SECOURS AUX MISERES EXCEPTIONNELLES
État habituel de prospérité de la France. — Calamités exceptionnelles. — Guerres. famines et pestes. — L'époque des invasions. — Action charitable 'les évoques et des moines. — Concours du pouvoir civil. — Les grandes famines du ve au xine siècle. —
— Dévouement et bienfaisance du clergé et îles ordres religieux. — La vente des yases sacrés. — Secours fournis par 1rs abbayes et les hôpitaux en temps de calamité.
— Les grandes potes. — La peste noire de 13£§ et l'invasion anglaise. — Dévouemenl général. — Héroïsme des religieuses de l'Hôtel-Dieu de Paris. — Les pestes sous Louis XIII. — Guerres et disettes. — Saint Vincent de Paul. — Son action admirable en Lorraine, en Picardie, en Champagne, dans le Berry, en Poitou. — La charité et la politique. — La lèpre au moyen âge. — Tendresse particulière des saints pour les lépreux. — Compassion charitable dans toutes les classes. — Héroïsme de saint Louis.
— Hospices pour les lépreux. — Nombre considérable de léproseries et de maladreries.
— Disparition graduelle de la peste au xvn« siècle. — Retours terribles. — La peste de Marseille de 1720. — Le dévouement de Belsunze. — Action charitable des évoques au xvur' siècle. — Leur intervention dans tous les fléaux. — Charité des familles chrétiennes.
Il s'en faut bien que l'étal des villes ci des campagnes de l'ancienne Francr réponde, à aucune époque, au tableau que l'ignorance ou le parti [iris de dénigrement oui souvent l'ail des misères el des souffrances du passé. Aussi loin que les documents privés, tels que les cartulaires et les pouillés des églises el des monastères, les dénombrements de fiefs, les contrats de toute nature, les testaments, les inventaires, les livres de raisons des familles, permettenl de remonter, ils fournissenl la preuve que, en dehors des époques de calamité, la condition générale de la France, du \nc au xixe siècle, a été bonne el le sorl dc> populations aussi heureux qu'il peul l'être en aucun temps, avec l'inégale répartition de la richesse el l'affliction permanente des maladies dans la société humaine. A toutes les époques du moyen âge, el jusqu'en 178!), si l'on en excepte les temps de crise el de guerres exceptionnelles, l'agriculture el l'industrie oui été florissantes, et elles ont entretenu un bien-être général dans le pays
jusqu'à la veille de la Révolution. Voltaire lui-même, si passionné contre l'ancien régime, constatait l'état prospère des campagnes.
Depuis la fin des invasions normandes et l'organisation politique du royaume de France , jusqu'à la guerre désastreuse de Cent ans, la population n'a cessé de croître. Et c'est là l'indice le plus certain de la condition satisfaisante du pays. « Il est maintenant hors de doute, écrit un historien très autorisé, M. Siméon Luce, que la population rurale de la France, pendant la première partie du XIVe siècle, avant la peste de 1348 et les désastres de la guerre de Cent ans, égalait au moins, si elle ne dépassait un peu sur certains points, celle de la France actuelle1. » Et le même écrivain observe, avec les documents les plus sûrs, que a cet accroissement de la population correspondait à une aisance générale dont noire pays n'a peut-être retrouvé l'équivalent qu'à une époque assez récente ï>.
Mais l'ancienne France a connu, dans le cours (U-> siècle.-, trois grands fléaux qui sont venus, à des intervalles plus ou moins rapprochés, l'éprouver terriblement. Ces trois fléaux : la peste, la lamine et la guerre, qui sont loin d'avoir entièrement disparu de la société moderne, affligeaient également les diverses contrées de l'Europe. Dans toute la chrétienté s'élevait périodiquement vers Dieu celle supplication l\p< Litanies des saiids : A peste, famé et bello, libéra nos, Domine.
Lorsque l'un de ces fléaux, ou même tous les trois à la foi-, venaient à fondre sur le pays, ils y causaient de terribles ravages.
La guerre, c'étaient les grandes invasions barbares, sarrasines, normandes, anglaises, qui, aux iv. vih«, ixe et xive siècles, avaient mis tout à lèu et à sang; c'étaient les conflits de l'époque féodale, où le roi de France avail des droit- ou de- intérêts à défendre contre les grand- vassaux de la couronne; c'étaient les luttes fréquentes de seigneur à seigneur pour i\^> questions de fiefs et d'apanages; c'étaient, plus tard, les expéditions extérieures, les hostilités de nation à nation. Les guerres du passé, beaucoup moins importantes en elles-mêmes que celles des temps modernes, étaient moins régularisée- el causaient souvent plus de souffrances et de ruines locales. Elles laissaient toujours de longues traces dans les contrées où elles sévissaient.
La famine étail une de leurs conséquences. Les champs dévastés, les troupeaux enlevés , réduisaient à la faim pour longtemps les populations au milieu desquelles avaient passé les armées ou, ce qui était plu- redoutable, les bandes de pillards que celles-ci laissaient après elles. Les moyens d'approvisionnement manquaient. La contrée,
1 Histoire de Bertrand du Guesclin, |
ruinée ou rendue inculte par la guerre, ne pouvanl plus nourrir ses habitants, ne recevait pas facilement des pays voisins uYs subsistances suffisantes. La disette se faisait tout de suite cruellement sentir. Les mauvaises récoltes, les incendies, produisaient les mêmes effets que les guerres.
Il y eut, dans les longs siècles du passé, beaucoup de famines locales qui éprouvèrent plus ou moins l'une ou l'autre partie du territoire français; il y en eut aussi quelques-unes de générales, qui liivni sentir les plus dures privations, souvent suivies de maladies cl de mort, à toute la population.
Pour <••'> misères exceptionnelles, la charité avail aussi des secours particuliers. Aussi loin qu'on remonte dans le passé, on trouve de nombreux traits de cette fraternité chrétienne que l'Évangile avait inaugurée dans le monde et qui fait de l'histoire des fléaux publies de l'ère moderne, bien différente de celle de l'époque païenne, l'histoire de^ plus beaux dévouements, des plus généreux sacrifices.
Plus (pic jamais, le devoir de tous les chrétiens était de contribuer, chacun pour sa pari, an soulagement des besoins des plus nécessiteux. C'est à ces moments-là surtout qu'il fallait se souvenir (pie tous les chrétiens étaient les fils du même Père, les frères du même Jésus-Christ. Le clergé, dans les temps de crise, le rappelait plus instamment que jamais, et il était le premier à organiser les secours publics qu'il tirait de ses appels à la solidarité chrétienne.
L'époque dr> grandes invasions barbares vit d'immenses misères. Dans la désorganisation de la société civile, les évêques, vrais chefs des cités, durent pourvoir aux besoins de leur peuple. De grands exemples de charité sont restés de ce temps-là. Il y en eut beaucoup de ces vrais pasteurs qui montrèrent tout ce que l'amour de Jésus- Christ pouvait inspirer de dévouement cl de générosité' au milieu des plus grandes épreuves.
Tel était Exupère, évêque de Toulouse au rvo siècle. Saint Jérôme, (pii fut en rapport avec lui, dit de ce saint pontife que, * non content d'employer tout ce qu'il possédait et de se réduire au dénuement le plus complet pour soulager les indigents, Exupère alla, pendant une grande disette qui affligeai! le midi de la Gaule , jusqu'à vendre tous les calices et les reliquaires de ses églises, cl à se servir d'un simple xnvc pour y consacrer le précieux sang du Dieu sauveur, sacrifiant en quelque sorte, au soulagement des pauvres l'honneur dû au redoutable mystère de nos autels. » Kl ailleurs le grand docteur s'écrie : « Que peut-on trouver de plus riche en vertus et en mérites que ce saint évêque, réduit par sa charité à porter le corps sacré de Jésus-Chrisl dans un panier d'osier et son sang précieux dans un
simple verre? » C'est là un des mille traits de la charité épiscopale de cette époque.
On voit les évêques occupés, après le passage des Barbares, à réparer les maux de l'invasion. L'exemple de saint Loup est resté célèbre. Le courageux évêque avait réussi à détourner de la ville de Troyes le fléau; mais l'armée d'Attila avait dévasté les campagnes environnantes. Là on n'avait que trop expérimenté que l'herbe ne poussait plus où avait passé le cheval des Barbares. Saint Loup s'efforça d'être le père de son peuple après en avoir été le défenseur. Comme les anciens conquérants romains, on le voit fonder des colonies avec les populations de la campagne troyenne qu'il conduisit dans le pays du Lassois, près de Châtillon-sur-Seine, et au village de Mâcon, près de Nogent- sur- Seine; il les y installa dans les tours abandonnées à rapproche d'autres Barbares, les Vandales, et leur donna en outre les biens patrimoniaux qui lui restaient dans cette contrée.
Ainsi les invasions elles-mêmes, qui avaient ruiné le pays, devinrent le point de départ d'un nouveau développement assidu.
Les grandes expéditions barbares fuient suivie-, après l'établissement des Francs, d'incursions de tribus germaniques qui venaient disputer la place aux premiers arrivés et prendre leur part du territoire de la Gaule. Les mêmes maux recommencèrent çà et là, et les mêmes secours extraordinaires furent prodigués sous la direction des évêques.
A la suite de- dévastations dr< Bourguignons, il y eut à la fin du Ve siècle une grande famine dans les provinces riveraines du Rhône et en Auvergne. Si ce fléau pesait terriblement sur les populations, il trouva aussi des adoucissements dans la charité. Saint Patient, archevêque de Lyon, se dépensa avec le plus grand zèle pour son diocèse. Dans le même temps, le sénateur Ecdice. beau-frère de saint Sidoine Apollinaire, s'illustra par une charité semblable à l'égard de la province d'Auvergne. Ce généreux chrétien fit le plus noble usage des giands biens de la famille de Sidoine et de la sienne, qui étaient les premières du pays. Saint Grégoire de Tours raconte qu'Ecdice, voyant que la famine s'étendait de plus en plus, envoya ses gens, avec (\c< chevaux et des chariots, dans toutes les villes <hi voisinage, pour recueillir les plus malheureux. On alla de tous les cotés et on lui amena (\r< troupes de pauvres faméliques qu'il répartit dans les diverses maisons qui lui appartenaient, où il les fit nourrir pendant loul le temps (pie dura la disette.
Au témoignage de Sidoine Apollinaire, la charité de saint Patient n'eut pas moins d'éclat , puisqu'elle s'étendit jusqu'aux extrémités
des Gaules. Sidoine dit que ce qu'il faisait pour l'extirpation des hérésies, la conversion des barbares, la réformation des mœurs de son peuple, l'embellissement des églises de son diocèse, lui était commun avec les autres saints prélats de son temps, mais qu'il eut en propre la gloire de s'être épuisé en dépenses pour acheter des blés, de les avoir fait distribuer gratuitement par toutes les provinces des Gaules que les Visigoths, sous la conduite de leur roi Alaric, avaient ravagées le long du Rliùne et de la Saône jusqu'à la Loire, et d'avoir établi i\r> magasins sur les rives de ces fleuves, avec lesquels il avait pu alimenter les villes d'Arles, de Riez, d'Avignon, d'Orange, de Viviers, de Valence et de Saint-Paul -Trois - Châteaux , qui depuis lors le regardèrent comme leur sauveur et comme un second Joseph.
C'est dans les vies des saints, dans les chroniques des abbayes, qu'il faut aller chercher le souvenir des grands exemples de charité donnés, dans les temps de calamité extraordinaire, par les évêques, les moines, les princes, qui comprenaient le mieux leur rôle de serviteurs de Jésus-Christ et des pauvres.
« En 580, lit-on dans la vie de saint Contran, roi de Bourgogne, il y eut dans une partie des Gaules des tempêtes, des incendies, dr< inondations, des tremblements de terre. Ces fléaux furent suivis d'une dysenterie contagieuse, appelée feu de saint Antoine, et qui n'est probablement rien autre que le choléra moderne. Après avoir désolé les provinces de Chilpéiïc, la contagion envahit le royaume de Bourgogne. Le saint roi Gontran fit alors faire une distribution de tout ce qui était nécessaire pour l'assistance des pauvres, et veilla à ce qu'on prît un soin particulier des malades. Il passa les nuits en prières, jeûna, veilla; enfin il se présenta à la justice divine comme une victime publique pour ses sujets f. » Cette conduite d'un pieux roi donne l'idée de tout ce qui pouvait se faire de bien, avec de pareils exemples et sous une telle impulsion, pour remédier aux maux qui désolaient toute une province, tout un royaume.
Pour les misères exceptionnelles, le clergé avait une ressource suprême : celle des ornements d'or et d'argent, et des vases sacrés des églises. Maintes fois il en usa, selon les enseignements et la pratique des plus saints évêques.
Pendant une dure famine qui affligea, en 051, le diocèse de Paris, son évèque, saint Landry, vendit ou engagea non seulement tous ses meubles, mais aussi les vases sacrés de l'église pour donner du pain à ceux qui en manquaient, et il prenait plaisir à le leur distribuer lui-même.
1 Petits Dollandisles, IV. 26.
A toutes les époques les monaslères furent comme des greniers d'abondance pour les pauvres dans les temps de disette. Dès l'origine de la vie monastique en France, on voit saint Jean de Resme distribuer, à une époque de famine, les provisions de l'abbaye aux nécessiteux, et Dieu, pour récompenser sa charité, multiplier miraculeusement le blé qu'il donnait en aumônes.
Les exemples abondent, dans le clergé et les ordres religieux, du dévouement aux époques de calamités publiques.
Pendant la famine et la peste qui désolèrent le Toulois, vers la fin du xe siècle, à la suite de la guerre entreprise par le roi de France, Lothaire, pour reprendre la Lorraine à l'Empire, sous la minorité d'Othon III, le saint évèque de Toul, Gérard, se dépensa avec une inépuisable générosité pour son peuple. Il vida ses greniers, fit venir des denrées des contrées voisines et nourrit ainsi les populations affamées jusqu'à la moisson suivante.
Les rois, les empereurs chrétiens des premiers siècles de la monarchie franque stimulaient la charité publique par leurs prescriptions. C'était la mission du pouvoir civil , tel qu'on la comprenait alors, de provoquer, et au besoin d'imposer la pratique du bien. Tous les princes ne la remplissaient pas également; mais du moins ils trouvaient dans leur autorité le moyen de pourvoir au bien public, surtout quand les temps de misère rendaient plus impérieux pour tous le devoir de la charité.
« Que les abbés, les évèqucs, les abbesses, les comtes, qui sont riches, dit un capitulaire de Charlemagne édicté pendant une famine, nourrissent les pauvres jusqu'au temps de la moisson, et que les comtes, dans une situation inférieure, faisant ce qu'ils pourront, en nourrissent ou deux, ou trois, ou un. »
Une des plus terribles famines dont souffrit la France au moyen âge, fut celle de 1030, qui dura trois ans. Sur une grande partie du territoire, des pluies presque continuelles empêchèrent les moissons et autres fruits de la terre de mûrir. Dans cette longue période de souffrances et de misères, l'Église vint en aide aux malheureux avec toutes ses ressources. L'abbaye de Cluny, la plus riche de la chrétienté , se distingua par son dévouement. Saint Odon , qui la gouvernait alors, n'hésita pas à la dépouiller entièrement. Il la rendit pauvre pour soulager la misère publique. Sa libéralité était si grande, qu'on l'accusa de profusion. Quand le saint abbé eut épuisé les provisions de son monastère, il vendit les calices, les vases sacrés et les ornements précieux de son église, et n'épargna pas même la couronne d'or que l'empereur saint Henri avait donnée à l'abbaye de Cluny. Comme malgré cela ses revenus et ses trésors étaient trop modiques pour soulager la misère de tous les pauvres,
il allait de ville en ville et de château en château, afin d'exciter les princes, les seigneurs et les personnes riches, tant ecclésiastiques que laïques, à ouvrir leurs bourses pour soulager les nécessités pressantes de tant de misérables1. Les contemporains disent que saint Otlou sauva ainsi de la mort des milliers de personnes.
On raconte, entre autres traits de sa charité, qu'allant un jour de Saint-Denis à Paris, au temps où la terrible lamine sévissait sur la population, il rencontra sur le grand chemin deux enfants morts de faim et de froid qui étaient exposés à la vue des passants. Ce douloureux spectacle le remplit de compassion ; il descendit de cheval, et, se dépouillant de la chemise de serge qu'il portait, il enveloppa de ses propres mains les deux petits cadavres, et ayant payé des fossoyeurs pour les enterrer, il les conduisit lui-même au cimetière.
De 1124 à 1125, l'hiver fut particulièrement rigoureux dans les régions du nord et de l'est de la France; de hautes couches de neige recouvraient la terre. Le froid était intense. Tous les cours d'eau étaient gelés. A cet hiver affreux succéda un printemps plein de bourrasques et d'orages. Il s'ensuivit une horrible famine qui sévit dans une grande partie de la France jusqu'en 1126 2. Les populations mouraient de faim 3.
Un autre fléau non moins redoutable vint bientôt répandre partout la terreur. La peste s'abattit sur l'Europe occidentale, faisant d'innombrables victimes. Les chroniqueurs du temps rapportent, non sans quelque exagération, que les vivants suffisaient à peine à ensevelir les morts. La peste accrut encore la famine. Ce fut une année terrible.
Dans les pays où la disette se fit le plus cruellement sentir, elle reçut de la charité du clergé et des ordres religieux des soulagements extraordinaires.
En Bourgogne, elle fut tempérée par les largesses des grandes abbayes qui peuplaient la province. « Dans ces crises publiques, observe un hagiographe, le peuple sait toujours où sont ses vrais amis et de quel côté lui viendra le secours 4. » On s'empressa partout autour des églises et des monastères.
Là même les ressources ne lardèrent pas à devenir insuffisantes. Les besoins augmentaient chaque jour avec les horreurs de la lamine.
Saint Etienne, abbé de Cileaux, ému de tant de misère, quitta
1 Petits Bollandisles, I, 34-35.
* Pertz, Monum. Germ. histur., VI, Sigeb. cont. Prxm. 1123; — XVI, p. 618. Annal. Floress. 1124-5.
3 Pertz, o. c. Chron. Usperg., ann. 1125.
4 Madcluine, Hist. de saint Norbert, p. 295.
son cloître, malgré son grand âge, et on le vit entreprendre de longues courses, se faire mendiant pour les pauvres, solliciter en leur faveur la charité des riches et des princes. Le « jeune abbé de Clairvaux, saint Bernard, ne montrait pas moins de zèle pour subvenir aux besoins les plus pressants. Quoique le monastère fût loin d'être riche, il s'était, — comptant moins sur les ressources ordinaires que sur la Providence , — constitué le père nourricier de trois mille indigents. Chaque jour, aidé de ses religieux, il distribuait du blé et du pain à ceux qui n'avaient d'autre espoir que la générosité des moines1. » Dans l'ardeur de sa charité, saint Bernard faisait même un crime à la célèbre abbaye de Cluny, sa voisine, du luxe qu'elle conservait dans le culte, au milieu des ravages de la famine : « Les murs de l'église, disait-il, sont étincelants de richesse et les pauvres sont dans le dénuement ; les prêtres sont couverts de dorures et les pauvres sont privés de vêtements2. » Cluny, pourtant, avait donné de grands exemples de charité. Au siècle précédent, un de ses moines, le célèbre Guillaume, abbé de Saint- Bénigne de Dijon, avait vendu les vases sacrés pour secourir les malheureux pendant la terrible famine de 4025.
Les indigents accoururent en grand nombre à Clairvaux L'abbé, ne pouvant pas les nourrir tous, en choisit deux mille qu'il marqua d'un signe particulier, et il s'engagea à leur fournir également les moyens nécessaires de subsistance ; aux autres il dut se borner à faire des aumônes plus restreintes.
Sur d'autres points de la France, plusieurs évêques, tels que Hugues de Grenoble, vendirent les vases sacrés de leurs églises et jusqu'à leur anneau épiscopal, pour nourrir les malheureux.
L'Ordre naissant de Prémontré rivalisa de charité, pendant ces temps calamiteux, avec les grands ordres bénédictins et cisterciens. Chacun de ses monastères devint un centre de secours pour la contrée. Celui de Prémontré, qui était le berceau de l'Ordre, se chargea pendant cette terrible disette de la nourriture de cinq cents pauvres. « Les indigents étaient devenus des membres de la famille ; et l'on y fit, tant que dura la misère publique, des provisions pour les nécessiteux de tout le voisinage, en même temps que pour les frères de l'abbaye3. » L'année suivante, au retour d'un voyage à Rome , saint Norbert trouva l'usage encore subsistant de nourrir cinq cents pauvres par jour, quoique le fléau eût cessé. Il le maintint. Ainsi ce malheur tourna à bien pour les nécessiteux.
L'année de l'élection du B. Godefroy de London au siège épis-
1 Chevallier, Histoire de saint Bernard , t. I, p. 12o-6.
2 Apolog., c. 12, n° 28.
3 Madelaine , o. c, p. 296.
copal du Mans, et la suivante, une famine sévit dans le diocèse. Pour secourir la misère des indigents, le clergé, à l'instigation de son saint évêque, se dépouilla de ses biens et vendit une partie des ornements du sanctuaire. Les chroniqueurs disent que le chapitre de la cathédrale distribua aux pauvres le prix d'un riche baldaquin d'argent qui avait été donné au tombeau de saint Julien. Dans leur zèle, plusieurs chanoines voulaient aller jusqu'à vendre le magnifique reliquaire d'argent qui contenait le chef du saint apôtre du diocèse. L'évêque donna cent cinquante livres tournois de son patrimoine, et la fabrique de L'église cathédrale soixante, pour suppléer au prix de la précieuse relique.
De pareils traits sont communs à toutes les époques.
En temps de disette, les abbayes et les prieurés répartis sur tout le territoire pourvoyaient avec leurs réserves de blé , de vin , de lèves, aux besoins les plus pressants des affamés. Dans les villes, les établissements hospitaliers contribuaient, avec les couvents, au soulagement des nécessiteux.
Les hôpitaux ne servaient pas seulement au soin des malades ; leurs revenus étaient employés aussi à secourir les misères publiques. Ou voit, par exemple, pour l'hôpital Saint-Jean d'Hesdin en Artois, que des distributions de blé sont faites aux pauvres pendant l'hiver selon les ressources de la maison. Les comptes de l'établissement mentionnent, sous le nom touchant de « blé pour Dieu et froidures de l'iver », les dépenses extraordinaires occasionnées par ces distributions. Dans l'hiver 1335-1336, le nombre des pauvres gens ainsi secourus chaque jour par l'hôpital, dans cette petite ville d'Hesdin, s'élève à trente -cinq1.
Il en était partout de même. En cas de nécessité extrême, les approvisionnements des hôpitaux servaient à sustenter les bien portants comme les malades. Des distributions de vivres réglées par les administrateurs étaient faites à domicile, chez les nécessiteux, ou à la porte de l'établissement. Plus d'une fois même , des fondations d'hôpitaux ou maisons de charité furent faites en vue de besoins immédiats, à la suite d'une guerre ou à l'époque d'une famine.
Ainsi, l'hôpital de Beaune avait été fondé en 14-41 par Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, pour remédier à la misère causée dans la contrée par les dernières agitations de la guerre de Cent ans. Le fondateur en avait remis la direction à une communauté de Béguines qu'il avait fait venir exprès de Malines.
C'est au milieu d'une horrible disette que naquit à Lyon, en 1531, d'un élan généreux de la cité tout entière, l'institution de Y Aumône
1 I. Richard, o. c, p. 26.
générale, qui devint, comme on Fa dit, « une immense école de pauvres. »
Partout on trouvait cet esprit de fraternité. [En cas de calamité publique, la ville s'unissait comme une famille. Magistrats, clergé, peuple, tout le monde se prêtait secours, tout le monde travaillait à arrêter le fléau ou à en réparer les effets. Toujours la prière accompagnait la charité. Aux soins envers les malades, on ajoutait de pieuses supplications publiques, des vœux collectifs à Dieu, à la sainte Vierge, aux Saints.
A la suite de la grande peste de 4462, qui enleva dans Amiens seulement les deux tiers des habitants, on érige dans la cathédrale, en exécution des trois ordres de la ville, la chapelle de saint Sébastien, dont le culte, avec celui de saint Roch, se répandit dès lors dans un grand nombre de paroisses de la Picardie.
Là où les secours étaient insuffisants, s'organisèrent des associations ou confréries pour assister les nécessiteux. A Abbeville, par exemple, lors de la peste de 1596, pendant laquelle tous les quartiers furent infestés, et où l'on ne trouvait même plus personne pour la sépulture des morts, fut institué une confrérie dite de la Charité, pour « assister et subvenir aux pestiférés ».
Parfois, la charité, sous le coup de grands malheurs publics ou de pressantes nécessités, avait des inventions héroïques. C'est ainsi qu'aux plus mauvais jours de la guerre de Cent ans et de la Jacquerie se forma à Lyon cette Société des frères adoptifs, dont les membres s'engageaient à mettre en commun tous leurs biens et à s'aimer et à s'entr'aider comme les fils d'une mère.
Plus redoutable que la guerre et que la famine était la peste, dont les ravages s'étendaient de proche en proche et atteignaient presque toujours plusieurs pays à la fois. Sous ce nom on désignait diverses sortes de maladies contagieuses, dont nos épidémies modernes de choléra , si mortelles qu'elles aient été en certaines années, ne reproduisent plus toute l'horreur.
« Renfermées dans d'étroites demeures, et à peine soucieuses des règles les plus élémentaires de la salubrité, les populations, dit un historiographe, ne savaient comment se défendre contre l'épidémie qui semait partout la mort. On avait bien les moyens spirituels de guérison, processions, pèlerinages, attouchements de reliques saintes; mais, d'un autre côté, l'ignorance des médecins de ce temps-là ne pouvait rien pour arrêter la marche du terrible ennemi, qui ne disparaissait qu'usé par sa propre violence et rassasié de victimes '. »
1 Godefroy Madelaine , Hïst. de saint Norbert, p. 294-5.
Quelques-unes de ces pestes, propagées d'Orient en Occident, causèrent les plus grands ravages. Le peuple chrétien y voyail de terribles « visitations de Dieu ». Aucune n'eut de plus épouvantables effets que la peste noire de 13i<S, qui enleva, au dire {]r> chroniqueurs affolés, « la tierce partie du monde. »
« On ne croira pas, écrit Pétrarque, qu'il y a eu un temps où l'univers a été presque entièrement dépeuplé; où les maisons sont demeurées sans ramilles, les villes sans citoyens, les campagnes incultes el toutes couvertes de cadavres. Comment la postérité le croirait-elle? Nous avons peine à le croire nous-mêmes, et cependant nous le voyons sous nos yeux. Sortis de nos maisons, nous parcourons la ville, que nous trouvons pleine de morts et de mourants. Nous rentrons chez nous, et nous n'y rencontrons plus nos proches; tout a péri pendant notre absence! Heureuses les races futures qui ne verront point ces calamités, et qui regarderont peutêtre comme un tissu de fables la description qui en est faite dans ce récil ' ! »
En France, les ravages de la peste noire s'ajoutèrent aux maux de l'invasion anglaise. Comme partout, le fléau fit d'innombrables victimes. Des familles nobles s'éteignirent à jamais. A Paris, la mortalité était de plus de cinq cents personnes par jour, nombre énorme eu égard à la population d'alors. Dans cette circonstance, le clergé et les ordres religieux donnèrent les plus beaux exemples de dévouement, affrontant souvent le danger d'une mort presque certaine pour donner les soins de l'âme et du corps aux malheureux pestiférés. Bien des laïques, hommes ou femmes, également dévoués, rivalisaient de zèle avec les prêtres et les religieux.
Les religieuses de l'Hôtel-Dicu, en particulier, montrèrent la plus héroïque charité. Pendant longtemps il y mourait chaque jour plus de cinquante pestiférés, que l'on transportait en masse, avec les autres morts de la ville, au cimetière des Saints-Innocents, qui ne tarda pas à devenir trop petit et infectieux. Témoin de la conduite des sœurs du grand hôpital de Paris, un chroniqueur du temps écrivait d'elles : « Ces saintes filles ne craignaient pas de s'exposer à une mort certaine en soulageant les pauvres. Elles les assistaient avec une patience et une humilité admirables. Il fallut renouveler leur communauté à plusieurs reprises à cause des ravages qu'y fit la contagion, mais on peut croire que la mort, en les enlevant de la terre, les a placées dans le séjour de la paix et de la gloire avec Jésus-Christ2. »
L'admirable charité de l'Eglise était stimulée en cette affreuse
1 Epist. FamiL, ép. 7.
2 Contin. Nang., Sj)icileg., t. II, p. 807 et seqq.
calamité par la sollicitude toute paternelle du pape Clément VI. De sa résidence d'Avignon, il multipliait les indulgences en faveur des malades, comme de tous ceux, prêtres, religieux et laïques, qui ne craignaient pas de leur rendre les services spirituels et corporels. Cette charité s'est personnifiée éminemment en saint Roch , l'héroïque pèlerin de Montpellier, dont toute la vie fut un grand acte de dévouement envers les pestiférés.
Après la grande tribulation du xive siècle, on ne vit plus d'épidémie produire d'aussi épouvantables effets. Mais il y eut encore bien des atteintes du fléau dans diverses provinces, et chaque fois ce ne fut pas trop de toute la charité chrétienne pour en atténuer les horreurs. Dès le xvie siècle, la peste était devenue moins fréquente, moins pernicieuse; mais elle eut des retours terribles. De 1620 à 1638, sous Louis XIII, elle fut générale. Chaque province était visitée tour à tour.
La Normandie fut une des plus atteintes. L'hôpital de la Santé de Rouen n'était plus qu'un sépulcre, écrit un contemporain, et l'hôpital qu'on nommait l'Évent un lieu de contagion et de mortalité. Guy Patin, doyen de la Faculté de médecine de Paris, assure que la peste, aggravée par les terreurs du fléau, enleva dans la ville de Rouen plus de quatre mille personnes en quinze jours.
La contagion atteignit l'Ile-de-France et Paris ; elle y fit un grand nombre de victimes, entre autres le poète Rotrou, enlevé dans toute la force de l'âge et du talent. Il était lieutenant du roi dans le bailliage de Dreux. Comme ses amis le pressaient de se mettre à l'abri du fléau : « Non, répondit-il à l'un d'eux; c'est ici que me retient mon devoir. »
Le fléau s'était répandu dans tout le nord de la France, en Champagne, en Lorraine. Il éprouva cruellement la Picardie. En 1636, la peste y causa une effrayante mortalité.
A Saint-Quentin, elle enlevait trois mille personnes, et à Abbeville six mille au moins en dix-sept mois. En deux ans, dit un historiographe, le P. Daire, elle fit plus de vingt mille victimes dans la seule ville d'Amiens, soit les deux tiers au moins de la population. Cette calamité, ajoute- t-il, fit tomber tout à coup le commerce et réduisit à la mendicité huit mille ouvriers, qui durent la conservation de leur existence au seul secours de la charité. Il aurait péri un plus grand nombre encore de victimes sans l'admirable dévouement du clergé, des ordres religieux, des magistrats. On vit là ce que c'était qu'une cité chrétienne. Au milieu de l'affliction publique, l'échevinage, alors si religieux, fit vœu d'offrir à Notre- Dame de Liesse une statue de la Vierge en argent. C'est toujours ainsi que se terminaient ces grandes calamités.
« Los budgets communaux, dit M. Babeau, sont encore grevés au xvme siècle de dépenses annuelles pour l'accomplissement des vœux que les consuls et les échevins avaient faits, au nom de leurs concitoyens, pendant les terribles épidémies des siècles précédents'. »
Dans le Languedoc, à l'autre extrémité de la France, régnaient le même mal, la même terreur. « A Nîmes, une sorte de lazaret avait été établi hors des murs, auprès des murs de l'ancien monastère de Saint-Bauzile. Les pestiférés y furent portés, et la plus louchante émulation entraîna les supérieurs de tous les couvents, comme les pasteurs protestants, à offrir aux consuls de la ville quelquesuns des leurs pour soigner les malades. Les magistrats firent choix des religieux Récollets : le père gardien de l'Ordre fit appel aux volontaires disposés à sacrifier leurs vies pour le service de Dieu et du prochain; puis, embrassant les quatre frères qui furent ainsi désignés, il les laissa entrer dans la fournaise de la contagion. Lorsqu'ils furent morts, quatre jésuites les remplacèrent*. »
Saint Vincent de Paul était venu à temps au milieu des calamités qui désolèrent la France sous le règne de Louis XIII et pendant la minorité de Louis XIV. Les malheurs de celte longue période de peste et de guerre devaient montrer à l'œuvre cette charité immense, inépuisable, égale à toutes les misères. Aux ravages d'une cruelle épidémie s'étaient joints les maux des guerres étrangères suscitées par la fausse politique de Richelieu, et ceux des guerres civiles causées par l'ambition des grands. Saint Vincent de Paul fut la providence du pays; avec ses deux communautés des prêtres de la Mission et des Filles de la charité, il pourvut à tout.
Son rôle est une des plus belles pages de l'histoire de la charité en France.
Durant cette période d'affliction, il n'y eut pas de province plus éprouvée que la malheureuse Lorraine, qui paya par les plus cruelles calamités l'avantage de devenir française. La peste, l'invasion, la famine, tous les fléaux réunis en avaient fait une terre <le désolation, de carnage et de ruines.
La charité seule de saint Vincent de Paul pouvait entreprendre de porter remède à tant de calamités.
La France entretenait cinq armées, que Richelieu avait lancées à la fois sur la Flandre et dans le Luxembourg, en Alsace, en Italie et aux Pyrénées. Il semblait qu'elle ne dût plus avoir de ressources pour soulager les maux de la guerre; mais Vincent avait ouvert le
1 Babeau, p. 447.
2 De Witt, p. 184.
trésor inépuisable de la charité. C'est là qu'il puisa comme à pleines mains pour secourir pendant tant d'années le malheureux peuple dont il fut la providence. Il commença par se mettre lui et les siens à contribution. Déjà, pendant l'invasion des Espagnols en Picardie, il avait diminué le petit ordinaire de la communauté de Saint- Lazare, trouvant juste de retrancher quelque chose « pour compatir et participer aux misères publiques ». A l'occasion des malheurs de la Lorraine, il la réduisit au pain d'orge. « Voici le temps de la pénitence, disait-il, puisque Dieu afflige son peuple. N'est-ce pas à nous autres prêtres d'être au pied des autels pour pleurer leurs péchés? Mais de plus ne devons-nous pas retrancher pour leur soulagemenl quelque chose de notre nourriture ordinaire? » Dès 46:37, la maison de Toul, fondée deux ans auparavant, avait commencé la distribution des aumônes. En 1039, avec les secours qu'il reçut de rassemblée des Dames de charité, de Mme de Goussault, de la duchesse d'Aiguillon, sa trésorière ordinaire, de la reine elle-même, Vincent envoie douze de ses prêtres et quelques frères pour secourir les tristes populations de la Lorraine. Toul, Metz, Verdun, Nancy, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Saint-Mihiel, vingt autres villes cl des centaines de villages ressentirent successivement les bienfaits des envoyés de sa charité. Des sommes incalculables, des millions, au compte de notre siècle, arrivèrent par ses mains à la malheureuse Lorraine.
La guerre avait contraint un grand nombre d'habitants à se réfugier à Paris. Ils trouvaient encore à Saint -Lazare secours et consolation. Vincent leur procurait du pain ou du travail, des habits, un logement. Pendant que les émigrés affluaient, le saint envoyait un île ses missionnaires chercher en Lorraine les jeunes fdles dont le délaissement et la pauvreté mettaient l'honneur en péril. Il en arriva successivement près de deux cents avec un grand nombre de petits garçons. Recueillies d'abord par Mademoiselle Legras, elles purent, avec la protection des Dames de charité, se placer honnêtement chacune suivant sa condition.
Parmi les réfugiés se trouvaient des gentilshommes et des femmes de qualité. Avec M. de Renty, ce généreux chrétien dont la vie si courte fut mêlée à tant d'œuvres et de fondations, Vincent réunit quelques riches gentilshommes que le devoir de religion autant que le point d'honneur disposait à venir en aide à leurs frères de Lorraine. Tous les mois il les assemblait à Saint-Lazare, et là on étudiait les besoins et on y pourvoyait par des cotisations régulières. Pendant sept ans, la pauvre noblesse de Lorraine, visitée et secourue avec des égards fraternels, vécut des bienfaits de cette association. L'assemblée des gentilshommes, devenue plus nombreuse avec le
temps, se trouva toute prête ;mssi pour secourir les seigneurs anglais et irlandais que la persécution religieuse avail forcés ;'i chercher un refuge en France. Pendant vingt ans qu'elle subsista, Vincenl étendit encore son action à d'au! tes œuvres, sachant aussi bien se servir «1rs instruments que Dieu lui mettait sons la main, que se prodiguer lui-même.
Les mal heurs continuèrent pour la France, malgré les avantages de la victoire.
En même temps que la paix tic Westphalie était signée éclataient les troubles de la Fronde. Au coup d'Élat contre le Parlement, le peuple avait répondu parla journée des Barricades. Devant l'émeute, la cour s'était retirée à Saint-Germain. Bientôt l'armée royale affamait Paris. Sans prendre parti dans la lutte, Vincent de Paul ne vit que la détresse de la population. Il ne tint pas à lui que le blé n'entrât librement dans les murs selon la promesse qu'il avait obtenue de la reine. Tous les jours il faisait faire à Saint-Lazare des distributions de potage à deux mille pauvres, et lui-même parcourait les quartiers de la ville à la recherche des pauvres infirmes et honteux. La misère s'aggravait avec la guerre civile.
Au milieu de ces troubles confus, le rôle de Vincenl de Paul fut d'être le nourricier du peuple et l'ambassadeur de la paix. A Saint- Lazare, il institue devant l'autel une faction permanente d'expiation et de pénitence; il envoie les Dames de la charité aux sanctuaires consacrés aux saints patrons de Paris et de la France; dans toutes les communautés religieuses dont il est le directeur, il forme une ligue de prières et d'austérités; il étend, par les évêques, celle sainte propagande aux provinces, et enfin il intéresse le souverain Pontife lui-même à la cause de la paix. Ce n'est pas assez. Pendant qu'il détourne des intrigues et des armes un argent que sa charité reporte vers les pauvres, il s'interpose entre le roi et les princes.
Depuis le commencement des hostilités avec l'Autriche, la Picardie et la Champagne n'avaient point cessé de servir de champ de bataille aux deux années impériale et française. Ravagées tour à tour par les amis et par les ennemis, ruinées, affamées, ces malheureuses provinces offraient, comme la Lorraine, le spectacle de la plus affreuse misère. A ces calamités, la guerre des Princes était venue ajouter des horreurs plus grandes encore. Profilant des discordes intestines du royaume, Espagnols et Impériaux avaient fondu de nouveau, par les Pays-Bas et la Franche-Comté, sur les contrées qui leur ouvraient la route de Paris. Massacres, incendies, dévastations des fermes, des moissons, des églises, viols et pillages, peste et famine, telles étaient les suites de ces guerres continuelles. La miséricordieuse Providence suscita encore une l'ois Vincent de Paul pour réparer les maux de
la politique. Celait l'œuvre de la Lorraine à recommencer en plus grand. L'homme de Dieu ne se décourage point. Quoique Paris absorbe ses ressources pour ses propres souffrances , il fait appel à un surcroît de charité. Les Dames de son assemblée acceptent cette nouvelle œuvre, toutes les chaires de Paris retentissent à son instigation des cris de détresse de la Champagne et de la Picardie, et lui-même compose avec les relations des premiers envoyés un récit pathétique des besoins des deux malheureuses provinces, puis un petit traité sur Y Aumône chrétienne, suivi d'une Instruction pour le soulagement des pauvres, où il donne jusqu'à la recette pour composer ces potages économiques qui seront la principale nourriture de ces populations affamées. A mesure que les secours arrivaient de tous les points de la capitale, Vincent de Paul organisait les envois. Seize missionnaires accompagnés de sœurs de la charité partirent successivement. Dans les premiers temps, la dépense allait à dix mille écus par mois. En six ans elle s'était élevée à trois cent-quarante-huit mille livres, et jusqu'à la paix elle atteignit un million en secours de toute espèce.
Mais ce ne fut pas encore tout. Les provinces de l'Est et du Nord n'avaient pas été seules à souffrir des guerres. Avec tant d'oeuvres de toute sorte à soutenir, Vincent de Paul trouva encore le moyen de secourir le Berry et le Poitou, l'Angoumois, la Beauce et le Gâtinais. Dans ces vingt-cinq années de guerres civiles et étrangères terminées au traité des Pyrénées, Saint-Lazare fut comme le grenier d'abondance de la France. Grâce à Vincent de Paul, il y eut du pain et des consolations pour des multitudes qui auraient péri de détresse sans son infinie charité. Paris et ses faubourgs ne ressentaient pas moins les effets des troubles que les provinces les plus abandonnées. La deuxième Fronde avait semé plus de calamités encore que la première. D'Étampes à Pontoise, toute la campagne était ravagée et couverte de morts. Pour commencer, Vincent envoie à Etampes les missionnaires revenus de Picardie. La ville venait d'essuyer un siège rigoureux, les maisons étaient détruites, les rues infectées de cadavres. Aussitôt les missionnaires établissent six grandes marmites pour la nourriture des pauvres, eux-mêmes président à l'ensevelissement des morts, et en l'absence du clergé, victime de la guerre, ils multiplient leur ministère spirituel auprès des habitants. Cinq d'entre eux avec plusieurs Filles de la charité moururent à la peine. Les autres vont d'Étampes à Lagny, puis à Athis, à Juvisy, et dans l'insuffisance de secours ils s'adressent à leur père. C'est alors qu'à l'instigation du saint, l'archevêque de Paris distribue son vaste diocèse en autant de parties qu'il y a de communautés religieuses prêtes à venir en aide au clergé des paroisses.
Par se- conseils, il organise une grande expédition de charité avec son magasin général d'approvisionnement, ses convois el ses centres de distribution. A travers les ruines et la contagion, celle pacifique armée s'avance sur tous les points à la fois pour porter partout secours à la faim, à la nudité. Les sieurs de la charité marchent à la suite des Capucins et des Jésuites, (\c* prêtres de Saint-Nicolas el de ceux de Saint-Sulpice. Tout Paris contribue à la dépense, mais surtout Vincent de Paul, qui tire de la charité de ses Dames de nouveaux trésors en achevant de dépouiller Saint-Lazare. Mademoiselle Legras le seconde admirablement. Dans Paris ses filles distribuent charpie jour le potage «à des milliers de pauvres, elles recherchent les honteux, recueillent les réfugiés de la campagne, abritent l'honneur des jeunes filles. Malgré la misère publique, la piété compatissante sait trouver des ressources. Le clergé rivalise de zèle avec les ordres religieux; les seigneurs, les grandes daines, les bourgeois, tous, après avoir donné leur superflu, retranchent au nécessaire. C'est une sainte émulation dans toute la capitale, et la charité, douce messagère de la paix, prépare les cœurs à l'allégresse du retour du jeune roi.
Si jamais guerres civiles, batailles, invasions n'enfantèrent plus de douleurs et de calamités, jamais la charité ne répandit plus de soulagements et de consolations. Dans cette période malheureuse et glorieuse à la fois, entre Richelieu et Mazarin, Vincent de Paul, plus grand qu'eux peut-être par l'esprit politique, apparaît comme le bon génie de la France, et si c'est une gloire pour l'un et l'autre d'avoir présidé à la victoire et reculé les frontières du sol national, c'en est une plus grande pour lui d'avoir secouru un peuple souffrant, travaillé à la paix et ouvert les voies au règne réparateur et fécond de Louis XIV.
Vers la fin du même siècle, un autre grand serviteur de Dieu, bienfaiteur du peuple, Jean -Baptiste de la Salle, se dévouait avec une même charité dans la famine de 4684, et trouvait dans sa pauvreté, grâce à l'admirable abnégation de ses disciples et à la sienne, de quoi subvenir aux besoins des plus nécessiteux.
La peste, la famine, la guerre étaient intermittentes. Elles causaient chaque fois de grands malheurs; mais elles ne duraient pas indéfiniment. Il y eut pendant toute la durée du moyen âge, et jusqu'aux temps les plus rapprochés de nous, un terrible fléau, importé de longue date d'Orient en Occident, qui nécessita des remèdes et des dévouements permanents. C'était une contagion endémique, une sorte de peste perpétuelle qu'il fallait soigner à part. La lèpre, dont le nom seul frappait d'épouvante les
populations, causait des ravages périodiques dans toute la chrétienté. Les malheureux atteints par le fléau devenaient un objet d'horreur. Le nom populaire de « méseaux » , qui s'attachait à eux, les rendait sinistres. L'instinct naturel les repoussait avec dégoût; la charité catholique vint à eux avec prédilection.
On reconnaît bien à cela que la religion de Jésus-Christ fut la sublime inspiratrice de tous les dévouements, de tous les sacrifices. « Personne, avait dit le divin Maître, ne peut témoigner une plus grande charité que d'exposer sa vie pour ses amis. » Les amis, pour le chrétien, ce sont tous les hommes ses frères, que le Fils de Dieu a également rachetés de son sang.
Le sacrifice du Rédempteur est resté le modèle du dévouement aux yeux des disciples de l'Évangile. C'est sur la croix qu'est né ce sentiment nouveau de charité, inconnu aux païens, qui porte les chrétiens à s'exposer et même à se sacrifier volontairement pour les autres. De là tant d'actes d'abnégation , tant de beaux dévouements, tant d'héroïques immolations de soi-même.
Nulle part cette vertu évangélique de charité ne s'est montrée avec plus d'éclat que dans l'assistance des pestiférés et des lépreux. C'était bien là une nouveauté dans le monde. Chez les peuples païens, la peste n'inspirait que des sentiments d'épouvante; ceux qui s'en trouvaient atteints étaient traités comme des maudits. Dès que l'on découvrait en eux une atteinte du mal on les chassait des maisons, on les rejetait hors de l'enceinte des villes. Les amis délaissaient leurs amis; les parents ne se connaissaient plus entre eux; les pères et les mères abandonnaient leurs enfants, les enfants leur père et leur mère. On exposait les malades à demi morts, dans les rues et sur les grands chemins, laissant dévorer leur corps par les chiens. Ils faisaient horreur à tous, et il ne se trouvait personne pour leur donner la sépulture.
L'Église honore comme saints, dans une fête particulière1, plusieurs chrétiens, prêtres et laïques d'Alexandrie, qui, dans une terrible peste qui infesta la ville au temps de l'empereur Gallien, moururent en assistant les pestiférés. Cet héroïsme si manifestement inspiré par le zèle de la charité chrétienne, que l'Église y a vu une sorte de martyre, s'est renouvelé dans chacun des siècles chrétiens.
Souvent les saints se sont faits reconnaître de la foule à quelque trait héroïque de charité. Appelé à Paris auprès du roi Clovis, qui était malade, saint Séverin, abbé de Saint-Maurice-en-Valois, rencontra aux portes de la ville un lépreux, alla à lui et le baisa. Aussitôt les personne présentes, reconnaissant en lui l'homme
1 28 février.
de Dieu, se répandirent en acclamations et en louanges, eu qui l'obligea de se réfugier dans une église pour éviter les ovations de la foule.
On raconte de sainte Radegonde, celle reine qui avait quitté la cour de Clotaire pour la solitude d'une vie religieuse à Poitiers, qu'elle avait une charité particulière pour les lépreux. Ces infortunés, déjà l'ori nombreux en ce temps-là, loin de lui faire horreur, lui inspiraient la plus lendit; compassion. Lorsque par un signal, selon l'usage du temps, ils prévenaient de leur arrivée, Radegonde envoyait savoir combien ils étaient, et après leur avoir l'ait préparer des écuelles, des tasses et des couteaux, elle les introduisait en secret dans une pièce qu'elle leur avait fait préparer. Là, sans autre témoin et sans autre aide qu'une fille de service, elle leur lavait le visage avec de l'eau chaude; elle pansait de ses propres mains leurs plaies infectes; et si c'étaient des femmes, elle n'hésitait pas à leur donner le baiser de paix. Ensuite, elle les faisait manger, les servant elle-même avec une pieuse sollicitude; et elle ne les laissait pas partir sans leur avoir donné de l'argent et des vêlements.
Dans le même temps, on voit saint Arey, évèque de Gap, se dévouer de la même manière à ces malheureux. Au vr3 siècle, la lèpre, jusque-là inconnue dans ces contrées, y avait l'ait des ravages à la suite des fréquentes irruptions des Lombards. Entre autres traits de charité du saint évèque, on rapporte que, trois lépreux étant venus solliciter ses aumônes et ses prières, il les recul chez lui, les soigna de ses mains, lava leurs plaies, prépara leur nourriture et leur lit, et leur rendit enfin tous les services les l»lns bas et les plus rebutants.
Une longue tradition d'héroïsme s'attache au nom de la lèpre, (lelte horrible maladie évoque avec elle le souvenir de mille traits d'admirable dévouement, qui embellissent la vie de nos saints français et les annales de la charité. Combien n'en pourrait-on pas citer!
Saint Romaric, ou Remiré, moine et plus lard abbé de Luxeuil, au yiic siècle, s'était consacré particulièrement au soin des lépreux. Il avait établi une léproserie pour hommes près de son couvent, et il ne voulait que personne autre que lui s'occupât de la desservir. Il pansait sans répugnance les plaies les plus affreuses, et rien ne rebutait cet homme de famille noble et même royale, élevé dans les délicatesses du luxe '. »
Les saints, en général, avaient un amour de prédilection pour les plus rebutants des pauvres et des malades, et il n'y en avait pas
1 Petits Bollandistes , XIV, 136.
de pires que les lépreux. Sainte Odile, abbesse de Hohenburg, en Alsace, au vnie siècle, avertie un jour qu'un lépreux à l'odeur infecte venait de se présenter, se hâta d'aller à lui, l'embrassa tendrement et lui servit de ses mains la nourriture qu'elle avait elle-même préparée.
Des exemples semblables se rencontrent dans toutes les biographies des saints évèques et des saints moines.
Un jour, Geoffroy de Molincourt, évèque d'Amiens, au xne siècle, voit arriver chez lui une troupe de lépreux à la figure repoussante, qui venaient demander l'aumône. L'évêque les accueille avec bonté et leur fait préparer un repas; mais comme ses ordres n'avaient pas été exécutés, les lépreux revinrent quatre heures plus tard. Le saint prélat descend alors lui-même à la cuisine, où il n'allait jamais, et en rapporte un gros poisson, qu'il distribue de sa main aux affamés, au grand mécontentement de son économe pour ses prodigalités envers les pauvres.
Si la lèpre causait une horreur générale, elle inspirait aussi dans toutes les classes de la société de sublimes compassions. Des traits comme le suivant n'étaient pas rares. Un jour, sous Philippe- Auguste, Jean de Montmirail sortait de son château d'Oisy, suivi d'une escorte de gentilshommes et de vassaux. Il rencontre en son chemin, près du village de Sancy, une troupe de vingt-cinq lépreux. Ces malheureux, qui connaissaient la grande charité du seigneur de Montmirail, se mettent à la solliciter de loin, humblement. Jean saute de cheval à terre, prend la bourse des mains d'un officier qui le suivait, et laissant en arrière toute son escorte, rebutée par l'odeur infecte de la lèpre, va droit à ces malheureux, et fléchissant le genou devant chacun d'eux, leur baise dévotement la main et leur donne à tous l'aumône.
Une autre fois, comme il parcourait les huttes des lépreux, révérant en eux le divin Sauveur, et les assistant avec toutes les marques extérieures du respect, une troupe de chevaliers, qui étaient de sa famille, le rencontre. Ceux-ci le bhàment d'humilier ainsi l'honneur de leur race et de leur nom et de dégrader son rang par ses génuflexions devant les ladres. « Plaise à Dieu, mes chers parents, leur répondit-il en toute simplicité, que je puisse parvenir à la possession du Seigneur Jésus par le chemin de quelque ignominie que ce soit. »
On comprend l'horreur instinctive de l'homme pour une maladie aussi rebutante que la lèpre. Joinville en a donné un témoignage resté célèbre par sa sincérité et par la sublimité de la leçon qu'il s'attira du bon roi saint Louis.
Cette haute leçon avait toute son efficacité par l'exemple. Non
seulement le saint roi montrait par sa conduite qu'il préférait la lèpre au péché, mais son ardente charité le portail à braver le danger de la contagion pour secourir et consoler les malheureux que toul le inonde fuyait.
Un vendredi saint, à Compiègne, comme il visitait les églises, allant ce jour-là pieds mis, selon sa coutume, et distribuant des secours aux pauvres qu'il rencontrait, il aperçut de l'antre côté de la rue, près d'une mare bourbeuse, un lépreux qui, n'osant approcher, essayait pourtant d'attirer l'attention du roi. Louis traversa la mare, alla au lépreux, lui donna de l'argent, lui prit la main et la baisa. Tous les assistants, dit le chroniqueur, se signèrent d'admiration en voyant celle sainte témérité du roi, qui n'avait pas craint d'appliquer ses lèvres sur une main que personne n'avait osé toucher '.
L'exemple d'un roi comme saint Louis prêchait à tous le plus généreux dévouement. Ses sujets l'admiraient. Un vitrail de l'église de Saint-Denis, du xme siècle, le représente donnant à manger à un lépreux. C'était comme la personnification de son héroïque charité.
De tout temps les malheureux atteints de la lèpre avaient été l'objet de soins touchants dans l'Église; mais ils étaient un fléau pour la société. Avec les croisades, il y eut, au xne siècle, une recrudescence de cette terrible maladie. Des mesures nouvelles de charité durent être prises pour ceux qui en étaient victimes.
Aillant dans leur intérêt que pour éviter la contagion, les lépreux lurent recueillis et rassemblés dans des maisons spéciales, hors de l'enceinte (\o^ villes. Il s'éleva partout des léproseries ou maladreries, uniquement destinées à ces malheureux, que la peur faisait chasser de tons les lieux habités. Les évèques, les religieux, donnèrent l'exemple de les soigner au péril de leur vie.
On voit encore, sur la rive gauche du Rhône, au lieu dit la Maladieri, entre la Balme de Pierre-Chatel et la petite ville d'Yenne, l'hospice aujourd'hui transformé en maison particulière où saint Anllielme, général des Chartreux et évèque de Belley au xne siècle, passait souvent des journées entières à soigner et à consoler les lépreux, sans crainte de contracter leur horrible maladie.
C'est le miracle de la charité chrétienne que l'établissement de ces hospices, où les malades les plus horribles et les [dus dangereux étaient recueillis et soignés. On compte par centaines les maisons de lépreux en France au xmc siècle; il en existait un grand nombre aussi pour les malheureux affligés du terrible <r mal des
1 De W'itl , la Charité, |>. (>:>.
ardents j> , aujourd'hui disparu. Le chroniqueur Mathieu Paris estime que de son temps il y avait dix-neuf cents léproseries dans toute la chrétienté. Ce nombre était bien au-dessous de la réalité.
Les documents de l'époque nous montrent le pieux frère de saint Louis, Alphonse, faisant des aumônes à trois léproseries en Saintonge, à huit en Auvergne, à cinq en Agenois, à six en Poitou, à six en Rouergue, à huit en Albigeois et à trente et une dans le Toulousain '. Et ce n'était là qu'une petite partie des maisons de lépreux. Dans les localités dépourvues d'établissements spéciaux, une salle particulière de la Maison-Dieu était affectée aux lépreux. Ainsi en était-il dans certains petits hôpitaux de campagne, comme à Goaesse \ G'esl de la sorte qu'on a pu estimer à deux mille le nombre de léproseries ci de maladreries existant en France aux xme et xivc siècles. Ces hôpitaux étaient desservis comme les autres, mais avec une charité plus admirable encore.
Soit meilleure hygiène, soit épuisement du fléau, la lèpre cessa peu à peu de sévir aussi cruellement. Depuis le xvic siècle le nombre et l'importance des léproseries diminuent. La charité, qui était souvent une1 forme de la pénitence, s'était plu à les doter abondamment. Leurs biens étaient considérables. Ils finirent par n'avoir presque plus d'emploi. L'autorité royale y avisa. In édil de Louis XIV, de 107:2. attribua les biens des léproseries à l'Ordre hospitalier de Saint-Lazare; un autre de 1693 les réunit définitivement à ceux des hôpitaux.
A partir du xvne siècle, la peste .-'éteignit peu à peu. Sous Louis XIV, en 1668 et 1669, elle ne frappa que quelques provinces; sous Louis XV, en 1720, elle fut confinée dans le Midi. Mais quelle terreur elle répandait encore! Les mesures sanitaires étaient mieux prises pour conjurer le fléau, les précautions hygiéniques mieux observées. Les administrations municipales et le pouvoir central y veillaient. Le clergé- leur venait en aide par son influence sur les populations. Malgré tout, la pe>lc faisait chaque fois un grand nombre de victimes.
C'étaient là autant d'occasions pour la charité de s'exercer, et sans elle le malheur eût été bien plus grand. Dans ces terribles circonstances, le clergé se montrait au premier rang, soutenant les courages, organisant les secours, apportant partout les consolations de la religion. Les magistrats de la ville, les bourgeois, les artisans, soutenus par la foi, se conduisaient, en général, avec cou^ rage en face du fléau. Il y avait des peureux, de< déserteurs, « Mais, à côté de ces défaillances, combien de généreux citoyens, dit
1 Archives nationales, .T. 319, 4 bis.
- Fragments 'le l'Histoire de Gonesse, par Léopokl Delisle.
AVANT LA RÉVOLUTION 29i
M. Babeau, remplissent leur devoir sans hésiter; que de nobles sentiments l'on signale dans le clergé el parmi les magistrats municipaux, qui restent an poste où les a placés la confiance de leurs concitoyens! 11 l'aul citer parmi les évêques un César d'Estrées^ qui vint s'enfermer à Laon, en 1668, aussitôt que le fléau s'y fut révélé, Qéau si terrifiant que 1rs paysans refusaient d'entrer en communication avec les habitants pour leur vendre des vivres1. »
Le dévouement de Belzunce à Marseille, pendant la terrible peste de lT^o, esl resté célèbre. Le fléau avait été apporté d'Orient par un navire de commerce; en peu de jours il avait pris tU^ proportions redoutables. Trois ou quatre cents personnes mouraient par jour. La population s'enfuyait affolée; mais un cordon sanitaire, établi par le Parlement d'Aix, concentrait l'épidémie dans le pays infesté. Marseille, abandonné au fléau, était devenu un objet d'horreur. L'épouvante et la désolation régnaient dans la ville. Les chroniques du temps, les historiens postérieurs ont célébré l'admirable conduite de son évêque Belzunce, du chevalier Rose, du P. Milley, des membres du clergé, des religieux , Augustins, Piétonnes, Capucin-, Carmes, Trinitaires, Jésuites, dont beaucoup périrent frappés du terrible fléau, pendant qu'ils prodiguaient à la malheureuse population les secours de leur charité et de leur ministère. Parmi eux on avait oublié de rendre justice aux tils de saint Vincent de Paul, qui tombèrent aussi glorieusement que les autres à leur poste obscur el peu envié, au bagne et à l'hôpital des forçats. On avait omis également, avec les Lazaristes, les religieux Minimes de saint François de Paule, qui comptèrent une quinzaine de victimes parmi ceux qui étaient exposés au service des malades. Belzunce animait tous le- courages, soutenait toutes les défaillances par son héroïque intrépidité. 11 bravait continuellement la mort pour secourir ri consoler les innombrables pestiférés. Enfin, le fléau continuant ses ravages, malgré tous les soins et toutes les précautions, le saint évêque résolut d'instituer une fête destinée à honorer le cœur de Jésus. L'ordonnance à peine rendue, le fléau continua île décroître. En attendant le jour de la fête, l'héroïque prélat fit une procession solennelle eu expiation des péchés du monde et une consécration générale du diocèse de Marseille an sacré Cœur de Jésus. On le vil aller pieds nus par la ville, la corde au cou et une grande croix entre les bras, suivi des débris de son clergé, des notables survivants de la ville et de la population décimée. Sa piété acheva l'œuvre de sa charité, et, à partir de ce jour, l'épi* demie disparut en très peu de temps.
1 Babeau , p. i 13- ■
Les fléaux eux-mêmes servaient au bien. Au cours de celle grande peste, les magistrats de Marseille avaient pris l'engagement, outre les actes de dévotion qu'ils devaient accomplir, de fonder une maison de filles repenties.
Les dernières années du règne de Louis XIV, marquées de revers, furent calamiteuses pour plusieurs provinces. La disette suivait la guerre. La Flandre française fut particulièrement éprouvée. C'est à cette occasion qu'éclata la charité de Fénelon, l'illustre archevêque de Cambrai.
« La guerre, dit M. Sicard, lui fournit l'occasion de déployer toute sa grandeur d'âme. Le sanglant combat de Malplaquet avait poussé à Cambrai une foule de blessés, de fuyards, tandis que les paysans de la contrée, voulant soustraire leurs bestiaux au pillage des troupes ennemies, n'avaient rien trouvé de mieux que de les conduire à la ville et dans le palais même de l'évèque. A un moment, les cours, les jardins, furent remplis de bêtes à cornes. C'est là sans doute ce qui a donné lieu à l'anecdote non historique de la vache cherchée toute la nuit par l'archevêque. Fénelon, si accueillant pour les bêles, se multiplia pour les hommes, pour les blessés; les soignant de ses mains, prodiguant aux soldats et officiers de toute nationalité une bonté, presque une tendresse, qui toucha profondément tous les cœurs. En même temps, il achevait de se ruiner par le grand effort qu'il fallut faire pour soulager tant de misères et défrayer une table qui réunissait alors jusqu'à cent cinquante personnes. Il fournit en partie le blé qui empêcha les armées françaises de mourir de faim après le terrible hiver de 1709. »
Un trait de la charité catholique dans les xvne et xvmc siècles, c'est l'intervention constante de l'épiscopat dans les événements malheureux de la vie. Il ne survient pas dans un diocèse une épidémie, une inondation, une grêle, une calamité quelconque, sans que l'évèque ne publie un mandement pour faire appel à la pitié publique. Les évèques ne se contentaient pas de ces appels, qui mettaient en mouvement la charité de leur clergé et des fidèles, mais ils donnaient eux-mêmes l'exemple du dévouement et de la compassion; ils contribuaient de leurs revenus, qui étaient souvent considérables, au soulagement des misères publiques.
Dans le rude hiver de 1740 à 1741 , à la suite d'un débordement de la Seine, l'archevêque de Rouen, le cardinal de Saulx-Tavannes, avait changé son palais épiscopal en hospice pour les victimes de l'inondation et du froid; il soignait lui-même tous ces malheureux réfugiés. « Sa charité était proverbiale, » dit un historien2.
1 Sicard, o. c, p. 463.
2 Pingaud, les Saulx-Tavannes * iK7t;.
Des désastres inattendus, des inondations, puis le terrible hiver de 1766, avaienl jeté dans le désespoir une partie de la population de l'Albigeois. Le cardinal de Bernis, archevêque d'AIbi, « donna tout ce qu'il possédait et s'endetta pour cent cinquante mille francs. On le vil renvoyer ses domestiques el assister chaque jour deux cents indigents à son palais épiscopal '. »
Sous Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, le feu ayant détruit une partie de PHôtel-Dieu, le prélat fil transporter les malades dans la cathédrale et dans son palais.
Pendant ((ne Mur de Juigné était évêque de Châlons, un incendie éclata à Saint-Dizier qui dévora la ville. A celte nouvelle, l'évêque accourt. Il emprunte tout l'argent qu'il n'a pas et distribue aux victimes d'abondants secours. Il se prodigue tellement au milieu des flammes qu'on le croit mort. Il ne s'arrête que pour rédiger une émouvante lettre pastorale à ses diocésains en faveur des incendiés, et, grâce à son appel, Saint-Dizier peut renaître de ses cendres avec l'argent de la charité publique.
Dans l'hiver de 1782 à 1783, Msr des Nos, évêque de Verdun, épuise toutes ses ressources, et n'ayant plus rien à donner, il fait vendre toute son argenterie, à l'exemple (\i^ évêques des premiers temps. Pendant deux hivers consécutifs Mor de Saint-Sauveur, évêque de Tulle, abandonne tous ses revenus aux pauvres.
En 4765, l'évêque de Monlauban, M(Jr de Breteuil, remédie aux ravages causés par l'inondation du Tarn. « Plus de huit cents pauvres, dit un contemporain, puisèrent dans la charité de M91' de Breteuil de quoi couvrir leur nudité2. »
A la même époque, on voit M(Jr de la Tour du Pin, évêque de Nancy, multiplier les secours et faire établir des chauffoirs publics dans les rigueurs de l'hiver; M9r de Nicolaï réparer presque à lui seul les désastres causés à Cahors en 1783 par les débordements du Lot.
Beaucoup de particuliers suivaient l'exemple du clergé. La foi encore vivante, malgré les influences de l'esprit d'irréligion qui commençait à se répandre, entretenait dans les cœurs chrétiens la vertu de charité. Elle suscitait les plus beaux dévouements, les plus généreux renoncements. En temps de fléau, la générosité publique redoublait. <r Ma mère, écrit le chancelier d'Aguesseau dans la biographie de son père, avait un carrosse qui ne pouvait plus lui servir, non seulement avec bienséance, mais a'vec sûreté; une province désolée par la grêle ou par un autre fléau du ciel recul tout l'argent qu'elle avait destiné à acheter un autre carrosse, el elle se
1 Sicard, o. c, p. ws.
2 Ici., ibid., p. 469.
réduisit à faire réparer le sien, autant qu'il fut possible, pour attendre que la misère des pauvres lui permît de faire cette dépense. Une autre fois, elle s'était réservé une somme pour acheter un meuble qui lui était nécessaire; mais une famine dont le Limousin fut affligé lui fit oublier le besoin qu'elle avait de ce meuble; et comme de pareils malheurs se succédèrent les années suivantes, elle est morte sans avoir pu se le donner. »
Il y avait en France beaucoup de familles chrétiennes comme celle de d'Aguesseau , où les devoirs de la charité étaient la règle de la conduite et de la dépense, où l'on savait se priver et se sacrifier pour les autres, où les malheurs publics émouvaient la pitié et déterminaient les plus généreux sacrifices. Il serait impossible, même pour une seule époque, même dans une seule contrée, de donner une idée de tout le bien qui s'y est Ihil pour remédier aux plus grands maux.
On peut tout résumer en disant que l'histoire des misères exceptionnelles qui désolèrent la France, pendant le long cours de son existence, est aussi l'histoire des charités extraordinaires que les guerres, les invasions, les pestes, les famines el les autres fléaux suscitèrent chez elle,