps des saints s'étaient faits mendiants par amour de la pauvreté ou pour mieux faire l'aumône. L'histoire de la charité en France compte parmi les plus illustres de ces mendiants volontaires saint Norbert, saint Bernard, saint Benoît- Joseph Labre, le bienheureux Jean Grande, le vénérable Claude Bernard, le vénérable Libermann, sainte Delphine, la vénérable Grâce de Valence, qui, les uns par vocation, les autres par profession habituelle, ne voulurent vivre que d'aumônes, demandant humblement leur pain ou se mêlant à la troupe des pauvres qui sollicitaient la charité publique.

Le moyen âge n'avait point pour la mendicité le mépris qu'affecte notre civilisation moderne. On savait, aux époques de foi, que souvent

sous les haillons du mendiant se cachait une grande vertu d'humilité, que cette ignominieuse livrée de la pauvreté était souvent aussi l'enveloppe d'une grande sainteté. Il n'était pas rare, en effet, que des chrétiens généreux, renonçant complètement au monde pour mener une vie de mortifications et d'humiliations, se réduisissent à vivre d'aumônes. Les routes étaient sillonnées de pèlerins qui allaient à Rome, au tombeau des Apôtres, ou à Saint- Jacques de Compostelle, en esprit de pénitence, le bâton à la main, une besace sur le dos, dans laquelle ils recueillaient en route le pain de la charité. Les moines qui allaient d'une abbaye à l'autre ne voyageaient qu'en demandant l'aumône. Si les règlements modernes contre la mendicité eussent existé dans la France de saint Louis, la police du roi eût été exposée à arrêter sur les grandes routes, comme mendiants, Albert le Grand ou Thomas d'Aquin. On appréciait alors, on vénérait même, l'esprit de pauvreté jusque sous cette forme qu'on appellerait aujourd'hui vagabondage.

Du reste l'Église elle-même avait approuvé, non sans quelque opposition des théologiens économistes d'alors, l'établissement d'ordres mendiants dont la première règle était de ne vivre que d'aumônes.

Bien différentes à cet égard étaient les idées du temps passé et les nôtres. Dans les siècles chrétiens, on ne se bornait pas à secourir la pauvreté, on l'honorait aussi. Selon l'esprit de l'Évangile, dans le pauvre on voyait Jésus-Christ. La mendicité elle-même était respectée comme une forme licite de l'indigence, pourvu qu'elle ne fût pas la dissimulation de la paresse. Longtemps, dans les villes, aussi bien qu'à la campagne, la profession de mendiant fut permise, quand il était établi qu'on n'en pouvait pas exercer d'autre.

Le vagabondage seul et la fainéantise étaient réprimés. Du reste, la mendicité se trouvait fort réduite par l'exercice de la charité. Dès le temps des princes carlovingiens, la législation des capitulâmes faisait une obligation à chaque seigneur, à chaque bénéficier, de nourrir ses pauvres; elle contraignait les vagabonds à gagner par le travail de leurs mains ce qu'ils demandaient à l'aumône. Cette législation persista au moyen âge. Elle traduit la pratique du siècle de saint Louis. Les paresseux, les vagabonds notoires étaient seuls inquiétés par l'une ou l'autre police royale, ecclésiastique et seigneuriale. Le vrai pauvre, le bon mendiant, étaient respectés.

Peu à peu cependant les idées changèrent à ce sujet, avec la diminution de l'esprit chrétien. A partir du xvie siècle, la mendicité commença à être érigée en délit dans les villes. Une série d'ordonnances furent rendues par les rois à cet effet '.

1 Voii' de la Mare , Traité de police.

L'interdiction de la mendicité coïncide avec l'intervention plus directe du pouvoir civil dans l'administration de la charité publique.

Des abus s'étaient certainement introduits, qui rendaient moins dignes de pitié les pauvres de la rue. Depuis les guerres de religion de cette époque, qui causèrent tant de ravages dans les campagnes et détruisirent la plupart des petits hôpitaux ruraux, les villes eurent aussi à se défendre contre l'invasion des pauvres, que la misère y amenait en plus grand nombre ou qu'attirait l'espoir d'un travail plus assuré et plus lucratif. Le plus souvent déçus dans leur attente, ces pauvres du dehors n'arrivaient qu'à augmenter le nombre des mendiants de la ville. Il fallut prendre des mesures contre eux, soit pour leur interdire l'accès des villes, soit pour les empêcher d'y séjourner. Dès lors la mendicité fut traitée plus sévèrement. On la considéra comme un fléau. Divers édits prescrivirent la réclusion des mendiants valides, qui se refusaient à travailler. Les règlements municipaux n'étaient pas moins rigoureux. Les villes voulaient bien nourrir leurs pauvres, mais pas ceux du dehors. On expulsait ceux qui n'avaient pas un certain temps de domicile.

La législation royale, pour n'être pas moins sévère que les polices urbaines , se montra plus humaine et plus pratique à la fois. Ce n'était pas assez de prendre des mesures pour empêcher que la misère ne devînt une profession , il fallait aussi lui venir en aide efficacement. La répression de la mendicité devait avoir pour conséquence l'organisation de moyens d'existence pour les nécessiteux. Dès le xvic siècle apparaît l'idée des ateliers de charité.

L'ordonnance du 2 avril 4532, rendue « afin que les oisifs et vagabonds, ensemble les sains et les valétudinaires, ne mangent pas le pain des pauvres et des malades » , prescrit d'abord l'arrestation des vagabonds et mendiants valides, qu'elle met à la disposition du prévôt des marchands et des échevins de la capitale , pour être employés , moyennant salaire municipal , aux divers services publics de l'édilité et aux travaux de fortification; elle pourvoit ensuite à la nourriture et à l'entretien des mendiants non sains et valides ou femmes avec enfants, dans les hôpitaux ou autres lieux désignés par le prévôt des marchands, et prescrit des quêtes à cet effet dans les paroisses. En conséquence de l'ordonnance royale, des arrêts du Parlement de 1534 et 1535 règlent les travaux et le salaire des « poures mendiants ». Une ordonnance ultérieure du 16 janvier 154-5 réitère les prescriptions de la première et met en demeure le prévôt des marchands et les échevins de s'y conformer.

« Afin de rendre moins pénible aux pauvres le travail qui leur était imposé, la surveillance des chantiers publics était confiée non aux gens de police, mais à « bons et honnêtes bourgeois b : pré-

AVANT LA REVOLUTION l'M

caution touchante qui montre bien que la royauté poursuivait avant tout une œuvre de bienfaisance1. »

On retrouve les mêmes dispositions dans Fédit du 9 juillet 1547 et dans celui de mai 1586.

Les intentions du pouvoir royal étaient bienveillantes à l'égard des pauvres mendiants. « Au xvne siècle, dit M. Biré, la répression de la mendicité et l'assistance par le travail marchent toujours de pair2. » C'est ce dont témoigne l'ordonnance de janvier 1G29.

La pratique fut parfois plus sévère que ne le comportait l'intention du législateur. Des moyens de coercition étaient employés pour remédier à la plaie de la mendicité. Non seulement on obligeait les mendiants valides « aux œuvres publiques de fortification et de voierie », comme dit l'arrêt du Parlement de 1535, mais souvent aussi on les mettait en prison, on les enfermait dans des dépôts de mendicité, où le travail était obligatoire pour eux. Chaque ville se débarrassait comme elle pouvait de ces traîneurs de rue, qui n'étaient souvent que des paresseux et des malfaiteurs.

Au xvme siècle, on comprend mieux qu'un des meilleurs moyens de supprimer la cause de l'indigence est de procurer du travail aux nécessiteux.

L'idée de l'assistance par le travail n'était pas nouvelle. On la trouve dans l'Évangile. Ce chef de maison, qui sort à diverses heures de la journée pour chercher des ouvriers qu'il envoie travailler à sa vigne, donne l'exemple de cette charité qui consiste à procurer aux gens sans ouvrage un moyen de gagner honnêtement leur vie. Elle fut conseillée dès les premiers temps du christianisme. « Procurez de l'ouvrage aux ouvriers, dit saint Clément... Pour ceux qui n'ont aucun métier, cherchez-leur d'honnêtes occasions de gagner le nécessaire. Faites des aumônes à ceux qui sont incapables de travailler3. » C'était là la règle fondamentale de l'assistance, telle que la comprenait l'Église. Procurer d'abord du travail, faire l'aumône ensuite.

Ce l'ut la pratique du moyen âge dans les abbayes. Ces grands établissements de prière et de charité entretenaient des populations d'ouvriers, qu'ils taisaient vivre en les employant à des travaux manuels.

La ncendicité avait reparu au xvie siècle à la suite des guerres • le religion. Le xvme siècle voulut en finir avec les mendiants. <r Occuper les gens valides et nourrir les autres, voilà, dit l'abbé

' \. Biré, /. c, \<. 437.

* Id.. ibid., [>. 4:î7.

3 Epist. I*.

Sicard, le mot d'ordre de la charité à la veille de la Révolution. » Les ateliers de charité furent une création de cette époque. L'institution en soi n'était pas nouvelle , mais elle fut réorganisée et plus régulièrement établie. Le clergé y eut sa part, en particulier dans les villes du raidi, où ils servirent à la construction des routes. « On a même pu se demander, dit l'auteur précité, si la première idée des ateliers de charité, généralement attribuée à Turgot, n'appartiendrait pas à Barrai, évêque de Castres. Celui-ci obtint, le 40 mars 1771 , que les travaux de la route d'Albi à Saint- Pons fussent divisés en deux ateliers pour les pauvres , l'un situé à Réalmont, l'autre à Castres. C'est également aux ateliers de charité qu'on s'adresse pour la construction des routes dans la généralité de Montauban et dans d'autres provinces. A Évreux, M3r de Narbonne-Lara en crée lui-même, l'hiver, pour occuper les pauvres sans ouvrage l. »

« Là où l'on ne peut avoir recours à ce genre de travail, la charité inventive des évêques découvre d'autres moyens d'existence, et va, au besoin, jusqu'à susciter de nouvelles industries... En 1780, l'évèque de Coutances , Talaru de Chalmazel, fonde à grands frais, dans les dépendances de l'ancienne abbaye de Montebourg, deux ateliers, l'un de blonde pour les femmes, l'autre de tissanderie pour les hommes; celui-ci était disposé pour six cents ouvriers... Sous M9r de Luynes , s'élève à Baveux une manufacture de dentelles. En 474-6 , Msr d'Autichamp avait fait venir à Tulle un « maître sergetier » , pour diriger une manufacture fondée par lui dans l'hospice, et qu'il avait dotée de trois mille livres... Dans les ateliers de charité établis à Soissons par M9r de Bourdeilles, on essaye la filature de la laine et du coton, le tissage des gazes, le polissage des glaces... On fut plus heureux pour les métiers à filer le chanvre 2. »

Cette initiative des évêques pour réaliser, autant que possible, le mode d'assistance par le travail répondait aux idées du temps sur la suppression de la mendicité, et montre que l'Église n'a point cessé jusqu'à la Révolution de se préoccuper des moyens de venir en aide aux besoins généraux.

Le dernier évêque d'Agde, Mar de Saint-Simon, se fait agriculteur; il plante des vignes. Le prélat réunit une petite armée de trois cents journaliers, qu'il dirige parfois lui-même sur de vastes champs de culture, jusque-là improductifs, qu'il transforme en riches vignobles. Il consacre à ces travaux des sommes considé-

1 L'Ancien clergé Je France, p. 480.

2 lbid., p. 480.

rables, et procure à un grand nombre de pauvres ouvriers le pain honorable du travail f.

Un grand progrès avait été réalisé sous Louis XIV par la création des hôpitaux généraux. L'idée de cette institution remonte au règne de son prédécesseur; et, comme tout ce qui s'est fait depuis dans le domaine de l'assistance publique, elle se rattache aux œuvres de saint Vincent de Paul.

Avec la riche dotation d'un pieux bourgeois de Paris , le bon saint avait fondé un hôpital de retraite pour les pauvres artisans réduits par l'âge à la mendicité, dans le dessein de subvenir tout ensemble aux besoins de leurs corps et aux nécessités spirituelles de leurs âmes.

La nouvelle maison des vieillards s'appela l'hôpital du Nom de Jésus. La vue de cet établissement si bien réglé faisait songer à la misère et au désordre des mendiants si nombreux. Paris en était infesté. Ses rues recelaient quantité de tripots et de repaires infects, où se réunissaient le jour et la nuit des milliers de pauvres , de vagabonds et de malfaiteurs. Les cours des Miracles, peuplées de hideux mendiants, étaient de véritables écoles du crime où la police n'osait pénétrer. Les malheurs publics avaient accru la mendicité. Tout le monde se plaignait d'un fléau qui déshonorait la capitale du royaume très chrétien et menaçait la sécurité publique.

Ce que la puissance de Richelieu lui-même n'avait pu faire pour combattre le mal, la charité de sa pieuse nièce l'entreprit.

Frappée du bel ordre de l'hôpital du Nom de Jésus, la duchesse d'Aiguillon forma le dessein d'un grand hôpital pour y renfermer les milliers de mendiants et vagabonds de la capitale. Elle s'en était ouverte à la reine et à plusieurs dames de charité, qui l'avaient approuvée. Elle communiqua aussi au vénérable supérieur de la Mission ses vues en le priant d'en aider l'exécution. La reine donna les vastes bâtiments et les jardins de la Salpêtrière , la duchesse d'Aiguillon cinquante mille livres, et Mazarin, à sa demande, trois fois autant. L'œuvre était fondée, et le nouvel établissement prit le nom d'hôpital général.

Les dames auraient voulu qu'on usât même de contrainte pour amener les mendiants à l'hôpital ; l'esprit de mansuétude du bon prêtre répugnait à ce moyen. <r Selon mon sentiment, leur déclarait-il, il ne faut faire d'abord qu'un essai et prendre cent ou deux cents pauvres , et encore seulement ceux qui viendront de leur bon gré, sans en contraindre aucun. Ceux-là, étant bien traités et bien

1 Abbé Maviès, Oraison funèbre de Mw de Suint-Simon.

contents, donneront de l'attrait aux autres; et ainsi on augmentera le nombre à proportion que la Providence amènera des fonds. On est assuré de ne rien gâter en agissant de la sorte; et au contraire la précipitation et la contrainte dont on userait pourraient être un empêchement au dessein de Dieu. Si l'œuvre est de lui, elle réussira et subsistera ; mais si elle est seulement de l'industrie humaine, elle n'ira pas trop bien ni beaucoup bien. »

Enfin, malgré les difficultés de l'entreprise, un édit de Louis XIV, devenu roi, vint reconstituer sur des bases plus larges, et d'après un plan mieux conçu , ce projet d'hôpital général.

C'est le célèbre édit du 22 avril 4656, spécial d'abord à la ville de Paris et à la création de l'établissement nouveau, qui devait recueillir tous les mendiants de la capitale. L'édit distinguait entre les pauvres honteux, pères de famille qui devaient être assistés à domicile , et les autres qui étaient recueillis dans les asiles publics. Ces asiles , réunis sous le nom à' hôpital général, comprenaient les maisons de la Pitié, de la Salpêtrière , de la Savonnerie , de Bicêtre et Scipion.

Le roi s'était constitué conservateur et protecteur de l'hôpital général. Il le dota royalement avec le concours des aumônes chrétiennes. Les directeurs et administrateurs, pris parmi les plus hauts personnages, exerçaient les pouvoirs les plus étendus d'administration, de police, de juridiction et de coercition. De grands privilèges furent concédés à l'hôpital général : quêtes, dons, aumônes, legs, amendes, confiscations.

Les pauvres enfermés étaient employés à des travaux manuels , suivant leur âge, leur force et leur sexe; ils avaient droit au tiers du produit de leur travail K.

Ce fut une des grandes pensées et une des grandes œuvres du règne de Louis XIV que l'institution des hôpitaux généraux. Elle supprima de la manière la plus convenable la mendicité, en résolvant au mieux un des problèmes de l'assistance publique.

L'institution due à l'initiative de la pieuse duchesse d'Aiguillon et au conseil de saint Vincent de Paul , reprise ensuite sur de nouvelles bases par le gouvernement de Louis XIV, n'eut pas seulement pour résultat de délivrer Paris de la mendicité, en abritant des milliers de pauvres, mais elle servit aussi de modèle aux principales villes du royaume, qui, par ordre du roi, l'adoptèrent à leur tour, à l'instigation de Colbert.

A Paris, l'expérience avait été favorable. Dès 1662, l'hôpital général renfermait six mille pauvres et orphelins dans ses divers

1 A. Biré, l. c, p. 345.

établissements. Les mendiants avaient disparu. On se félicitait des résultats obtenus; aussi le gouvernement du roi voulut-il faire profiter toutes les villes et les gros bourgs de France des mêmes avantages, en y décrétant l'établissement d'asiles semblables.

Six ans après l'édit de 165G, Louis XIV en rendit un autre portant : <r Qu'en toutes villes du royaume où il n'y a point encore d'hôpital général établi, il soit incessamment procédé à l'établissement d'un hôpital et aux règlements d'icelui, pour y loger, enfermer et nourrir les pauvres, malades, mendiants et orphelins, natifs des lieux ou qui y auront demeuré pendant un an. »

Le préambule de l'édit déclarait qu'il n'était pas juste que Paris fournisse toute la nourriture que les autres villes du royaume doivent chacune à leurs pauvres, selon l'équité naturelle, conformément aux ordonnances.

Peu à peu les villes en vinrent à se conformer aux prescriptions royales. Partout la charité, stimulée par le zèle des évêques, se mit en mesure de seconder les municipalités, tellement qu'en 1720 Louis XV, dans un nouvel édit du 23 mars relatif à l'administration des hôpitaux généraux , constatait « qu'il y a présentement un hôpital général dans toutes les villes considérables du royaume » .

La création des hôpitaux généraux était une réminiscence du temps où il y avait dans la plupart des villes, comme disait Beaumanoir, <r des ostelleries fêtes por herbergier les povres'. » Mais ici, le caractère administratif l'emportait sur l'esprit charitable. La centralisation du pouvoir avait marché depuis le xme siècle; l'assistance publique était devenue une institution d'État. De plus en plus elle avait perdu son caractère fraternel pour prendre la forme réglementaire. L'hôpital général n'était plus, comme la vieille « ostellerie », l'auberge du pauvre, du mendiant, où il entrait comme chez lui; c'était un établissement public destiné à recevoir ceux qu'on y amenait de force ou de gré et qui , en assurant à l'indigent le gîte et la nourriture, l'astreignait à une dure discipline et lui imposait, en échange du pain qu'il trouvait, un travail forcé.

Néanmoins c'était une institution rendue nécessaire par le temps et qui, malgré ses défauts, fut aussi secourable aux malheureux qu'utile à la bonne police de l'État.

Sous l'empire des idées nouvelles de philanthropie et de progrès, le xvme siècle se préoccupa de supprimer radicalement la mendicité. Gela paraissait une réforme. Les évêques y contribuèrent beaucoup. La célèbre circulaire de Turgot, contrôleur général du

1 Coutumes du Beauvoisis, t. II, c. lvi, n° 6.

royaume, du 18 novembre 1774., avait posé la question. Son projet était, comme le rapporte Bachaumont, de fixer « irrévocablement le sort des mendiants, et de faire, à cet égard, une loi générale uniforme, où tous les cas possibles seront prévus, et surtout qui soit exécutée1. » Loménie, archevêque de Toulouse, fut en cela un des principaux collaborateurs de Turgot. Plusieurs évèques s'empressèrent de publier la circulaire du contrôleur général du royaume, avec des mandements pour l'appuyer auprès des populations.

Mais déjà, comme il a été dit plus haut, on s'était occupé de créer partout des bureaux de charité, pour assurer la subsistance des misérables qu'on empêchait de mendier. On avait cherché par ces établissements à centraliser les secours de la charité, et à soulager par une meilleure répartition des aumônes un plus grand nombre de misères. Dans beaucoup de diocèses les évêques s'employèrent à seconder les efforts du pouvoir civil. Ils furent souvent les premiers créateurs des bureaux de charité, et souvent aussi ils s'en constituèrent les premiers administrateurs.

Dès 1770, M3r du Plessis d'Argentré, évêque de Limoges, présidait le 11 février, avec son ami Turgot, la première réunion du Grand bureau de charité tenu dans cette ville. Un des premiers actes de Mo1* Champorien, après son érection sur le siège de Toul, fut de publier la circulaire du contrôleur général du royaume. En 1778, Ma>' Machaut, évêque d'Amiens, annonce par une lettre pastorale du 15 août la fondation d'un bureau général de charité, siégeant à l'évêché, et composé de l'évêque, de l'intendant de la province, d'un chanoine de la cathédrale, d'un délégué des curés de la ville et d'autres notables. Il est chargé de diriger les bureaux particuliers établis dans les paroisses pour l'assistance des pauvres à domicile. C'était là une organisation complète que d'autres diocèses imitèrent. On voit s'établir presque partout, en l'espace de dix ans, des bureaux de charité. L'institution nouvelle se confondit dans plusieurs villes épiscopales, comme à Auxerre, à Autun, avec les établissements de charité analogue qui existaient plus anciennement sous le nom d' Aumône générale.

Elle comprenait tout un plan nouveau d'assistance publique en rapport avec les idées du temps. On le trouve exposé dans le programme publié par le Bureau de charité de Soissons, le 7 mai 1786 : « Secourir les vrais pauvres, faire subsister les vieillards et les infirmes dans une honnête aisance, selon leur état, en leur fournissant le logement, la nourriture et le vêtement; pourvoir aux be-

1 Mémoires, t. XXX, p. 286.

soins des malades, que des raisons solides rie permettenl pas d'admettre dans les hôpitaux; essuyer les larmes des veuves désolées, en leur procurant les moyens de nourrir leurs enfants et les mettre en étal de gagner leurvie; détruire surtout l'oisiveté el la paresse, en accoutumant de bonne heure les enfants au travail, en leur facilitant les moyen- de s'en procurer, soit en les niellant en métier, soit en fournissant aux pères et aux mères de quoi les y accoutumer eux-mêmes; continuer aux pauvres houleux, sous le voile du secret, les secours qui leur étaient administrés par les pasteurs; interdire pour toujours la mendicité à toute espèce de pauvres valides ou non valides, et renfermer sans miséricorde ceux qui auront enfreint les ordres de la police et les règlements faits à cet égard; mais en môme temps pourvoir à leurs besoins les plus urgents, et ne leur laisser aucun prétexte à opposer à cette sévérité indispensable ; étendre ses charités jusque sur les prisonniers et les voyageurs '. »

Tel était le vaste programme que le Bureau de charité de Soissons se traçait à lui-même dans la pensée « d'interdire pour toujours la mendicité ».

<( L'exercice de la charité, comme l'observe M. Sicard, prend, vers la fin de l'ancien régime, un caractère philanthropique et des formes humanitaires. » On voit « naître et grandir la tendance de secourir les hommes, moins par amour de Dieu que par amour de l'homme. Ces bureaux de charité, qui se substituent aux anciennes confréries de charité du xvnc siècle, indiquent un affaiblissement de la foi. Le mot de bienfaisance, que le bon abbé de Saint- Pierre a mis en circulation, a fait fortune, et tous les échos du siècle répètent à l'envi le nom de cette vertu laïque. Nous assistons à une immense explosion de sensibilité sociale2 ». La compassion devient une habitude d'esprit. Il est de mode de s'attendrir; les philosophes, les littérateurs, développent le goût de l'humanité. On se l'ait des cœurs tendres et des vertus sensibles.

« Rien de mieux, ajoute M. Sicard, que ce renfort apporté par l'engouement humanitaire à la vieille charité chrétienne. Malheureusement un divorce tend déjà à s'établir entre la nouvelle philanthropie et la religion. Parmi les sociétés d'assistance qui se fondent, certaines déclarent hautement qu'elles veulent secourir les malheureux, non plus au nom de Dieu, mais au nom de la nature; qu'elles entendent se placer en dehors de toute religion positive et des pra tiques superstitieuses 3. »

1 Cf. Pêcheurs, Annales du diocèse de Soissons, t. VU, p. 4.'il-:>. * 0. c, p. 483.

3 Id., p. 485.

Ces idées se développèrent au siècle suivant. La Révolution consomma la séparation entre la société et la religion. L'Etat, en devenant laïque, créa pour les pauvres une assistance laïque. Dans les institutions nouvelles, le mot même de charité disparut, comme s'il rappelait trop son origine chrétienne. Les anciens bureaux de charité devinrent les bureaux de bienfaisance du xixe siècle. Ce n'est même plus la sentimentalité sociale du siècle précédent qui présida à l'exercice de la charité. L'assistance des malheureux n'est plus qu'une affaire d'administration et de police publique.

Dans cet ordre d'idées, on en est venu, sous le régime de la troisième République, à séculariser tous les services hospitaliers. Le prêtre est exclu des bureaux de bienfaisance et des hôpitaux; la sœur de charité est remplacée par l'infirmière laïque.

Les changements sociaux provoquaient de plus en plus l'immixtion du pouvoir central dans les affaires d'assistance publique. L'État, qui était intervenu souvent depuis François Ier pour réglementer l'administration des hôpitaux, voulait maintenant en faire créer de nouveaux, ou plutôt grouper les anciens en un seul. « Le roi, écrit-on en 1677, n'encourage pas l'établissement de petits hôpitaux, mais il est d'avis que l'intendant, d'accord avec les évêques, recherche les moyens d'augmenter le revenu d'un seul hôpital général dans chaque diocèse1. i>

C'était là la pensée fondamentale de l'institution des hôpitaux généraux. On voulait arriver à la suppression graduelle de milliers de petits établissements hospitaliers et institutions charitables créés par l'initiative privée et administrés librement, pour ne laisser subsister dans chaque province, dans chaque diocèse, qu'un petit nombre de grands hôpitaux , pourvus de ressources suffisantes et placés davantage sous la direction et le contrôle de l'autorité royale. Les hôpitaux généraux, décrétés par Louis XIY, rentraient dans cette catégorie. Ils étaient même destinés à absorber les anciens Hôtels- Dieu et à servir à la fois d'hospices pour les pauvres, les vieillards, les orphelins, et d'hôpital pour les malades.

L'esprit centralisateur de Louis XIV se heurtait par cette mesure à des traditions fortifiées par le sentiment de l'indépendance locale. Dans bien des villes, comme à Chalon-sur-Saône, la réforme royale eût échoué devant l'opposition de la municipalité, si elle n'avait été favorisée par le concours des évêques, dévoués avant tout à l'autorité du roi. Les villes tenaient à leurs anciens établissements hospitaliers. A Chalon, la vieille Maison-Dieu Saint-Éloi, dont l'ori-

1 Depping, Corresp. adm., I, 872.

gine remontait au ixc siècle, était chère aux habitants; on ne consentait pas à la voir disparaître pour la création d'un nouvel hôpital général qui , là comme partout , devait concentrer tous les revenus des établissements supprimés et toutes les ressources à venir de la charité. La municipalité se montrait opposée au projet; l'évêque, au contraire, était entré dans les vues du roi. De son côté, il fut secondé très activement par le P. Gallot, de l'Oratoire, qui jouissait à Chalon d'une grande popularité. Ce zélé religieux fut un des premiers à se dévouer à l'établissement de l'hôpital général. Des personnes charitables y contribuèrent. Il s'en trouva , comme Mme de Thésur de Lans, qui donnèrent tous leurs bijoux pour l'œuvre.

Dans la guerre déclarée par Louis XIV à la mendicité, le roi eut pour auxiliaires le clergé et les ordres religieux. Un des plus ardents zélateurs de la réforme fut le P. Guevarre, dont le nom appartient à l'histoire du paupérisme et de la charité. En même temps qu'il contribua à la fondation d'un grand nombre d'établissements hospitaliers dans le midi de la France, il entreprit contre la mendicité une véritable croisade, combattant, non sans quelque excès, ceux qui déclaraient que c'était un droit naturel de demander l'aumône. Allant plus loin , il obtint de l'archevêque d'Aix une ordonnance enjoignant aux confesseurs de défendre de donner l'aumône aux mendiants publics. C'était dépasser la mesure : l'esprit janséniste n'était pas étranger à ces rigueurs.

On en arriva sous l'ancien régime , autant par des ordonnances de police que par des institutions de secours, à la répression de la mendicité , qui longtemps avait été laissée plus ou moins libre ; mais il était donné à la législation révolutionnaire, en s'inspirant de certaines prescriptions des derniers temps de la monarchie, de faire de l'aumône un délit. Un décret du 24 vendémiaire an II (15 octobre 1793) porte que « tout citoyen qui sera convaincu d'avoir donné à un mendiant aucune espèce d'aumône, sera condamné par le juge de paix à une amende de la valeur de deux journées de travail s. La Révolution ne fit d'ailleurs rien en faveur des pauvres mendiants. Elle avait retiré aux particuliers le droit de faire l'aumône en promettant d'organiser des secours pour les nécessiteux , jusqu'à vouloir même allouer une pension de cent vingt livres à chaque vieillard. L'interdiction seule eut son effet; les promesses se firent vainement attendre.

L'institution des hôpitaux généraux ne réalisait pas toute la pensée de saint Vincent de Paul sur l'extinction de la mendicité. En fait de système de charité, le grand ami des pauvres préférait l'as-

sistance personnelle aux établissements publics de secours. L'organisation générale de la charité qu'il avait conçue à l'occasion des œuvres qu'il lui avait été donné de réaliser, soit comme curé à Châtillon-les-Dombes, soit comme aumônier de M. de Gondi, reposait sur le fonctionnement de confréries charitables, pourvoyant par ellesmêmes aux nécessités des pauvres. Il lui semblait que la pauvreté devait être diminuée et la mendicité supprimée par l'action efficace de tous ceux qui pouvaient donner une part de leur temps et de leur argent au soulagement des malheureux. C'était l'idée des premiers siècles chrétiens, la pratique du moyen âge.

Saint Vincent de Paul l'avait renouvelée en instituant sur les terres de la puissante famille de Gondi de nombreuses confréries de servantes des pauvres pour le soin des malades, et des associations d'hommes pour l'assistance des pauvres valides. Un auteur protestant, Mme de Witt, expose ainsi tout le dessein du grand apôtre de la charité : « Dans sa pensée, les pauvres pouvaient être classés en trois catégories : ceux qui ne pouvaient pas gagner leur vie, les enfants, les infirmes, les vieillards, ceux-là devaient être complètement soutenus par l'association; d'autres pouvaient encore travailler de manière à gagner à peu près la moitié de leur subsistance, la confrérie de charité leur assurerait l'autre moitié ; enfin, à quelques-uns le quart des ressources nécessaires à la vie devait manquer, quel que fût le travail auquel ils pouvaient se livrer, et l'association compléterait la somme indispensable. En dehors de cette catégorie, hommes et femmes se trouvaient nécessairement valides et en état de subvenir eux-mêmes à leurs besoins, le travail seul leur était dû, et, s'ils s'obstinaient à mendier, non seulement ils ne devaient recevoir aucun secours, mais ils s'exposaient à être expulsés de la ville ou du village. Le recensement des pauvres était soigneusement fait , et chacun recevant suivant ses nécessités, défense était faite à tous de demander davantage au moyen de la mendicité, sous peine de se voir retirer les secours réguliers dont ils étaient pourvus. Les passants avaient droit à ce qu'on appelle aujourd'hui l'hospitalité de nuit. On les recevait, on leur donnait à souper, on les couchait, et le lendemain ils recevaient deux sous, avec défense de mendier et ordre de quitter le pays.

<r L'œuvre était savamment conçue et fort en avance sur les systèmes qui ont été depuis lors longtemps appliqués au soulagement régulier des pauvres; mais les ressources devaient être immenses pour suffire à de tels besoins. Saint Vincent de Paul était le plus admirable et le plus efficace des quêteurs ;' mais si la charité seule pouvait entreprendre de satisfaire à ce vaste ensemble de besoins et d'efforts, elle ne pouvait seule en porter tout le poids. Les confréries de femmes

avaient trouvé moyen de suffire aux nécessités des malades ; mais il fallait venir en aide aux hommes dans la tâche plus vaste dont ils étaient chargés. L'esprit de saint Vincent était rempli de ressources, A la campagne, il ordonne que chaque association serait pourvue d'un troupeau, et que le bétail de tout genre serait conduit au pâturage avec les bêtes du pays. Chaque membre de l'association recevrait dans son étable un ou deux des animaux et, les nourrissant par charité, les veaux, agneaux, porcelets seraient vendus chaque année à la Saint-Jean au profit de la caisse des pauvres.

Dans les villes, cet expédient étant impraticable, saint Vincent en imagina un autre, approprié aux agglomérations de population. « On mettra les jeunes garçons à quelque petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte que trois ou quatre écus par chaque apprenti, ou bien l'on dressera une manufacture de quelque ouvrage facile, comme des bacs d'étain. L'on y assemblera tous les jeunes garçons en une maison de louage propre, où on les fera vivre et travailler sous la direction d'un ecclésiastique et la conduite d'un maître ouvrier selon le présent règlement. Tout se fera gratuitement ; seulement les pauvres apprentis, avec leurs pères et leurs mères, s'obligeront de parole avec serment d'enseigner gratis leur métier aux pauvres enfants de la ville qui viendront après eux, lorsque les officiers de la charité le leur ordonneront, à condition que lesdits apprentis qu'ils enseigneront seront nourris par ladite compagnie. »

Les soins du fondateur allaient plus loin encore : ils prévoyaient tout. « Lesdits enfants pauvres se lèveront à quatre heures du matin, seront habillés à quatre heures et demie, prieront Dieu jusqu'à cinq, travailleront jusqu'à ce que la première messe sonne, laquelle ils iront entendre, par ordre deux à deux, retourneront de même; déjeuneront à huit heures, dîneront en silence et lecture à midi; goûteront à trois heures et demie, souperont à sept, se récréeront jusqu'à sept heures trois quarts, feront leur prière et l'examen de conscience et se coucheront à huit heures. Par ce moyen, les pauvres seront instruits à la crainte de Dieu, enseignés à gagner leur vie, assistés selon leurs nécessités et les villes seront délivrées d'une foule de fainéants tous vicieux. »

Les hôpitaux généraux remédiaient à la mendicité et à l'abandon des enfants et des vieillards. Ils ne suffisaient pas à tous les besoins. Bien des misères restaient à soulager, bien des nécessités manquaient de secours. D'ailleurs, si toutes les grandes villes possédaient un hôpital général à la fin du xvne siècle, la plupart des petites et toutes les campagnes en restèrent dépourvues jusqu'à la Révolution. La nature

même de ces établissements, l'énorme dépense qu'ils entraînaient ne permettaient pas qu'ils devinssent très nombreux.

Le gouvernement royal ne s'en tint pas à la création des hôpitaux généraux, il prit d'autres mesures pour assurer la subsistance des pauvres. L'État, après s'être longtemps désintéressé de l'administration de la charité, ou plutôt après s'en être rapporté principalement à l'Église et aux particuliers du soin de procurer aux malheureux les moyens de vivre , se considérait maintenant comme chargé de pourvoir à leur existence. Louis XIV mit l'assistance des pauvres au nombre des services publics. Il en fit l'objet de sa législation au même titre que l'administration des finances et que la police du royaume.

C'était encore là un retour au passé, mais avec les changements que comportaient les temps nouveaux et l'état d'une société si différente de ce qu'elle était à l'époque de Charlemagne et de ses successeurs.

Les prescriptions édictées à l'origine par les conciles nationaux et les capitulaires impériaux pour l'assistance des pauvres revivent sous le règne de la monarchie absolue.

En 1551 et 1566, Henri II et Charles IX avaient établi une taxe pour les pauvres, tant à Paris que dans les provinces. Mais les édits royaux restèrent à peu près à l'état de lettre morte et ne furent guère appliqués que dans les misères exceptionnelles. Au xvne siècle apparaît une réglementation nouvelle de l'aumône. Des arrêts de Parlements donnent l'ordre d'assister les pauvres dans chaque paroisse et enjoignent à tous ceux qui y ont du bien d'y contribuer. Partout l'autorité ecclésiastique s'empresse d'assurer l'exécution de ces prescriptions. Un arrêt du Parlement de Paris, de 1693, insiste sur l'obligation pour chacune des paroisses de nourrir ses pauvres au moyen de taxes ou de bureaux de charité. Cet arrêt est transmis par les officiers de la justice à tous les curés, avec recommandation par les Ordinaires de s'y conformer.

Voici en quels termes, dans le diocèse de Beauvais, M. Lefebvre d'Ormesson, vicaire général, appuyait au nom de l'évêque, Mar le cardinal de Janson, les dispositions de l'arrêt. Sa lettre montre le fonctionnement d'un mode d'assistance renouvelé des premiers temps de la monarchie et approprié à l'état de la société au xvne siècle.

Je vous exhorte à faire en sorte que l'imposition qui se fera sur vos paroissiens soit juste et équitable et proportionnée aux facultés d'un chacun et que la distribution qui se fera de vos aumônes soit aussy juste et équitable et proportionnée aux besoins de vos pauvres et qu'on ne donne pas plus aux uns qu'aux autres par des considérations qui ne doivent point avoir lieu en cette occasion; ces deux choses sont nécessaires pour la paix de vostre paroisse et pour empêcher que cette œuvre qui est toute de charité ne rompe la charité.

Et si quelqu'un de vos paroissiens estoit assés peu raisonnable pour ne pas vouloir payer la taxe à laquelle il seroit cottisé, vous emploierés toutes sortes de moyens pour le porter par la douceur à la payer avant qu'on soit obligé d'en venir aux voies de contraintes...

Vous ne négligerés pas un moyen qui est marqué dans cet arrest, y estant dit qu'on peut établir des ouvrages dans les paroisses et obliger les pauvres d'y travailler. Je vous conseille de vous en servir si vous le pouvez; il est très bon et il pourra vous apporter quelque profit. Vous pourrés les obliger à travailler ou aux manufactures qui se font dant votre paroisse en leur fournissant la matière qui sera nécessaire ou à quelque ouvrage qui sera utile au public, comme à réparer vos chemins, à fermer vostre cimetière qui en a peut cstre besoin, etc.

Dès le 22 novembre , l'arrêt fut lu dans toutes les églises du diocèse et mis aussitôt à exécution , si l'on en juge par ce qui se passa en la paroisse d'Arsy. Jean-Philippe Vie, curé de ce village, fit sonner la cloche pour l'assemblée , convoquée à l'issue des vêpres. Tous les notables se rendirent à la séance , entre autres le lieutenant de la justice, le procureur fiscal, le syndic, les marguilliers , etc. On commença par constituer le bureau. Puis on dressa la liste des pauvres les plus nécessiteux; il s'en trouva quatorze, à chacun desquels on décida de donner sept livres de pain par semaine. Les taxes à percevoir sur les contribuables de quinze jours en quinze jours furent fixées en dernier lieu sur le pied du quatorzième de la taxe de l'année; le premier inscrit sur la liste était taxé pour cent cinquante livres.

Le 27 décembre suivant, on établit un deuxième rôle de nécessiteux , auxquels on devait donner trois livres de pain par semaine ; le nombre des familles à secourir s'élevait ainsi à vingt-cinq. Il fut convenu que chacun acquitterait au plus tôt sa taxe. Tous les contribuables ne répondirent pas, il est vrai, avec le même empressement à l'appel fait à leur générosité.

Sans l'esprit de charité, il eût même été inefficace. Mais aussi longtemps que les influences chrétiennes s'exercèrent, cet esprit subsista au milieu des populations , en dépit des idées et des mœurs nouvelles que propageait la fausse philosophie du xvme siècle.

Plusieurs fois les Parlements intervinrent, soit pour réglementer l'institution des bureaux de charité, soit pour renouveler les prescriptions relatives à la taxe des pauvres. Un arrêt du Parlement de Paris de 17G3 statue sur les assemblées ou bureaux de charité, qui devaient se tenir tous les mois au presbytère, pour délibérer sur les secours à donner aux pauvres, sur l'éducation des enfants et les métiers qu'on pouvait leur faire apprendre. « A Noël, chaque année, l'assemblée était chargée de désigner le procureur de la charité, le trésorier et la rectrice du travail dans l'école de filles. La charité personnelle fournissait des ressources à cette organisation, qui avait

en outre droit sur les aumônes versées dans le tronc des églises et sur les revenus de la taxe des pauvres dans les paroisses, où elle était perçue sur tous les habitants indifféremment, sans égard aux privilèges de la noblesse ou du clergé. C'était également à l'assemblée de la charité qu'était confiée la direction de l'enseignement gratuit '. »

En résumé, la charité publique aux xvne et xvme siècles se subdivise en trois grandes catégories :

Les secours publics aux malades, ayant leur centre commun à l'Hôtel -Dieu;

Les secours publics aux infirmes, aux vieillards, aux enfants et aux mendiants valides , ayant leur centre «à l'hôpital général ;

Les secours à domicile, ayant leur centre au Bureau des pauvres et distribués par paroisses 2.

A la suite de ce grand élan de charité dont saint Vincent de Paul en particulier avait animé la société française, l'assistance des pauvres était partout organisée avec plus de règle et de méthode qu'auparavant. Après les grands exemples de tant de personnages éminents en piété, prêtres et religieux pleins du zèle de Dieu et des âmes, laïques fervents et pénétrés de l'amour des pauvres, les Vincent de Paul, les Bourdaise, les Olier, les Bénigne Joly, les Claude-Bernard, les de Renty, les Michel le Nobletz , et les autres qui avaient donné par leurs œuvres d'excellents modèles de charité, avaient paru divers écrits contenant des instructions et règles pratiques pour la visite des pauvres, la distribution des secours, la formation d'associations charitables.

A Paris notamment , la charité privée avait reçu dans les paroisses, vers le milieu du xvne siècle, l'organisation qu'elle conserva jusqu'à la Révolution, et même qu'elle possède encore actuellement, à quelques différences près. Aujourd'hui encore se tiennent régulièrement dans chaque paroisse , sous la présidence du curé , des assemblées de charité, où l'on s'occupe des besoins des pauvres, et les compagnies de Dames de charité , avec les conférences de Saint- Vincent-de-Paul , continuent les traditions des anciennes confréries de charité d'hommes et de femmes qui collaborent avec le clergé à l'œuvre commune du soulagement des pauvres.

Dans la plupart des villes, même dans les villages, le service des pauvres fonctionnait régulièrement, grâce à l'organisation qu'on s'était efforcé de lui donner partout, grâce à la multitude de confréries et associations charitables existant dans la plupart des paroisses

1 De Witt, o. c, p. 73.

2 Cf. Martin Doisy, o. c, col. 307.

urbaines et rurales. L'exercice de la charité privée s'étendait à tous les besoins, non seulement au soulagement des indigents, au soin des malades, mais encore à la recherche des pauvres honteux, à la visite des hôpitaux et des prisons, au patronage des orphelins, des filles pauvres ou repenties; il prenait les formes les plus variées et s'adaptait à tous les besoins. Ainsi l'ancien régime, en dépit des abus ou des défauts qu'on peut lui reprocher, avait réalisé les meilleures conditions de l'assistance des pauvres.

LHOSPITALITE

L'hospitalité dans l'antiquité. — Caractère de contrat. — Différence avec l'hospitalité chrétienne. — Caractère de chanté. — Jésus -Christ dans l'hôte. — L'hospitalité dans la Gaule chrétienne; — à l'époque des invasions et après rétablissement des Francs.

— La règle d'hospitalité des monastères bénédictins. — Touchants usages. — Les autres ordres religieux adoptent la règle hospitalière de saint Benoit. — Vaste système d'hospitalité par les couvents. — Édifiants exemples. — Les premières hôtelleries épiscopales et seigneuriales. — L'hôpital -monastère d'Aubrac. — Nécessité de l'hospitalité au moyen âge. — Les conciles et les évêques la recommandent aux curés de campagne. — Capitulaire de Charlemagne à ce sujet. — La pratique de l'hospitalité à l'époque féodale. — Hospices spéciaux pour les pèlerins et les voyageurs. — L'hôpital de la Trinité, à Paris. — Origine du théâtre en France. — Les pèlerinages et les confréries de pèlerins. — La confrérie de Saint -Jacques, à Paris. — Hospices sur la route des pèlerinages. — A l'époque moderne, l'hospitalité passe aux hôpitaux.

— Elle est devenue moins nécessaire. — Lits pour les étrangers et les pèlerins dans les hôpitaux. — Les hospices ruraux. — L'hospitalité persiste dans les couvents jusqu'à la fin. — Saint Vincent de Paul et la maison de Saint-Lazare. — Derniers hospices pour étrangers et pèlerins au xvne siècle. — L'institution des hôpitaux généraux et la répression du vagabondage mettent fin à l'ère de l'hospitalité. — Persistance de la coutume antique dans les familles chrétiennes. — Trait du bienheureux Grignon de Montfort.

L'antiquité païenne avait retenu des traditions primitives de fraternité entre les hommes la coutume de l'hospitalité. La nécessité contribuait à maintenir cet usage. Chez les Grecs, chez les Romains, les lois de l'hospitalité étaient sacrées; mais elles ne s'appliquaient, en général, qu'aux personnes qui avaient contracté, vis-à-vis l'une de l'autre, une obligation personnelle.

Le droit à l'hospitalité faisait l'objet d'un contrat. Des personnes qui s'étaient rendu service ou qui étaient unies entre elles par des liens de parenté ou d'amitié, s'engageaient réciproquement à se recevoir l'une chez l'autre. On échangeait dans ce but un signe de reconnaissance consistant en une plaque ou médaille double semblable, sur laquelle était gravé le pacte de réciprocité hospitalière, et dont chaque contractant gardait une partie. Le droit qui en résul-

tait se transmettait aux enfants et descendants à perpétuité. Muni de son certificat d'hôte (tessera hospitalilatis) , le voyageur pouvait se présenter dans la maison amie, et il y était reçu avec les égards et les soins dus à sa qualité.

La convention était la base du droit antique d'hospitalité. La charité n'y entrait pour rien. C'était un pacte de réciprocité de services entre personnes déterminées.

a Mais ces relations, observe un auteur, supposé qu'elles fussent toujours sûres et bienveillantes , ne pouvaient être que bien restreintes. Le voyageur, sur sa route, devait se regarder comme étranger partout où il posait le pied. Or, au milieu des haines jalouses qui divisaient tous les peuples, de ce patriotisme exclusif qui les armait de défiance les uns contre les autres, même au sein de la paix, la condition d'étranger ne pouvait qu'être semée de beaucoup d'ennuis et de périls. Le chrétien, au contraire, dès qu'il portait ses pas sur une terre foulée déjà par quelque apôtre de la bonne nouvelle, était sûr de rencontrer un accueil plein d'une tendresse délicate et empressée. Si l'on attendait sa venue on accourait à lui comme Abraham à la rencontre des anges. S'il se présentait de lui-même , donnant pour marque de sa foi le signe convenu dans la communauté chrétienne, on l'accueillait comme un frère déjà connu. On lui baisait les mains , on lui lavait les pieds ; puis on l'invitait à s'asseoir à la mense domestique. Souvent le foyer hospitalier se changeait en un sanctuaire, où le mystère commémoratif de la mort du Christ était célébré au milieu des entretiens spirituels et des cantiques sacrés. Ainsi refait, consolé, le fidèle ou l'apôtre reprenait sa course, accompagné des bénédictions de ses hôles, assuré de trouver en tous lieux un accueil aussi fraternel. Il n'y avait plus d'étrangers pour cette famille, qui comptait aussi des membres sur tous les points de l'univers. On ne se connaissait pas de vue, mais en esprit1. »

En Gaule, comme dans les autres contrées chrétiennes, on voit l'usage nouveau de l'hospitalité pour tous naître de l'esprit chrétien.

Quel touchant tableau de mœurs dans le petit poème funèbre de Fortunat, gravé sur le tombeau d'un marchand gallo-romain, du nom de Julien, pour célébrer les mérites de ce chrétien des premiers siècles, qui consacra sa vie et sa fortune au soulagement des pauvres et des exilés! Il allait avec empressement, dit l'épitaphe, au-devant des étrangers qu'il apercevait dans la ville, cherchant s'il n'y avait pas dans ces inconnus un malheureux, un fugitif à secourir, persuadé qu'en eux il recueillait et vêtissait Jésus-Christ lui-même*.

1 Aug. Cabane, Ce que l'Église a fait dès l'origine pour les classes nécessiteuses.

2 Edm. le Blant, Inscript, chrétiennes de la Gaule, II, n° 645.

C'était là, en effet, la pensée qui inspirait l'hospitalité chrétienne, comme toutes les autres œuvres de miséricorde envers le prochain.

Une légende commune aux Grecs et aux Latins, et qu'on retrouve jusqu'en Chine, parlait d'un Dieu caché sous les traits d'un pauvre voyageur, qui se révélait ensuite , dans l'éclat de sa divinité , aux mortels pieux qui l'avaient accueilli l.

Le christianisme avait fait de cette légende une réalité. Dans le voyageur, dans l'étranger sans abri , dans l'exilé en quête d'une patrie nouvelle, le chrétien voyait, des yeux de la foi, le Christ errant et pauvre. Cette pensée, si conforme à l'esprit de l'Evangile, domine toute l'époque chrétienne. Elle a renouvelé l'hospitalité antique. C'est après avoir inspiré la pratique de tout le moyen âge qu'elle fut mise en loi par l'Eglise.

Dans sa XXVe session, le concile de Trente porta un décret aux termes duquel il « recommande à tous les possesseurs de bénéfices ecclésiastiques , séculiers et réguliers , d'exercer l'hospitalité tant louée par les Pères , et de se souvenir que c'est Jésus-Christ même qu'ils recevront dans la personne de leurs hôtes2 ».

Pendant les premiers siècles du christianisme en Gaule, dans cette société si agitée, où passaient et repassaient les armées romaines avec les caravanes de fonctionnaires et de marchands, et derrière elles les hordes barbares, la maison de tout chrétien était un asile ouvert à tous les frères en Jésus- Christ.

Saint Jean Chrysostome voulait que, dans chaque habitation chrétienne, il y eût un appartement pour les étrangers3. Ce conseil ne put pas être suivi partout ni toujours. Mais « la chambre d'amis » qui existait autrefois, et jusqu'en ces derniers temps, dans la plus petite maison bourgeoise de nos villes de province, n'est-elle pas le témoin de l'antique usage de l'hospitalité chrétienne?

L'empereur Julien l'Apostat, qui séjourna plusieurs années en Gaule, atteste la pratique de l'Occident, comme celle de l'Orient, lorsque dans une pensée impie d'émulation entre le vieux paganisme décrépit et le christianisme naissant, il écrivait aux prêtres des faux dieux : « Faites construire beaucoup de maisons pour les étrangers ; car les impies Galiléens nourrissent, non seulement leurs pauvres, mais les nôtres4. »

Dans tout l'empire, les chrétiens pratiquaient en effet l'hospitalité, non pas à la manière antique, en ne recevant que des amis ou des recommandés, des riches ou des puissants, mais en ouvrant

1 Homère, Iliade; Ovide, Mélam., VIII; Maury, Essais sur les légendes, p. 72, 73.

2 Sess. XXV. c. H.

3 Hom. 45 , in Act. Apost.

4 Sozomène, Hist. eccl.,o, 15.

leur porte, comme le disaient les apologistes chrétiens, à ceux même qui étaient d'une humble et abjecte condition. Aussi longtemps que dura cet esprit de fraternité touchante, il fut inutile d'ouvrir aux étrangers aucun asile public1.

Lorsque la société chrétienne primitive se fut organisée, l'évêque eut spécialement la charge de recevoir les pauvres étrangers. «. Des hospices (hospitiola) furent fondés près des églises; dans toutes les maisons épiscopales il y eut des chambres spécialement destinées aux voyageurs2. » Beaucoup d'entre elles étaient comme la demeure de Sulpice Sévère. Saint Paulin de Noie raconte du pieux historien ecclésiastique qu'il pouvait à peine trouver une place dans sa propre maison, tant elle était habituellement remplie de voyageurs et de pauvres3. Ce que saint Isidore d'Espagne disait d'une manière générale, que l'habitation de l'évêque devait être l'asile de tous les voyageurs chrétiens4, était vrai particulièrement de la France primitive.

Les poèmes funèbres consacrés par Fortunat à la louange des plus pieux évèques de son temps, vantent leurs vertus de charité et d'hospitalité. C'est toujours le même éloge; la forme seule en est variée. Quel plus cordial accueil que celui de saint Evemerus, évêque de Nantes, vers 515, pour les étrangers! « L'hôte qui lui arrivait des contrées les plus lointaines croyait aussitôt, dit le poète, avoir retrouvé son propre domicile chez lui , et l'exilé ne désirait plus que se fixer là, après avoir oublié, dans des sentiments nouveaux, sa patrie et ses ancêtres 3. »

Chronopius, évêque de Périgueux de 511 à 533, est loué par Fortunat pour ses largesses envers les pauvres; l'affligé et l'exilé trouvaient aussi en lui leur secours6. L'épitaphe de Leontius II, évêque de Saintes, dans la seconde moitié du vie siècle, raconte de ce saint prélat, qualifié de bienfaiteur des indigents et d'hôte des étrangers , que quiconque venait à lui des extrémités de la terre sentait tout de suite qu'il avait en lui un père7.

Telle était l'hospitalité des évêques des premiers temps. Bientôt les monastères, qui commençaient à s'élever partout, vinrent offrir des asiles nouveaux et plus nombreux aux voyageurs, aux pauvres passants.

Le grand fondateur des moines d'Occident, saint Benoît, avait

1 Lactance, De Ver. cuit., VI, 10.

2 L. Gautier, o. c.

3 S. Paulin, Epist. ad Sulp. Sever., 29.

4 Ex lib. 2° Offic. ad Fulgent., c. v. s Fortunat, Miscell., IV, i.

c ld., ibid., IV. vin.

7 kl., ibkl.,l\, x.

fait de l'hospitalité une des principales obligations de la vie monastique. « Que l'on mette, disait la règle de l'Ordre bénédictin, tous ses soins à bien recevoir les pauvres et les pèlerins. »

C'était une condition commune dans l'antiquité et dans les premiers âges de la société moderne que celle d'hôte. On voyageait à pied ou à cheval, on allait d'une ville à l'autre, obligé de demander à chaque étape un gîte et la nourriture que l'on trouvait rarement dans les hôtelleries. L'hospitalité était devenue une vertu que l'on avait fréquemment à exercer; mais c'était surtout une vertu chrétienne, parce qu'elle se pratiquait non seulement à l'égard des amis, mais envers tout le monde.

La règle bénédictine, commentée et développée par les docteurs spirituels , en faisait un devoir particulier aux moines ; elle voulait que leurs maisons et leurs cœurs s'ouvrissent, non seulement aux indigents, mais à ceux que l'on appelait alors des hôtes, et qui n'étaient pas moins nombreux que les premiers. C'était en souvenir de l'Évangile et de la parole du divin Maître qui avait mis l'hospitalité au nombre des exercices de la charité.

« J'étais hôte, avait dit le Seigneur, et vous m'avez reçu. » Cette parole, qui devait faire loi au jugement dernier, avait passé en règle dans les maisons monastiques. Le grand patriarche saint Benoît l'avait ainsi formulée : « Que les hôtes soient reçus comme Jésus- Christ. » On l'interprétait en ce sens, que chaque fois qu'un étranger non indigne de l'hospitalité frappait à la porte du cloître, il devait être reçu avec bienveillance et traité en toute humilité, révérence, charité et bonté par ceux de la maison. Comme sanction de ce devoir, on lui rappelait qu'il devait rendre compte de sa conduite au jugement dernier. Et il était recommandé expressément à celui des frères qui était chargé des hôtes, de s'acquitter avec soin de son emploi en esprit d'obéissance et de simplicité1.

Combien sont touchantes à cet égard les prescriptions de la règle et les pratiques qui s'observaient dans l'hospitalité des monastères ! « Que tous les hôtes qui se présenteront, disaient les statuts monastiques, soient reçus comme Jésus-Christ, car c'est lui-même qui dira un jour: « J'étais hôte, et vous m'avez reçu. » Qu'on rende à chacun d'eux l'honneur qui lui est dû, mais surtout à ceux de la même religion et aux étrangers. Dès qu'un hôte aura été annoncé, que le prieur ou l'un des frères s'empresse au-devant de lui, et remplisse à son égard tous les devoirs de la charité , mais que tout d'abord tous deux se mettent à prier ensemble pour se lier l'un à l'autre dans la paix. Ce baiser de paix ne doit être donné qu'après la prière

1 Cf. Prœcipua Ordinis monastici élément a , 1880, p. 621.

pour prévenir les ruses du démon. Et dans celte salutation il faut montrer une entière humilité. Dans la personne de tous les arrivants et de tous les partants, que ce soit Jésus-Christ qui soit adoré, la tête inclinée ou le corps entièrement prosterné à terre, car c'est Jésus-Christ qui est reçu en eux. Que les hôtes ainsi reçus soient conduits à la prière, et ensuite que le prieur ou son délégué s'asseoie avec eux. On lira devant l'hôte la sainte Écriture, pour son édification, et ensuite qu'on lui témoigne toute sorte de bienveillance. Le jeûne ordinaire sera rompu par le prieur en son honneur, à moins que ce ne soit un jour de jeûne d'obligation. Que l'abbé lave luimême les mains de l'hôte. Qu'il y ait dans le monastère la cellule des hôtes, où seront disposés des lits en nombre suffisant. Mais ceux des moines qui ne sont pas chargés des hôtes ne devront pas se lier et causer avec eux; s'ils en rencontrent ou en voient quelques-uns, ils le salueront humblement, et après lui avoir demandé sa bénédiction, ils se retireront en lui disant qu'il ne leur est pas permis de converser avec lui1. »

Les règles particulières des diverses congrégations bénédictines s'étendaient sur les devoirs de l'hospitalité. C'était le même esprit, les mêmes prescriptions. Depuis le vie siècle surtout, des centaines et des milliers de monastères élevés sur tous les points de la France, dans les lieux les plus retirés comme dans le voisinage des villes, offrent un abri à tous les passants, à tous les étrangers. Autant d'abbayes ou de prieurés, autant d'hôtelleries. Les évêques, les grands seigneurs qui contribuaient à la création des établissements monastiques, y mettaient pour condition qu'ils recevraient les pauvres, et ils les dotaient à cet effet.

En fondant la célèbre abbaye de Saint-Pierre et de Saint-Paul de la Coulture, qu'il dota magnifiquement avec l'autorisation du roi Clotaire II, saint Bertrand, évêque du Mans, fit une condition aux moines qu'il y établit de donner l'hospitalité à tous les pauvres et à tous les étrangers qui la réclameraient. Il ordonna, en outre, que l'on tiendrait dans ce monastère un registre matriculaire de tous les indigents à assister. Par son testament, le saint évêque ajouta encore à la dotation de la riche abbaye; mais il statua que le revenu de la moitié des terres qu'elle possédait devait être employée pour la subsistance des pauvres inscrits sur la matricule du monastère. Avec le temps, à mesure que les ordres religieux et leurs établissements se multipliaient, il s'organisa ainsi un vaste système d'hospitalité dont les monastères étaient les principaux centres. Des usages s'établirent, des règles furent adoptées. Tout étranger, tout passant, tout

1 Prxcipua elementa, p. 633.

malheureux avait droit à l'hospitalité de trois jours dans tout monastère, et il pouvait aller ainsi de l'un à l'autre et voyager à peu près gratuitement par toute la France. Car l'hospitalité monastique comprenait à la fois le couvert et le vivre. Les pauvres n'avaient pas souvent d'autre asile, d'autre réfectoire que les couvents, à la porte desquels ils allaient frapper.

On rencontre, dans la vie des saints et dans les chroniques monacales , maints traits qui constatent ce touchant usage où étaient les pauvres de demander aux monastères l'hospitalité ou l'aumône.

Un jour, deux pauvres se présentent à la porte de l'abbaye de Citeaux pour recevoir du pain. L'abbé, saint Robert, les accueille avec autant de respect que de bonté, et appelle aussitôt le frère cellérier pour qu'il leur donnât de quoi manger. Celui-ci répond d'un air désolé qu'il n'y a plus de pain dans le monastère. Il fallut renvoyer les deux pauvres sans rien. Cependant, à l'heure du repas de la communauté, des pains étaient servis sur la table.

« Frère, dit le père abbé au cellérier, où les avez -vous eus?

— Je les avais mis en réserve pour les religieux, » répond le frère.

A cette réponse, le saint abbé prend une corbeille, ramasse les pains et les jette à la rivière. Ce jour-là, comme les pauvres n'avaient pas mangé , on ne mangea pas non plus à l'abbaye de Cîteaux.

Cette généreuse libéralité des monastères envers les pauvres fut souvent l'occasion de faits miraculeux dont abonde la vie des saints abbés. Fortunat raconte dans la vie de saint Germain, évêque de Paris, qu'au temps où il était abbé du monastère de Saint- Symphorien, au diocèse d'Autun, il portait souvent la charité jusqu'à donner aux pauvres tout ce qu'il y avait de provisions dans le monastère, sans rien réserver. Cet excès de libéralité n'était pas sans mécontenter les autres religieux, qui se trouvaient ainsi réduits euxmêmes à l'indigence. Il arriva même une fois que le pain du jour manqua à l'abbaye; mais Germain s'étant mis en prières, on vit aussitôt arriver deux chevaux chargés de pains, que la femme du seigneur Ebron envoyait, et le lendemain, deux charrettes pleines de vivres vinrent d'un autre côté.

A côté des maisons épiscopales et des monastères , il existait aussi çà et là des asiles spéciaux fondés à usage d'hôtellerie. C'étaient les évêques eux-mêmes ou de grands seigneurs, ou de pieux et riches particuliers qui les avaient établis. Cet évêque du Mans, saint Bertrand, que nous avons vu fonder un monastère, à la condition que les moines qui l'habiteraient donneraient l'hospitalité à tous les pauvres ou étrangers qui se présenteraient, créa encore à Pontlieue,

sur les bords de l'Huisne, et sur la plus fréquentée des routes conduisant au Mans, un hospice sous le patronage de saint Martin, destiné à recevoir les voyageurs et les étrangers. Il l'enrichit de nombreux domaines et revenus. Cet hospice devait servir à deux fins : on devait d'abord y loger, nourrir et aider de toutes manières les étrangers et les pèlerins. Saint Bertrand voulut en outre que sur la matricule fussent inscrits seize pauvres, aveugles ou infirmes, auxquels on devait chaque jour donner la nourriture.

Vers 600, saint Lézin , évèque d'Angers, fonde des hospices pour les voyageurs et les étrangers.

Au vme siècle, on cite saint Heldrad, né à Lambesc (Bouches-du- Rhônc), qui construisit non loin de la ville, dans un endroit fort fréquenté des marchands et des voyageurs, au croisement de plusieurs routes, un vaste xenodochium , qu'il dota assez richement pour que tous ceux qui venaient y demander asile, pauvres et riches, malades et bien portants, y fussent bien traités sans rien payer. Il y ajouta des ombrages et des jardins plantés d'arbres fruitiers pour les convalescents '.

Les exemples des saints nous sont les plus connus, parce que ces traits de leur charité ont été conservés par leurs biographes; mais on ignore beaucoup de faits du môme genre, parce que le plus souvent leurs auteurs n'ont pas eu d'historiens ou n'ont même pas laissé de souvenir de leur munificence.

Sous Philippe Ier, sainte Hildeburge , veuve de Robert d'Ivry, s'étant retirée dans une modeste demeure , près de l'abbaye de Saint- Martin de Pontoise , y avait construit un hospice pour les passants et une infirmerie. Et combien d'autres du même genre dans toutes les contrées2!

Ils n'étaient pas rares aux âges de foi ces nobles de campagne qui , comme saint Yves dans son manoir de Kermartin , exerçaient généreusement toutes les œuvres de la charité3. Le gentilhomme breton y avait fait construire un bâtiment exprès pour héberger les pauvres et les voyageurs; il leur donnait à manger et mettait luimême la nappe devant eux; il leur distribuait des vêtements, allant jusqu'à se dépouiller des siens pour eux.

De tous les hospices dus à la charité épiscopale ou à la munificence seigneuriale, il n'y en a point de plus célèbre que celui qui avait été érigé dans le Rouergue, au village d'Aubrac, sur la chaîne de montagnes de ce nom, à une altitude de 1000 mètres. Blonde par un seigneur flamand qui y avait établi des religieux et des chevaliers,

1 Petits Bollandistes , III, 397.

2 Gallia christiana, xi, 233.

3 M. Prévost, o. c, d'après les Bollandistes, p. 117.

ce monastère-hôpilal était à la fois un lieu de prières et un refuge fortifié ouvert à tous. Au milieu de cette contrée âpre et sauvage, on entendait au loin, la nuit, tinter une cloche, qu'on appelait la cloche des perdus; on apercevait au sommet d'un rocher une lanterne qui servait de phare. Au premier appel, douze chevaliers étaient prêts à se porter au secours des voyageurs ou à les escorter. Dans la maison, ceux-ci trouvaient des frères lais ou clercs pour les assister, des servantes qui, sous la direction de dames de qualité, étaient chargées de leur laver les pieds à leur arrivée, de faire leurs lits, de leur donner tous les soins de l'hospitalité.

Le monastère-hôpital d'Aubrac portait noblement le nom de Notre-Dame des pauvres d'Aubrac. Le pauvre, l'étranger, y étaient les maîtres. Son histoire est curieuse, car il soutint de nombreuses luttes contre des ennemis de toute sorte, et contre divers ordres puissants qui attentaient à son indépendance, et contre les Anglais et les protestants qui cherchèrent à le détruire, et contre plus d'un puissant seigneur qui empiétait sur ses domaines. Il reçut aussi la visite de princes et de rois, entre autres de François Ier. Mais son principal titre de gloire est d'avoir été une des plus grandes et des plus nobles maisons d'hospitalité de toute la France. Outre les soins donnés aux pauvres et aux voyageurs reçus dans l'hôpital , on distribuait, à la porte du monastère, un pain à tous les passants : c'était la célèbre aumône de la Miche, et le nombre s'en élevait parfois jusqu'à cinq mille par jour.

Au moyen âge, l'hospitalité était une des formes les plus nécessaires et aussi les plus habituelles de la charité. En ce temps-là, on voyageait à petites journées, à pied ou à cheval. Les villages n'avaient point d'auberges. L'ouvrier qui se rendait d'une contrée dans une autre pour chercher du travail, le passant pauvre qui attendait son gîte de la grâce de Dieu, le pèlerin qui cheminait de ville en ville, n'ayant pour toute provision que les aumônes qu'il recueillait en route dans son escarcelle, et pour tout bagage que son bâton, allaient frapper à la porte des couvents et des presbytères. Les riches euxmêmes n'avaient pas toujours la ressource des hôtelleries; ils étaient souvent forcés de s'arrêter à la première maison hospitalière qui s'offrait à eux. Cette maison du riche et du pauvre c'était le plus souvent, à la campagne, le presbytère ou le monastère.

L'hospitalité, on l'a vu, était de règle dans les couvents. A l'époque carlovingienne , des instructions épiscopales prescrivent également aux curés de campagne de recevoir et de traiter chez eux les passants, les étrangers.

Hérard, archevêque de Tours, Hincmar, archevêque de Reims, recommandent aux curés d'exercer l'hospitalité avec autant de zèle

AVANT LA RÉVOLUTION 21 il

que les évêques et les abbés, on proportion de leurs moyens; ils leur prescrivent particulièrement de faire asseoir à leur table les étrangers et les pauvres de passage.

C'est une obligation de leur ministère, et ils doivent s'en acquitter. S'ils sont empêchés de résider dans leur paroisse, ils n'obtiennent de dispense qu'à la condition de se donner un remplaçant pour les fonctions curialcs. Dans ce cas, ils peuvent affermer, soit à un prêtre, soit à un laïque, les revenus de la cure. Mais un concile tenu à Rennes en 4273 exige que l'évêque en soit toujours averti, afin qu'il fasse laisser entre les mains des fermiers une juste portion des revenus pour exercer l'hospitalité.

Précédemment, un capitulaire du roi Carloman adressait au clergé rural ces paternelles recommandations : « Que les prêtres exercent l'hospitalité , qu'ils avertissent leurs paroissiens d'exercer l'hospitalité et de ne refuser le logement à aucun voyageur. Afin d'éviter toute occasion de rapine, qu'on ne vende rien plus cher aux payants, mais au prix du marché. Si les paroissiens veulent vendre plus cher, que le voyageur se plaigne au prêtre, et que, sur son ordre, ils lui vendent avec humanité'. »

A partir du xie siècle, les asiles, déjà si nombreux en France, poulies pauvres voyageurs et les étrangers, se multiplient avec l'extension des paroisses rurales. Les presbytères s'ajoutent aux couvents et aux châteaux. L'hospitalité était devenue comme une institution publique.

A cette époque, où les voies de communication étaient rares et mauvaises et souvent dangereuses, le voyageur, le pèlerin, avaient besoin de trouver partout un gîte sûr, un lieu de repos et de ravitaillement. Tout le long de sa route, des maisons hospitalières s'ouvraient à lui.

L'étranger avait droit au logement. C'était là une des règles de la vie pratique du moyen Age. A l'exemple du clergé et des religieuses, les particuliers pratiquaient volontiers l'hospitalité sans y être autrement obligés que par l'usage et le précepte de la charité. Il y avait toujours un lit pour les étrangers, et toujours place à table pour eux. Ce n'était le plus souvent que l'affaire d'un jour ou d'une nuit de loger le passant. L'hospitalité trop prolongée pouvait devenir incommode et onéreuse. Cependant il était parfois nécessaire au pèlerin, au voyageur, de s'arrêter plus longtemps en route. Le gîte ne lui manquait pas pour cela.

Il arrivait plus d'une fois que les confesseurs imposaient comme pénitence au pécheur de loger chez lui un pèlerin. Sa maison deve-

' Prévost, o. c, p. 115-6.

nait alors une auberge pour le pieux passant que la fatigue obligeait de faire halte quelque temps dans la ville où il était parvenu. Réconforté par un bon repos, il reprenait son chemin. A une nouvelle étape , il trouvait encore un logis.

Les meilleures choses donnent lieu à des abus. L'hospitalité n'en était pas exempte. Il arrivait parfois que de faux pèlerins , de faux pauvres abusaient de la confiance de leurs hôtes et commettaient chez eux des larcins. Dans les villes de juridiction royale, les lois les plus sévères protégeaient la pieuse institution de l'hospitalité. Le moindre abus de confiance, le plus petit larcin, était puni de mort, comme le vol domestique. Pour ne pas s'exposer à la rigueur des lois par suite de faux soupçons, ou peut-être pour ne pas s'exposer eux-mêmes à la tentation, les pèlerins et les voyageurs logeaient de préférence à l'hospice. Ils s'y trouvaient plus libres aussi , et souvent mieux hébergés.

Du reste, en dehors des Maisons -Dieu, si nombreuses dans les villes, où les passants étaient toujours assurés de trouver un gîte , il s'était fondé un peu partout, depuis le xme siècle, des hospices spéciaux pour les pèlerins. Ils se multiplièrent avec le temps et selon les besoins nouveaux.

Le plus ancien peut-être en ce genre et le plus célèbre est l'hôpital de la Trinité à Paris, dont l'histoire est liée à celle des origines de l'art dramatique en France.

Cet hôpital était une grande maison fondée vers l'an 1200, par deux étrangers charitables, Jean Paalée et Guillaume Escuacol, pour y retirer les pèlerins et les pauvres voyageurs. La direction en fut confiée aux religieux de l'abbaye d'Hermière, en Brie, de l'ordre de Prémontré, à la condition que trois d'entre eux, pour le moins, seraient chargés d'y exercer l'hospitalité à l'égard des pèlerins de passage, et qu'ils célébreraient la messe et l'office divin dans la chapelle.

A la longue, la destination de cet hôpital se trouva changée. Dès le début du xve siècle , il avait cessé d'être un asile ouvert à tout venant. Ses derniers hôtes furent les Pèlerins, qui fondèrent en 1402 la célèbre Confrérie de la Passion et Résurrection de Notre-Seigneur, et qui en avaient établi le siège dans l'église de la Trinité. <r Les confrères formaient une véritable troupe de comédiens , mais de comédiens amateurs; ils se réunissaient à jours fixes au siège de leur association pour y donner de pieuses représentations, et c'est ainsi que , dans l'enceinte de l'hôpital , une œuvre dramatique fut jouée pour la première fois à Paris : cette œuvre était le mystère de la Passion, d

L'hôpital du Saint-Esprit se trouve être ainsi le premier théâtre français.

C'est un titre plus sérieux d'avoir été un des premiers établissements que la charité si active, si ingénieuse du moyen âge créa pour venir en aide aux pèlerins. Ce genre d'hospitalité donna naissance à des institutions nouvelles. Des confréries s'organisèrent pour la fondation et le service des hôpitaux de pèlerins. Elles eurent leur siège dans les principales villes situées sur les grandes routes qui menaient à Rome ou en Espagne.

De tous les pèlerinages, le plus fréquenté aux xme et xive siècles, était celui de Saint-Jacques de Compostelle. On y venait de toutes les contrées de l'Europe. Les routes de France étaient sillonnées de pèlerins de toute nationalité qui les parcouraient pour se rendre en Espagne. Beaucoup de ces pèlerins étaient obligés de s'arrêter de fatigue ou tombaient malades en chemin. Pour secourir ces pieux voyageurs , de nombreuses associations de bourgeois se fondèrent sous le vocable de l'Apôtre.

Une des premières paraît avoir été la confrérie de Saint-Jacques, de Paris, instituée dans la première moitié du xive siècle. Son origine est intéressante. Elle montre comment, à cette époque, se fonde un hôpital avec le concours des deux éléments ecclésiastique et laïque.

De pieux bourgeois de Paris, avec plusieurs prêtres, s'étaient réunis pour fonder rue Saint -Denis une maison à l'usage des pèlerins des deux sexes qui passaient par Paris pour se rendre à Saint-Jacques de Compostelle. L'œuvre est commencée. Le pape intervient alors. Une bulle de Jean XXII institue canoniquement l'hôpital et la chapelle Saint- Jacques. Jean, évêque de Beauvais, et Geoffroy du Plessis, notaire de la sainte Eglise romaine, chargés de procéder à une enquête préalable, font comparaître à cet effet par-devant eux : d'un côté, les procureur et économe, les administrateurs des confrères pèlerins de l'hôpital Saint-Jacques; de l'autre, les représentants du chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois et le curé de Saint-Eustache, de Paris, sur la paroisse duquel était situé l'hôpital. Les comparants ont d'abord à justifier, devant l'évêque de Beauvais délégué par le saint-siège, d'une dot suffisante pour la fondation de l'établissement.

Ceux-ci exhibent des lettres scellées du sceau du Châtelet de Paris, attestant que : « Magnifique seigneur Charles, comte de Valois et d'Anjou et quelques autres, tant clercs que laïques, nobles et non nobles, enflammés de dévotion et portés aux œuvres de charité, avaient donné et élargi audit hôpital, en pure et perpétuelle aumône, diverses rentes et terres montant à cent soixante-dix livres parisis.

« L'évêque de Beauvais et le notaire apostolique ont pris conseil de gens doctes et savants, lesquels ont estimé que, au moyen des

rentes de cent soixante -dix livres, des offrandes, aumônes et largesses qui étaient journellement offertes à l'hôpital par dévotion , il était pourvu de dot suffisante pour supporter ses charges. »

Les représentants du saint-siège avaient eu ensuite à s'interposer pour mettre d'accord les procureur et économe de l'hôpital , le chapitre et le curé. Ceux-ci avaient consenti à ce que les confrères des pèlerins construisissent l'hôpital au lieu où il était déjà commencé, avec sa chapelle et son cimetière pour ensevelir les pèlerins, les pauvres, les malades et les serviteurs de l'hôpital. Les administrateurs, de leur côté, consentaient à indemniser le chapitre et l'église paroissiale par une fondation de rente à leur profit. Puis, l'évêque et le notaire apostolique ordonnent, conformément à la bulle du pape, que les frères de l'hôpital présenteront à l'évêque de Paris, ordinaire du lieu, une personne capable qui sera élue en la charge de trésorier.

Quatre administrateurs, procureurs ou économes et un trésorier composaient le personnel dirigeant de l'hôpital; le service religieux était formé de trois prêtres et de quatre clercs , institués également par l'Ordinaire; ceux-ci assistaient à la fois les prêtres dans le saint ministère, et le trésorier dans l'exercice de sa charge.

La concurrence de diverses autorités, de divers droits, compliquait souvent, au moyen âge, la création des œuvres charitables; mais l'initiative privée, si forte à cette époque, ne s'arrêtait pas devant ces difficultés secondaires, et la charité finissait par tout arranger.

L'hôpital Saint- Jacques, de Paris, était devenu bientôt célèbre. Il n'était pas le premier de ce genre, mais il propagea l'idée de ces pieuses associations pour le service des pèlerins et la fondation d'asiles à leur usage.

Du nord au midi, on trouve ainsi des confréries de Saint- Jacques établies sur le modèle de celle de Paris, qui consacraient leurs ressources « à héberger les pauvres pèlerins, trespassans et autres misérables personnes ». Dans nombre de villes, comme à Agen, on voit <r messieurs les compaires de Saint -Jacques » construire à leurs frais l'hôpital destiné aux pèlerins, qu'ils dédiaient naturellement au saint patron de leur confrérie. Le mouvement considérable de pèlerinages, aux xive et xve siècles, avait rendu cette institution nécessaire.

Des indulgences accordées par le souverain pontife stimulaient la charité des fidèles. Nos archives ont conservé plus d'un titre semblable aux Lettres apostoliques qui octroyaient des indulgences à tous ceux qui subviendraient aux besoins du prieuré de Saint-Vivien, de Saintes. Placé sur le grand chemin de Saint- Jacques de Compostelle, le

prieuré formait une véritable hôtellerie. Il donnait le lit et le nécessaire à tous les passants sans asile et aux pèlerins allant à Saint- Jacques.

Le double courant de pèlerinages qui poussait les chrétiens de France à Rome, au tombeau des apôtres, en Espagne, à Saint-Jacques de Compostelle, en passant par les grands sanctuaires de la Vierge Marie et des saints nationaux, Chartres, Tours, Poitiers, le Puy, Rocamadour, déterminait un va-et-vient incessant de pieux voyageurs. Toutes les routes de France qui menaient à l'une ou à l'autre de ces saintes destinations, étaient jalonnées d'hôtelleries pour recevoir les pèlerins fatigués et malades.

Bien des traces en existent encore dans les titres et dans les monuments eux-mêmes. Les pèlerins qui venaient du nord à Saint-Jacques de Compostelle, gagnaient Périgueux. Ils suivaient ensuite le chemin de Périgueux à Ostabat. Arrivés à Saint-Sever, les uns s'engageaient vers Mugron et Ax (Dax); les autres poursuivaient par Hagetmau et Orthez. A Mugron, ils trouvaient une hôtellerie pour les abriter. C'est par là qu'avait passé Jean de Lapierre, venu des pays wallons. Le registre mortuaire de Mugron mentionne ainsi son décès : « Jean de Lapierre, pèlerin valon de nation, aagé de cinquante ans, mourut allant à Saint- Jacques pour la seconde fois, dans l'hôpital de Mugron, le 15 avril 1648. »

Les lieux de pèlerinage célèbres de France avaient des asiles gratuits pour ceux qui s'y rendaient. La route en offrait aussi de plus d'une sorte. Outre les monastères et les presbytères, de pieuses hôtelleries, des oratoires qui étaient aussi des refuges s'élevaient çà et là. On y trouvait de petites communautés de frères, quelque vieux prêtre, quelque bon ermite toujours prêt à ouvrir sa porte, à partager son gîte et son pain avec le voyageur fatigué.

Souvent aussi les grands chemins qui menaient aux lieux de pèlerinage étaient l'objet d'une protection spéciale de la part des rois et des seigneurs. Olivier de Clisson s'était rendu tout exprès à la cour de France pour demander au roi protection pour les dévots bretons qui allaient en pèlerinage à Notre-Dame-de- la-Fontaine de Saint-Brieuc. Ceux-ci jouissaient de privilèges et d'immunités en chemin. Près du sanctuaire vénéré une hôtellerie recevait les pieux voyageurs venus de tous les coins de la Bretagne et leur permettait d'accomplir à loisir leurs dévotions.

Des confréries desservaient souvent ces hospices de pèlerins. Beaucoup d'entre elles disparurent avec le temps, mais il en subsista jusqu'à la fin de l'ancien régime. Au xvme siècle, on trouve encore dans le comté de Foix, « la confrérie impériale et royale de messieurs les pèlerins de Saint-Girons » avec son syndic, sa caisse, sa compta*-

bilité et ses archives. Ce n'est pas le seul reste de ces pieuses associations qui avaient été autrefois si répandues.

Par la suite des temps, lorsque des hôpitaux ou hospices se furent élevés par toute la France pour le soin des malades et le refuge des infirmes, l'hospitalité exercée par les particulier? et les couvents passa en grande partie aux nouveaux établissements. Les hôpitaux servirent aussi bien à recueillir les pauvres de passage et les pèlerins que les malades. « Les mœurs, dit M. Léon Maître, en faisaient autant des hôtelleries gratuites que des infirmeries. » Les passants pauvres étaient admis un ou plusieurs jours , suivant les usages des lieux, dans toutes les maisons où l'on recevait les malades. On leur donnait un lit dans la salle commune et ils recevaient leur pitance de nourriture. L'hospitalité de jour et de nuit se pratiquait dans tout le royaume.

Dès le xve siècle, et même avant, l'usage général des hospices, comme le constate M. Martin -Doisy, était de recevoir les passants pour vingt-quatre heures au moins : c'était la coutume de la Touraine, de l'Anjou, de la Normandie et de la Picardie; souvent l'hospitalité se prolongeait jusqu'au troisième et au quatrième jour.

L'hospitalité à domicile des premiers temps se perpétua donc dans les diverses maisons de charité fondées au cours des âges pour les divers besoins du prochain. Les hôpitaux étaient ordinairement à deux fins; ils recevaient à la fois les malades et les gens sans gîte. C'est un trait caractéristique dans le régime hospitalier du moyen âge, où l'esprit administratif n'avait pas introduit ces règlements stricts qui président au fonctionnement des hôpitaux modernes. «Jamais, dans l'ancien temps, l'hospitalité n'est refusée à qui frappe à la porte d'un de ces nombreux hospices que la charité des monastères et des séculiers avait multipliés dans les villes et sur les routes fréquentées par les pèlerins et les voyageurs '. »

A cet effet, il y avait pour les passants des lits plus larges que ceux qui étaient réservés aux malades. La méconnaissance des usages du passé a induit certains écrivains et économistes modernes à critiquer la mauvaise organisation des anciens hôpitaux, qui condamnait le malades à coucher plusieurs ensemble dans le même lit. Ces lits communs étaient destinés aux étrangers, aux pauvres de passage qui n'avaient pas de quoi se loger autrement, et non aux malades. Ils étaient à plusieurs places pour pouvoir offrir un gîte à un plus grand nombre d'indigents.

Un état des hôpitaux d'Arras, dressé au xrve siècle, cite comme

1 Jules-Marie Richard, Cartulaire de l'hôpital de Saint-Jean-de-l'Estrée, à Arras, p. 22-3.

exceptionnellement grands les trente-quatre lits de l'hôpital Saint- Julien, où l'on peut coucher au moins quatre-vingts pauvres : « L'hospilal Saint-Julien a XXIIII lis biaux et blans pour herbergier toutes manières de povres, et sont chit lit si grand qu'il n'est nulle nuis sans lanlc qu'ils ne herbergent du moins IIIIxx povres. » A l'hôpital Âudeffroy- Louchait, au Grand-Marché, dans la même ville, à la même époque, douze lits servent d'asile à vingt-quatre pauvres. « Si y herberge on cascune nliit XXIIII povres. » Il faut observer que les hôtes de ces maisons [ne sont pas des malades, « mais des voyageurs, des malheureurcux qui viennent chercher un asile pour la nuit, et à qui la charité chrétienne donne un lit, un bon feu et quelque nourriture '. »

Cette distinction entre l'hospice des pauvres et l'hôpital des malades est ancienne. L'acte connu sous le nom de « privilège » d'Ilincmar, achevêque de Reims, daté de l'an 870, énumère parmi les revenus de la célèbre abbaye de Saint-Vaast ceux affectés à l'hospice des pauvres (ad hospilale pauperum), et ceux afférents à la maison des malades (ad domum infirmorum?).

Une partie des maisons hospitalières du moyen âge était à usage d'asile pour les pauvres. Ceux-ci y venaient loger la nuit quand ils n'avaient pas d'autre gîte, et même ils y prenaient domicile en certains cas. Ils trouvaient là du feu et de la nourriture. A défaut de maisons spéciales, les Hôtels-Dieu ordinaires servaient a l'hospitalité des indigents. Le comptable de l'hôpital d'Hesdin, en Artois, mentionne pour l'année 1334-1335, qui fut marquée par un froid très rigoureux, la dépense exceptionnelle occasionnée par le grand nombre de pauvres gens qui y vinrent chercher un abri contre le froid ; « le grant planté de povres trespassans qui venoient à l'ospital en l'iver pour le grant froidure qui faisoit. »

Ce caractère des Maisons-Dieu et autres asiles de charité du moyen âge est touchant; il témoigne du véritable esprit de fraternité qui régnait alors, de la bonne et simple liberté qui réglait toutes les institutions et présidait à tous les actes de la vie. Il y avait partout des asiles pour les pauvres passants, les voyageurs fatigués, les malheureux sans gîte, et partout il se trouvait de bons frères, de pieux laïques pour les desservir.

La plupart des établissements hospitaliers, ceux de la campagne comme ceux de la ville, étaient à deux fins. C'est ce qu'observe M. Prévost pour les hospices ruraux, dont les uns servaient à recevoir les malades ou à donner une retraite aux vieillards, tandis que d'autres avaient surtout le caractère d'hôtelleries gratuites.

1 J. Richard, o. c, p. 23.

2 Van Drivai, Cartulaire de Saint-Vaast , p. -16.

« C'était là que chaque soir, après la journée de marche, l'artisan en voyage ou en quête de travail trouvait un souper et un lit sans être obligé de toucher à sa pauvre bourse. Les fondateurs, par une prévoyance charitable, choisissent particulièrement les endroits fréquentés et ceux qui sont le plus commodes pour les voyageurs et les pèlerins. Ici encore les règlements diffèrent d'une aumônerie à l'autre , mais tous se font remarquer par leur esprit de charité et la sollicitude dévouée de ceux qui les ont établis. Cent, deux cents livres de rente, quelquefois davantage, voilà les revenus; quant au personnel , il se compose ici d'un frère , là d'un laïque , ailleurs d'une petite communauté. Mais partout, que l'aumônerie soit riche ou pauvre, qu'elle soit desservie par dix personnes ou par une seule, l'hospitalité est aussi généreuse, aussi large, et, disons le mot, aussi chrétienne.

« Des détails sans importance, mais touchants par leur simplicité même, nous révèlent combien les fondateurs étaient intimement pénétrés des sentiments de la charité chrétienne. A Savenay, il est dit que les lits doivent être « bien garnis de leurs couettes, « draps et couvertures1 ». Le règlement de l'Hôtel-Dieu de Gonesse prescrit que les malades seront servis avant les maîtres et les frères. Voici quelle recommandation contiennent les statuts de l'aumônerie de Maguelonne. Il s'agit du frère qui dessert l'hôtellerie : « Il sera « discret, doux, modeste, sachant discerner les personnes et s'ac- « commoder de leurs exigences, s'attachant à paraître affectueux et « dévoué, affable de visage et de paroles, de manière à séduire « doublement les hôtes par sa politesse et sa charité pour que nos « visiteurs puissent se louer de sa réception 2. »

Les anciennes abbayes restèrent jusqu'à la fin des maisons hospitalières ouvertes aux voyageurs et aux pèlerins. Les congrégations nouvelles qui s'étaient fondées aux xvne et xvme siècles adoptèrent, autant que le comportaient leurs règles et leurs emplois, les pratiques de l'hospitalité monastique.

Saint Vincent de Paul, en particulier, voulut que la maison de Saint-Lazare, où était établie sa congrégation des prêtres de la Mission, et qui était devenue avec lui comme le centre des œuvres de charité à Paris, fût ouverte à tous. Il y recevait tous ceux qui se présentaient. Après la mort du fondateur, l'hospitalité fut exercée à Saint-Lazare comme elle l'avait été de son vivant. La maison continua d'offrir un asile gratuit aux ecclésiastiques, aux gens du monde, aux pauvres.

1 Léoa Maître, l'Assistance publique dans la Loire-Inférieure. (Société académique de Nantes , t. IX de la 5e série ; 1878 , p. 289.)

2 Ch. F. Aubert, le Littoral de la France, Ve partie , p. 283.

Jusque dans la première moitié du xyiic siècle il se fonda encore des hôpitaux pour les étrangers. Tel fut celui d'Alise-Sainte-Reine, à la création duquel saint Vincent de Paul contribua. Alise, la cité gauloise immortalisée par la défense de Vercingétorix , possédait des eaux thermales et un sanctuaire illustre qui attiraient chaque année un grand nombre d'infirmes et de pèlerins. Un bourgeois de Paris, nommé des Noyers, ayant été avec sa femme chercher la santé au tombeau de sainte Reine, la glorieuse vierge et martyre de la Bourgogne, y fut ému de pitié de voir tant de pèlerins et de pauvres malades réduits, après les fatigues du voyage, à coucher sur la terre ou dans les granges, et ne trouvant pas même les consolations spirituelles du pèlerinage. Ce pieux étranger résolut', avec un prêtre de la Doctrine chrétienne et plusieurs autres personnes charitables, de venir en aide à tous ces malheureux en fondant un hôpital. Saint Vincent de Paul fut mis dans le projet. Il y contribua par ses prières et par ses aumônes. L'hôpital fut construit; le bon saint y plaça plusieurs de ses Filles de la charité, et lui procura en même temps la protection de la reine régente et des revenus suffisants pour que l'établissement pût recevoir chaque année, outre trois ou quatre cents malades à demeure, plus de vingt mille pèlerins étrangers de passage.

Mais ces pieux établissements, si nombreux par toute la France, devaient disparaître avec les besoins auxquels ils répondaient. « L'hôpital, qui avait été souvent fondé, comme l'indique son nom, pour donner l'hospitalité aux étrangers et particulièrement aux pèlerins , perdit cette destination lorsque , au xvne siècle , le vagabondage devint un délit et que les pèlerinages, entravés par les lois, tombèrent en désuétude; il fut dès lors affecté plus particulièrement aux malades, aux orphelins, aux vieillards. Il y eut bien encore quelques lits pour les étrangers. Le concierge de l'IIôtel- Dieu d'Angers devait recevoir tous les pauvres sans gîte. Lyon et Uzès possédaient encore au xvne siècle des hôpitaux destinés aux passants. L'hôpital Saint- Gervais, de Paris, les logeait trois nuits consécutives; l'hôpital Sainte -Catherine, de Reims, accueillait pour une nuit les femmes et les filles sans asile !. »

Parlant de sa visite à l'hôpital de la Charité à Dijon , le voyageur Rigby, du xvnr3 siècle, dit : « Mais ce qui me frappa le plus, ce fut une grande salle aménagée avec le même confortable pour la réception des étrangers sans ressources. Là le voyageur fatigué peut trouver à la fois un asile et le repos. On lui permet d'y rester trois jours, on le fournit de tout ce dont il a besoin, et s'il est sans le sou on

1 Babeau, o. c. p. 433-4.

lui donne un peu d'argent à son départ. Je n'ai jamais rien vu de si intéressant. Beaucoup de lits étaient alors occupés par des voyageurs dont la figure était brûlée par le soleil , et qui ronflaient avec une parfaite sécurité sans être troublés par ces appréhensions qui, dans bien des cas, interrompent le sommeil de ceux qui sont loin de chez eux. J'enviais réellement le fondateur de cet excellent établissement, j'enviais même les personnes qui ont l'agréable tâche de remplir ses charitables intentions '. »

Le dernier état de l'hospitalité, c'est l'institution des hôpitaux généraux destinés, comme on l'a vu plus haut, à héberger les pauvres sans gîte, les mendiants, les infirmes, les orphelins. Elle rendait inutiles les autres établissements dus à la charité privée. Beaucoup de ceux-ci avaient du reste disparu peu à peu, faute d'objet ou par manque de ressources ; l'hôpital général suffisait atout dans la ville. Les étrangers, les pauvres de passage y étaient reçus.

Les pèlerins, beaucoup moins nombreux depuis les prohibitions légales de la seconde moitié du xvir3 siècle et du siècle suivant, trouvaient encore à se loger dans les couvents et chez les particuliers. Les lois et les règlements de police n'avaient pu interrompre les vieilles traditions ; les lointains pèlerinages à pied continuèrent jusqu'à la Révolution et au delà. Même au siècle de Voltaire, on rencontrait encore assez souvent de ces dévots voyageurs, le bourdon à la main, les coquilles sur la poitrine, cheminant vers l'Italie ou l'Espagne. Des bourgeois, des marchands se faisaient pèlerins ; tout le long de la route ils demandaient l'hospitalité. Ainsi avait vécu d'aumônes et de la charité d'autrui Benoit-Joseph Labre, qui avait embrassé héroïquement la vie de pèlerin. - Jusqu'à la fin , l'hospitalité privée , sans être organisée comme elle l'était dans les siècles antérieurs , continua d'être exercée un peu partout, au moins partiellement. Il était rare, avant la Révolution, qu'un passant pauvre, qu'un malheureux sans abri, ne trouvât pas à se loger pour quelques jours, pour une nuit au moins, dans quelque établissement hospitalier, dans la première maison venue.

Les mœurs survécurent aux institutions. Elles témoignent, jusqu'au dernier jour, ce zèle de la charité qui animait tout dans le passé et avait créé ces habitudes et ces institutions d'hospitalité qui ne furent nulle part plus générales qu'en France.

1 Bateau, les Voyageurs en France, p. 379.

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