‹ La charité catholique en France avant la RévolutionChapitre 13 sur 28 · ŒUVRES DE LIBÉRATION ET DE PATRONAGE · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE LIBÉRATION ET DE PATRONAGE

lavage avant l'ère chrétienne. — Le christianisme tempère d'abord l'esclavage, —

L'égalité religieuse principe de l'égalité civile. — Sentiments nouveaux de justii |

de pitié pour les esclave?. — L'action du clergé favorise les affranchissements. — Recrudescei de l'esclavage à l'époque du mahométisme, — Le rachat des esclaves,

— Rôle des évoques. — Beau trait de saint Césaire d'Arles. — Charité des riches particuliers. — Saint Eptade, évoque d'Autun; saint Éloi, saint Félix, de Nantes. — L'exemple du travail donné par les moines aux esclaves. — Action de l'Église pour la

transformation de l'esclavage en servage. — Origj le la féodalité, — Persistance de

L'esclavage par le mahométisme. — La traite îles esclaves. — L'ordre de la Trinité pour la rédemption des captifs. — Saint Jean de Matha et saint Félix de Valois. — Extension de l'Ordre. — Ses résultats immenses. — Saint Vincent de Paul ajoute l'œuvre de la mission à celle du rachat des esclaves. — Les Lazaristes à Alger et à Tunis. — Travaux des Ttïnitaires aux xvne et xviji0 siècles. — Avec les Lazaristes ils préparent l'occupation de l'Algérie par la France, — La visite îles prisons. — Les enfants trouvés. — Usages païens. — Changement apporté par le christianisme. — Réforme de la législation civile. — Les églises reçoivent les enfants abandonnés. — Conciles BU leur faveur. — .Maisons spéciales pour eux. — Devoirs des seigneurs. — L'ordre hospitalier du Saint-Esprit. — Participation des villes à l'assistance des enfants abandonnés. — La maison de la Couche a Paris. — Saint Vincent de Paul et son œuvre,

— L'hôpital des Enfants -Trouvés. — Les Filles de la Charité. — Accroissement du nombre des enfants abandonnés au xvme siècle.

En paraissant dans le monde, le christianisme trouva l'esclavage établi partout. Depuis les temps les plus reculés, une dure servitude pesait sur la pins grande partie du genre humain. C'était un sort barbare que Imites les politiques et tontes les religions païennes entretenaient dans un but de domination et de cupidité. Quelle force, quelle autorité nouvelle pouvait changer un tel état de choses?

Ce fut l'œuvre du christianisme dans tous les pays.

« La foi nouvelle, dit un écrivain peu suspect de complaisance pour l'Eglise, rendait l'esclavage impossible... Le christianisme ne supprima pas l'esclavage, mais supprima les mœurs de l'esclavage. L'esclavage est fondé sur l'absence de l'idée de fraternité entre les hommes; l'idée de fraternité en est le dissolvant1. »

1 Renan . Marc - Aurèle.

Le christianisme établit d'abord cette idée de fraternité dans son propre sein. A l'origine, les esclaves étaient en grand nombre parmi les fidèles. Le christianisme avait appelé à lui toutes les misères, toutes les souffrances. Il n'y avait point de classes de rebut dans l'Église de Jésus-Christ. La jeune vierge Blandine, illustre entre tous les martyrs de Lyon de l'an 477, était de condition servile.

Avec la multitude d'esclaves qu'elle comptait parmi ses membres, l'Église aurait pu déchaîner sur l'empire romain une guerre servile. Ce n'était point là son esprit. Elle se garda bien de prêcher la révolte à l'esclave. « C'est d'une façon indirecte et par voie de conséquence que le christianisme contribua puissamment à changer la situation de l'esclave et à hâter la fin de l'esclavage. » S'il « ne conseilla pas aux esclaves de secouer le joug, au risque d'amener un bouleversement politique, s'il n'ordonna pas aux maîtres de les rendre tous à la liberté, au risque de produire une soudaine et incalculable perturbation économique, il apprit aux maîtres cl aux esclaves a se considérer comme égaux. »

Ce fut une révolution d'une portée bien plus profonde et d'un effet plus durable, cette égalité des esclaves et ùos maîtres dans le culte de Dieu, proclamée par la religion nouvelle; par là l'esclavage devenait impossible. « Les réunions à l'église, à elles seules, eussent suffi, dit M. Renan, pour ruiner cette cruelle institution. L'antiquité n'avait conservé l'esclavage qu'en excluant les esclaves des cultes patriotiques. S'ils avaient sacrifié avec leurs maîtres, ils se seraient relevés moralement. La fréquentation commune de l'église était la plus parfaite leçon d'égalité religieuse. Que dire de l'eucharistie," du martyre subi en commun ? Du moment que l'esclave a la même religion que son maître, prie dans le même temple que lui, son esclavage est bien près de finir1. »

Le christianisme avait commencé par effacer toute distinction entre l'esclave et l'homme libre. Tout chrétien était un affranchi du Christ. La sainte égalité des chrétiens en Jésus-Christ, proclamée par saint Paul, fut le commencement de l'abolition de l'esclavage. Le temps et les mœurs firent le reste.

Sur les tombes chrétiennes on ne trouve pas de mention de la qualité civile d'homme libre ou d'esclave. Il n'y avait pour les chrétiens qu'une liberté, celle des enfants de Dieu; qu'un esclavage, celui que l'on contractait au service du Seigneur. Aussi l'esclave se disait-il indifféremment affranchi du 'Christ, et l'homme libre esclave du Seigneur. « Je suis esclave de César, répond l'esclave Euelpis, traduit pour sa foi devamt le juge impérial, mais chrétien, ayant reçu

1 Renan, Marc-Aurèle.

la liberté du Christ. » Interrogé également sur sa condition, saint Maxime répond : « Je suis libre de naissance, mais esclave du Christ1. »

L'Église n'eut pas besoin de créer d'œuvres spéciales pour L'abolition de l'esclavage, mais toutes ses institutions y tendirent. Elle releva l'esclave à ses propres yeux d'abord, et aux yeux des autres; elle appiil à le bien traiter; elle le prépara graduellement à la liberté, elle favorisa son émancipation.

C'est ce que nous voyons, pour les premiers siècles, en France.

En raison de l'organisation sociale du temps, les évêques, les églises possédaient à l'origine des esclaves. Le clergé donna partout l'exemple de la bonté et de la douceur envers eux.

Il est juste de lui faire honneur de ees sentiments, qui n'étaient pas encore généralement répandus. Malgré la diffusion du christianisme, l'ancienne barbarie des mœurs persistait trop souvent. L'humanité envers les esclaves était encore une vertu rare dans les premiers siècles. Le clergé et les vrais chrétiens la pratiquaient.

Dans son épiscopat, saint Nizier, évèque de Lyon, est loué d'avoir été bienveillant pour ses serviteurs. Sur la tombe d'une chrétienne distinguée de la même ville, on lit qu'elle fut chère à Ions les pauvres et bienveillante pour ses esclaves.

Les préceptes de l'Évangile et les exemples du clergé devaient propager de plus en plus ces sentiments de compassion et de bonté pour des êtres qui, sous l'empire des lois romaines, étaient estimés moins que des animaux.

Ils firent considérer l'affranchissement des esclaves comme un acte méritoire pour le ciel. Aussi trouve-t-on plus d'une fois, en Gaule, sur les tombes des premiers siècles, la mention d'esclaves affranchis «. pour le salut de l'âme2 ;» du défunt.

Ces scènes touchantes d'affranchissement se trouvent aussi plus d'une fois représentées sur les monuments (]r> premiers siècles chrétiens. Un sarcophage de Salone, du ve siècle, sculpté en basrelief, montre dans sa partie centrale le Christ, sous la figure du Bon Pasteur, inspirateur de la charité, et de chaque côté le mari et la femme auxquels appartient le tombeau , entourés d'esclaves affranchis par eux comme d'une nombreuse famille d'enfants.

Grâce à l'influence, des idées chrétiennes, l'ancien usage romain des affranchissements d'esclaves par testament s'étendit dans la société franque. Dans cet acte d'humanité, on voyait un moyen de gagner plus sûrement le ciel.

Aux iv, Ve el VIe siècles, il y eut une recrudescence dans I'es-

1 Le Blant, I. p. 122.

* 1d., II. 374, 379.

clavage, par suite dos invasions barbares qui désolèrent la Gaule, comme toutes les autres parties de l'empire romain. Ce n'étaient pas seulement les ravages de l'envahissement, les destructions de la guerre et du pillage. Par un surcroît de malheur, plus grand encore, les habitants des contrées et des villes visitées par les barbares, qui ne périssaient pas dans l'horreur des massacres, étaient emmenés prisonniers et subissaient tous les tourments de la captivité. A chaque invasion, les Huns, les Goths, les Allemands, les Vandales, tuaient ou enlevaient des milliers et des milliers d'hommes.

L'épouvante régnait partout; des populations entières fuyaient à l'approche de l'ennemi, n'osant pas même se défendre, et le flot de l'invasion, disait un poêle contemporain, montait toujours, fléau « plus Lerrible que n'eût été1 le débordement de la mer1 ».

Pendant plus de deux crut cinquante ans les invasions se prolongent. De nouveaux barbares succèdent aux premiers. Il en vient du nord, de Test, Au sud. Avant de se fixer sur le sol et de commencer, avec leur conversion au christianisme, à former la France chrétienne, les Franc-, les Bretons, les Gascons, les Bourguignons, sont de terribles envahisseurs qui ravagent la vieille Gaule romaine et font sentir aux populations les maux de l'invasion et de l'esclavage. Longtemps encore, par suite des guerres de race ou de famille entre les nouveaux conquérants du sol, les vaincus, les opprimés, continuent à subir les malheurs de la captivité. Chaque fois qu'une guerre a lieu, qu'un territoire est envahi et ravagé, les habitants sont faits prisonniers et réduits en esclavage.

Rien n'égale l'horreur de cette condition. « Séparés dès l'heure du désastre, les époux, les parents, les enfants, suivaient le maître que leur donnait le sort. Les femmes subissaient des outrages, auxquels plus d'une préféra le suicide. Enchaînés par le cou comme des chiens, accablés sous le poids des fardeaux, offerts en vente sur la route, les anciens maîtres du monde marchaient tout souillés de poussière entre les chariots de l'ennemi; l'esclavage attendait les misérables que l'on avait dédaigné d'égorger; souvent leur dernière heure n'était que retardée, ils succombaient aux tortures de la faim ou périssaient sous le fer des vainqueurs quand la rançon se faisait trop attendre. Quelques captifs, revenus mutilés, rapportaient une terrible marque des tortures réservées à ceux que retenaient les Barbares. La foi même était en péril sous le joug d'un maître sauvage, redoutable jusque dans ses faveurs; les prisonniers étaient parfois contraints a se nourrir de viandes offertes aux sacrifices. Des fidèles souffrirent le martyre pour avoir refusé d'adorer les idoles 2. »

1 Prosper d'Aquitaine, De providentiel divina.

2 Le Blant. II. 287.

Jamais la charité de l'Eglise n'eu! plus à faire. Devanl cette immense tribulation, son premier soin lui de recourir à Dieu par la prière et par le jeûne. Sa pitié se portail surtoul sur les malheureux tombés en captivité. Elle denfandail pour eux (\f> prières et des aumônes. Noire vieille liturgie gallicane a des prières spéciales pour la délivrance des captifs, el un souvenir pour ces infortunés qui ne peuvent prendre pari aux saintes fêtes de Pâques.

Riais l'Eglise ne borna poinl son rôle à implorer le secours du neur, ;'i solliciter la pitié des fidèles. Au temps des invasions, chaque page de son histoire témoigne d'un effort nouveau pour arracher ses enfants à l'ennemi. »

La rédemption des captifs était mise au premier rang parmi les œuvres de miséricorde corporelle.

« C'esl la meilleure de toutes les charités, disait saint Ambroisc, de racheter des captifs, d'arracher des hommes à la mort, des femmes au déshonneur, de rendre des enfants à leurs parents, des citoyens à la pairie, de les enlever â ces barbares donl l'inhumanité n'est tempérée que par l'avarice1. »

('elle parole du grand docteur faisait loi dans toute la chrétienté.

Là où ils le pouvaient, les évêques s'interposaient entre les envahisseurs el les populations, pour proléger leur troupeau t\i'< effets terribles de l'invasion. Partout le clergé s'efforçait d'en réparer les maux, en vendant jusqu'aux vases sacrés pour racheter ces multitudes île captifs, hommes, femmes et enfants, que chaque incursion des barbares venait ravir à leurs foyers.

Du vivant même de saint Doinnin, comme le montre une inscription placée sou- une image du pieux évêque de Vienne en Dauphiné, on célébrail son zèle particulier pour le rat bat des captifs'2.

Sainl Hilaire, évêque d'Arles, raconte Honorai, évêque de Marseille, son contemporain, distribua toute l'argenterie (\o< églises de son diocèse pour racheter les captifs, et il ne crut pas devoir en excepter le- vases sacrés, se réduisanl pour cela à des calices et à des patènes de verre. Une telle charité ne fit que redoubler celle des fidèles, qui s'empressèrenl de rendre aux églises toul ce qu'on leur avail pris pour les pauvres el qui demandèrent seulemenl que le premier usage qu'on fil de leurs libéralités lui de remplacer les vases sacrés qui servaient à l'autel cl qu'on destinât les autres à la rédemption des captifs3.

Ce généreux évêque avail en en sainl Honorai un digne prédécesseur. Il le loue d'avoir appauvri son église en distribuant ses

1 /><> Off., II. C. XV.

2 Le Blant. II, 404.

3 Honor. Massil.. in Vita Hilar. Arelat.

trésors et de l'avoir enrichie par de solides vertus. « Il ne réserva, écrit-il de lui, que les vases nécessaires au saint ministère de l'autel, et il les eût, sans doute, sacrifiés aux nécessités publiques, s'il y en avait eu d'assez pressantes de son temps !. »

« En l'année r>08, la ville d'Arles, alors défendue par les Goths contre les Francs qui l'assiégeaient, regorgeait de prisonniers; ils étaient là uns, affamés, remplissant les églises et les basiliques. Saint Césaire, évêque d'Arles, songea d'abord à les nourrir et à les pourvoir de vêtements; il s'occupa ensuite de les racheter. A défaut d'autres ressources, après avoir épuisé même ce que son vénérable prédécesseur Eonius avait laissé pour la mense de l'église, il vendit pour leur rançon les encensoirs, les calices, les plats d'argent, tout ce qui servait à l'autel et au culte. « A Dieu ne plaise, disait-il, « qu'un homme racheté par le sang de Jésus-Christ puisse devenir « esclave! » « Le Dieu qui s'est livré lui-même pour le rachat des « hommes, disait-il encore, ne peut voir de mauvais œil qu'on a engage le mobilier de ses temples pour la rédemption des captifs. s> Bientôt, grâce aux largesses du roi Théodoric et de sa cour, une foule de prisonniers francs retenus en Italie, en particulier tous les habitants d'Orange, dont la plupart avaient été déjà rachetés à Arles par Césaire, revenaient chez eux joyeux et libres, bénissant leur libérateur. « Césaire ne tardait pas de rentrer aussi dans sa ville épiscopale, accueilli au chant des psaumes et des cantiques. De la ville éternelle, où il était allé vénérer le souverain Pontife Symmaque, il rapportait des privilèges pour son église, et huit mille sous d'or, qu'il se hâta d'employer à son œuvre de prédilection, lançant de tous côtés ses clercs el même les abbés de ses monastères à la recherche des captifs. »

Au temps de la terrible invasion des Goths, on voit un évêque de Périgueux, Chronopius, déployer un zèle admirable pour réparer les maux de sa ville. Non seulement il relève les églises dévastées, mais il délivre à prix d'argent ses malheureux concitoyens réduits en captivité par l'envahisseur et il les rend à leurs foyers2. Il se trouve heureusement un poète, Fortunat, pour célébrer sa charité et léguer à la postérité le souvenir de ses bienfaits. En 494, saint Avit, de Vienne, paye de ses propres deniers la rançon des Italiens que saint Epiphane, évêque de Pavie, était venu réclamer à la cour du roi de Bourgogne. Comme lui, saint Lô, évêque de Goutances, emploie la plus grande partie de ses biens au soulagement des pauvres et des malades, à la libération des prisonniers.

L'Eglise se dépouillait elle-même pour sauver ses enfants. La déli-

1 In Vit. S. Honorati. c. xxn.

2 Le Blant, II, 582.

vrancc ou le rachal de ces infortunés était une des principales œuvres de charité, el l'Eglise y employait jusqu'aux vases sacrés qui, après avoir contenu le corps et le sang du divin Rédempteur, servâienl eux-même d'instruments de rédemption pour les captifs.

<r Ainsi Brenl saint Césaire d'Arles, qui vendit les vases de son église, les reliefs d'argent arrachés aux colonnes, où Ton se montrait avec respecl les marques de cette pieuse destruction; saint llilairc de Poitiers, qui, comme cel illustre évêque, comme saint Exupère de Toulouse, n'eul plus bientôt que des vases de terre pour célébrer le sacrifice divin; sain! Rémi, qui sacrifia, pour enlever aux Normands leurs victimes, un calice demeuré célèbre1. »

L'Eglise possédait dr< biens pour ses besoins. Il était défendu aux évêques de laisser dépérir ceux de leur église propre, de les aliéner, excepté dans les cas d'urgence el pour des œuvres de charité, comme le rachal do captifs*. Le clergé usa largement de la faculté que lui laissaient les conciles pour employer une grande. partie de ses ressources à la rançon des malheureux tombés en esclavage. « Que les païens, s'écriait saint Ambroise, nous citent de semblables exemples, qu'ils énumèrcnf les captifs délivrés par les temples des dieux. »

(( La loi civile et la loi religieuse autorisaient et consacraient ces pieuses aliénations dans les nécessités suprêmes. Devant un malheur général et nouveau par son étendue, toutes doux alliaient leurs efforts pour créer des règles nouvelles, déterminer les droits do< prisonniers, que la vieille loi romaine traitait en incapables, leur condition au retour, celle des époux séparés par le sorl et que nul, d'après l'Evangile, n'a le pouvoir de désunir, par-dessus tout pour assurer l'œuvre sainte de la rédemption. Il n'est point seulement fait appel à la pitié, à l'affection df> proches; habilement sollicité, l'intérêl devient même le gage de l'accomplissement du devoir. »

A côté de ces généreux efforts, la charité privée ne fut point inactive; l'histoire garde le souvenir de plus d'un fidèle illustré par sa piété pour les captifs.

'< Au premier rang se distingue une Gauloise, Syagné, « le trésor de l'Eglise », suivant le mot d'Ennodius, noble femme qui prodigua ses richesses pour concourir, avec saint Epiphane et saint Avil, à délivrer des milliers de victimes. Nommons encore Sidoine, Bertechilde, Bestoura, Euphrasie, Chronopius, Léontius, dont Forlunal célèbre l'ardente charité; ce saint poète lui-même, qui adressa des vers à un évêque d'Autun pour obtenir la liberté' d'un homme dont le père implorait son secours; saint Domnin, dont la bienfaisance est

1 Le Blant, II. 292-3.

- Cône, de Reims de 625, can, XXII.

attestée en même temps par une légende épigraphique eL par ta

chronique d'Adon; Namatius, comme lui évèque de Vienne; saint Aurélien d'Arles, Glaudius, l'illustre ami de Sidoine Apollinaire; saint Martin de Tours, saint Rémi; Sparchius, aux funérailles duquel se pressait un si grand nombre d'hommes délivrés par sa charité; saint Paulin de Noie; saint Eloi, qui rachetait à la fois i\<^ troupes d'hommes de nations si diverses, et qui, pour accomplir son œuvre, sacrifiait jusqu'à ses vêtements; « tout, excepté son corps, » dit un pieux historien. » (Saint Eloi.)

Parfois même la charité s'est ('levée plus haut encore.

Le pape saint Clément dit que, de son temps, plusieurs fidèles s'étaient vendus eux-mêmes pour racheter des captifs. Ce trait s'est renouvelé en Gaule. Au témoignage de saint Grégoire le Grand, saint Paulin de Noie, s'étant volontairement substitué à un pauvre captif, devint l'esclave d'un roi barbare.

« L'œuvre du rachal des captifs, au milieu de l'invasion des barbares, sollicita surtout le zèle des riches chrétiens, et amena des prodiges de dévouement et de générosité sans n'^c renouvelés. »

A Marseille, on conserve l'épilaphe d'une généreuse chrétienne de l'époque des invasions, Eugénia. Cette vertueuse femme « s'est glorieusement placée parmi ces âmes généreuses qui prirent en pitié les captifs », se souvenant qu'à l'heure du baptême nous révélons tous Jésus-Christ et qu'ainsi, comme parle saint Cyprien, « le Seigneur lui-même est dans les fers avec le chrétien prisonnier. »

L'inscription lumulaire de saint Namatius, évêque de Vienne, et auparavant gouverneur de province avec le titre de patrice, énumère parmi ses œuvres de charité le rachat des captifs. La femme qu'il avait eue avant de devenir évèque, la pieuse Euphrasie, partageait sa sollicitude pour les captifs et les exilés l.

Beaucoup d'anciens textes el de monuments attestent les efforts de la charité devant ce fléau de l'esclavage. Rien n'est plus commun que cet éloge donné à un défunt sur les tombeaux de ce temps dont les épitaphes nous ont été conservées : « Il a l'acheté des captifs. »

Les monastères devenaient souvent un lieu d'asile pour les esclaves. Malheur à qui les eût violés! On pourrait citer à ce sujet plus d'un exemple de la malédiction divine, comme ce Irait miraculeux de la vie de saint Jean de Réomé, qui fui au VIe siècle un (]>'<■ principaux instituteurs de la vie monastique en France avec saint Benoît. l*n esclave s'étant réfugié au monastère de Réomé, sur le territoire de la ville de Tonnerre, pour échapper à la colère de son maître, l'abbé Jean écrivit à celui-ci en laveur du fugitif. Le maître irrité,

1 Le Blaut, 11. 125.

AVANT LA RÉVOLUTION ;j03

ayant reçu ce message avec fureur, jusqu'à cracher sur la lettre du saint, sa bouche se ferma par une juste punition du Ciel, au point qu'il ne pouvait plus prendre <le nourriture. L'Eglise se posait ainsi en protectrice des malheureux.

Clovis avait reconnu le droit d'asile, en l'étendant même aux captifs el aux esclaves réfugiés dans les églises.

Lui-même se montra magnanime envers ses prisonniers. C'est dans la nuit de Noël 496 qu'il recul à Reims, avec toutes les pompes liturgiques, le baptême des mains de saint Rémi. Pour que celle heureuse nuit ne fût point troublée par les larmes (\r<. malheureux, Clovis, inspiré par sa nouvelle foi, lit mettre en liberté tous les captifs.

Les incursions continuelles (]t^ tribus barbares prolongèrent, pendant l'époque mérovingienne, les horreurs de la servitude et l'action bienfaisante de l'Église. La sollicitude des évêques et (\i's moines dr^ Ve et vi1' siècles s'exerça surtout envers les infortunés chrétiens tombés en esclavage au cours des invasions, ou faits prisonniers de guerre en ces temps troublés de luttes politiques, et qui n'avaient d'autre perspective que d'être retenus comme captifs ou vendus comme esclaves.

Plusieurs épisodes de la vie de saint Eptade d'Autun, solitaire à Ceuon, montrent ce qu'étaient à cette époque l'esclavage de guerre et l'œuvre du rachat des captifs.

Sous le règne de Clovis, des bandes bourguignonnes avaient envahi le nord de l'Italie, ravagé une partie du pays et ramené de leurs courses de nombreux prisonniers. A cette nouvelle, Eptade, qui était d'une noble famille éduenne, quitte la solitude, va trouver les chefs de ces hordes el obtient par ses supplications le renvoi des malheureux captifs dans leurs pays. Peu de temps après, les troupes du roi de Bourgogne ayant l'ail une incursion dans le pays de Limoges, la ville forte iVEdunum est emportée d'assaut, et toute sa population réduite en esclavage et emmenée captive. Eptade l'apprend, il se met eu prière, puis il écrit au roi Sigismond, fils et successeur de Eondebaud, qu'il connaissait, une lettre d'une sainte audace, dans laquelle il réclame du roi la libération de tous les captifs de condition libre. Le roi n'ose résister à celte injonction qui lui semble venir du ciel, et il rend à la liberté trois mille de ses prisonniers.

A la suite de la grande Victoire de Clovis sur Alaric, roi des Visigoths, des multitudes d'hommes, de femmes el d'enfants avaient été emmenés en captivité et distribués aux guerriers francs. Il y en avait partout de v^ malheureux. Eptade fut leur providence. Allant de ville en ville, de province en province, il paya la rançon d'un

grand nombre d'entre eux avec les aumônes qu'il s'était procurées, et leur permit de retourner dans leur pays.

Ainsi les maux de la guerre étaient adoucis par la charité chrétienne. On cite un grand nombre d'exemples semblables dans la vie des saints personnages du temps. On rapporte de saint Aubin, évêque d'Angers, sous le règne de Childebert Ier, qu'il employa pour racheter les captifs de son diocèse toutes les ressources que les biens de son église, sus propres épargnes et la libéralité des âmes pieuses purent lui fournir. 11 en rendit un grand nombre à la liberté.

A la même époque, saint Cybard, solitaire au diocèse d'Angoulème, est resté célèbre par sa tendre compassion pour les prisonniers et les captifs. Leur délivrance était son œuvre de prédilection. Il y employait les aumônes que les fidèles, attirés par le prestige de ses vertus, venaienl verser abondamment dans ses mains.

La giande dévotion de saint Eloi, dit saint Ouen, archevêque de Rouen, son biographe, c'était de racheter les prisonniers de guerre. Il en délivrait à ses frais vingt, trente, quelquefois cinquante et jusqu'à cent à la fois. Tout ce qu'il gagnait par son industrie, avant d'être à la cour du roi Dagobert, il l'employait à ces pieux rachats. Il se dépouillait de tout, même de ses chaussures, lorsqu'il voyait des captifs. L'habile orfèvre exerçait celte charité avec un véritable esprit pratique. Aux captifs qu'il avait délivrés, rapporte encore son illustre biographe et ami, il offrait, ou de retourner dans leur pays, ou d'être entretenus à ses frais en Gaule, ou même de demeurer avec lui. Quand les prisonniers choisissaient ce dernier parti, Eloi les enrôlait parmi ses ouvriers, qu'il traitait comme des frères. Et telle fut, sans doute, la première de ces corporations du moyen âge, qui étaient pour les artisans comme des familles où ils trouvaient tous les secours temporels et spirituels.

Saint Félix, évêque de Nantes sous Childebert II, envoya de l'argent pour racheter des prisonniers qui étaient entre les mains des Saxons. Sous Glotaire II, roi de France, Thierry, roi de Bourgogne, ravagea la ville de Chartres, dont saint Bohair était évêque, et réduisit en captivité les principaux personnages. « Le pontife, raconte son biographe , partagea le sort de son peuple; il donna tout ce qu'il possédait pour payer la rançon des prisonniers les plus notables, et sacrifia jusqu'au trésor de son église pour arrêter le meurtre, le pillage et l'incendie. Chargé de fers, conduit devant le roi barbare, ce bon pasteur le supplie de prendre encore sa vie s'il le faut, mais d'épargner son cher troupeau. Thierry, touché de cet acte de dévouement, se sent porté à la clémence, tombe aux pieds du digne évêque et promet de ne plus l'affliger. » Thierry tint parole et fit cesser

les violences, rendit la paix et la sécurité aux Chartrains, répara le mal qu'il avait fait, et restitua le bien de l'Église.

Les exemples de dévouement et de zèle donnés par l'Eglise se continuent dans les âges suivants, lorsque le règne organisateur de Charlemagne eut fait place à l'époque agitée des invasions normandes. Rappelons seulement la sollicitude de saint Alaric, évêque du Mans au ixe siècle, pour le rachat des captifs. Il fut un des saints personnages qui firent le plus pour l'abolition de l'esclavage.

Il n'avait pas été possible à l'Eglise d'abolir l'esclavage dans les premiers temps. Loin de là, elle trouva même dans la servitude volontaire un moyen d'exercer sa charité. La conquête des Francs, venue à la suite des invasions barbares, avait causé de grands troubles et de grands dégâts en Gaule. La culture des terres était abandonnée. Les conquérants n'étaient pas accoutumés aux travaux des champs; ils eussent dédaigné de demander au travail paisible et sédentaire ce qu'ils pouvaient se procurer par la force. De leur côté, les anciens habitants du sol gaulois, élevés selon les idées romaines, regardaient toute occupation manuelle, et surtout le travail des champs, comme le propre des esclaves.

Le clergé, heureusement, était là qui enseignait d'autres idées et inspirait d'autres mœurs. Il donnait l'exemple du travail des mains dans les monastères, où l'une des principales occupations était le défrichement des terres et des bois et la culture des champs. Les églises et les monastères avaient reçu de la pieuse libéralité des premiers rois francs de grandes concessions de terres. La règle monastique, imposant l'obligation du travail manuel, fournissait d'innombrables légions d'agriculteurs. Des travailleurs de bonne volonté vinrent s'offrir aussi en grand nombre aux églises cathédrales, qui possédaient, comme les abbayes, d'immenses domaines. Les anciennes familles de la Gaule restées libres après la conquête franque, mais en grande partie dépouillées de leurs biens, et dont la liberté, comme l'existence, était devenue précaire, venaient en masse se remettre entre les mains des évêques. Un contrat intervenait de part et d'autre. <r En échange d'un travail ennobli par la liberté qui l'offrait et le sentiment généreux qui l'inspirait, » ces familles recevaient la sécurité avec une existence honorable. Beaucoup d'autres, qui avaient été affranchies de l'esclavage, venaient se placer sous la tutelle et la protection du clergé.

Cet usage de s'offrir soi-même en don aux églises perpétua une certaine forme de servitude qu'il n'y eut pas sujet d'abolir, tant qu'elle fut ainsi volontaire et avantageuse à ceux qui l'embrassaient. Ce fut même une forme de la charité, à ces époques troublées, de

recueillir un grand nombre de personnes et de familles, et d'utiliser leur travail. La nécessité multiplia ces cas d'asservissement volontaire; il s'ensuivit une grande transformation sociale.

C'est ainsi que commença la féodalité, qui fut autant ecclésiastique que seigneuriale à l'origine, et c'est par là que s'opéra la transformation de l'esclavage en servage.

L'Église n'eut pas autant à faire ensuite pour supprimer le servage. Cette dernière condition sociale, imposée par les circonstances, offrait des avantages qu'il eût été imprudent de faire perdre trop tôt au profit d'une liberté illusoire. La charité de l'Église put laisser subsister le servage aussi longtemps que l'état social n'en permettait pas la suppression.

C'est une erreur encore trop répandue de croire que le système féodal s'est établi de haut en bas, comme s'il ne représentait qu'un état de domination violente du plus fort sur le plus faible. Tout autres sont les faits. La féodalité fut, à l'origine, un système de protection qui s'établit de lui-même par la nécessité. C'est le petit, le faible, l'esclave affranchi, le paysan pauvre qui viennent se placer sous le patronage du seigneur, ecclésiastique ou laïque, et qui reçoivent, en échange de leur liberté et de leur travail qu'ils aliènent, la nourriture et le logement pour eux et leur famille.

Il n'y avait rien d'intolérable dans cette condition. Néanmoins l'esprit même de la société chrétienne tendait à faire arriver tous les hommes à un degré supérieur de liberté. L'Église contribua grandement à cette seconde évolution sociale. Le temps vint où les masses qu'elle avait graduellement élevées de l'esclavage au servage passèrent, par son action, par son influence, du servage à la liberté. Ses évèques, ses moines, ses conciles, y aidèrent surtout par cette association populaire pour la Trêve de Dieu , qu'on vit s'organiser à sa voix, d'un bout de la France à l'autre, et qui contenait en germe le principe d'initiative et de liberté d'où sont sorties les corporations et les communes , ces deux éléments constitutifs de la société du moyen âge, ces deux institutions par excellence de liberté.

Dès le xme siècle, le servage avait disparu d'une grande partie de la France. Il n'y avait plus entre les personnes que des liens hiérarchiques de vassalité qui tenaient à la constitution d'alors. C'est ainsi que s'était accomplie la grande œuvre d'affranchissement des hommes commencée du jour où l'Église s'était levée sur le monde.

L'esclavage avait été aboli dans la société chrétienne par les affranchissements volontaires et le rachat des captifs. Tous les hommes égaux en Jésus-Christ étaient devenus égaux en droit et en liberté. Mais, en dehors du monde chrétien, l'horrible institution du paga-

nisme continuait à régner et à faire des victimes, par la guerre et par la piraterie, jusqu'au sein (\v* nations catholiques. Pendant que la charité de l'Eglise travaillait à la supprimer, la tyrannie maliométanc la taisait revivre avec toutes ses horreurs.

A peine, au sortir des grandes invasions barbares, l'Europe chrétienne avait-elle commencé à se constituer par la formation d'États nouveaux, qu'un nouveau péril avait surgi pour elle. Avec Mahomet, de nouvelles hordes conquérantes étaient venues fondre sur l'Occident. D'Arabie, elles s'étaient répandues dans tout le nord de l'Afrique, sur les rives du Danube et jusqu'en Espagne. Depuis le vuie siècle, la Péninsule ibérique était tombée aux mains des Sarrasins. Il fallut six siècles de luttes héroïques aux populations chrétiennes d'Espagne pour reconquérir leur indépendance et leur territoire. Il fallut aussi que l'Europe occidentale, France, Allemagne, Italie, Angleterre, entreprît les grandes expéditions des croisades pour refouler et contenir à l'Est la puissance musulmane.

Au xne siècle, les Sarrasins ou Maures occupaient encore une grande partie de l'Espagne; ils étaient maîtres de tout le littoral africain; ils dominaient en Palestine et en Syrie; ils régnaient sur la Méditerranée et ses îles. L'attrait du pillage autant que l'ardeur du prosélytisme leur faisait prétendre à l'empire du monde. La lutte engagée contre eux par les nations chrétiennes avait ses alternatives de succès et de revers. Sur terre et sur mer, un grand nombre de chrétiens tombaient entre leurs mains Les corsaires arabes et turcs attaquaient les vaisseaux, pillaient les côtes, emmenaient les habitants en esclavage. Ces ennemis de Jésus-Christ tenaient captifs de nombreux fidèles; ils les obligeaient à abjurer le christianisme, ou ils les soumettaient aux plus cruels traitements. Ils les vendaient comme des bêles de somme sur les marchés publics.

C'était une désolation dans la chrétienté, une terreur nouvelle dans le monde. Les armes chrétiennes ne suffisaient pas à contenir les excès de la domination musulmane. Au plus fort de la lutte contre le mahométisme, en pleine phase des croisades, la charité catholique créa une nouvelle œuvre de miséricorde et de fraternité. Presque en même temps, saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, en France, saint Pierre Nolasque, un Français d'origine avec saint Raymond de Pennafort et Jacques Ier, roi d'Aragon, en Espagne, fondaient les deux ordres de la Trinité et de Notre-Damede-la-Merci pour la rédemption des captifs chez les Sarrasins.

C'est une des gloires de la France d'avoir donné naissance aux deux institutions.

L'une et l'autre se développa admirablement. Les nouveaux religieux, outre les trois vœux ordinaires de pauvreté, d'obéissance et

de chasteté, s'obligeaient, par un quatrième vœu héroïque, à se livrer eux-mêmes comme otages aux musulmans, lorsqu'il le fallait pour délivrer les malheureux chrétiens tombés en leur pouvoir et exposés à l'apostasie. Les démarches, les travaux, les sacrifices des Pères Trinitaires furent admirables.

Si des marchands d'esclaves suivaient les armées musulmanes pour acheter les malheureux chrétiens tombés au pouvoir des infidèles, il y avait aussi derrière les armées chrétiennes des religieux pour le rachat des prisonniers. Sur l'annonce des préparatifs de la guerre qui allait éclater entre les Espagnols, commandés par le roi de Castille Alphonse VIII, et Méhémet-el-Nasser, roi de Maroc, qui avait envahi le midi de la péninsule ibérique, saint Jean de Matha était accouru lui-même en Espagne. Il assista avec ses religieux à la mémorable bataille de Nayas de Tolosa, en 1212, où l'on rapporte qu'une grande croix bleue et rouge, insigne de l'ordre de la Trinité, apparut dans les airs au plus fort de la mêlée et assura la victoire aux chrétiens.

Les religieux trinitaires marchaient avec les armées royales des croisés sous Philippe-Auguste et saint Louis, soignant les malades et les blessés, s'employant à la délivrance de ceux que les infidèles avaient faits esclaves. Plusieurs seigneurs délivrés par eux, Geoffroi, baron de Chàteaubriant, Baudouin d'Estaires, Gilbert des Essarts, Boucicaut et bien d'autres étaient devenus leurs bienfaiteurs et avaient contribué au développement de l'ordre.

Pendant plusieurs siècles la charité des religieux rédempteurs trouva à s'exercer. Les croisades avaient contenu l'islamisme sans le supprimer. L'Espagne s'était affranchie de son joug odieux par les armes victorieuses de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle de Castille, mais il continuait à régner sur la côte d'Afrique. L'empire turc entretenait le fanatisme musulman ; les corsaires sillonnaient la Méditerranée, arrêtant les bateaux chrétiens, faisant prisonniers leurs équipages; ils opéraient des descentes sur les côtes et pillaient les villes et les villages du littoral. Avec leur butin humain, ils regagnaient Alger, Tunis, Tripoli, l'Egypte; ils vendaient leurs captifs ou les employaient aux travaux les plus durs.

De concert avec les religieux de la Merci , ceux de la Trinité cherchaient tous les moyens de se mettre en rapport avec ces maîtres cruels pour négocier le rachat de leurs prisonniers. Grâce aux aumônes qu'ils recueillaient de tous côtés , ils constituaient un capital de rançon , qu'ils employaient à payer la délivrance et la vie des malheureux chrétiens enfermés dans les bagnes musulmans.

Cette œuvre admirable de la rédemption des captifs offrait bien des difficultés. Outre le danger d'être surpris en route et capturés

par les corsaires turcs qui écumaient les mers, les Pères Rédempteurs rencontraient mille obstacles dans les négociations relatives à la délivrance des chrétiens faits esclaves et au payement de leur rançon. <( Les Turcs, gens avisés et âpres au gain, déballaient le prix avec une ténacité proverbiale; ils se laissaient fléchir avec peine, dans l'espoir d'un chiffre toujours plus élevé. »

Faute d'argent pour racheter les malheureux esclaves, les Pères Trinitaires se mettaient volontiers à leur place, ou se livraient euxmêmes pour donner le moyen, à ceux qu'ils ne pouvaient délivrer, d'aller recueillir eux-mêmes dans leur patrie le prix de leur rançon. Beaucoup de ces libérateurs périrent de mort violente ou de faim dans les cachots où ils étaient retenus en otage.

Quel plus bel éloge de la charité de cet héroïque institut que la statistique de ses œuvres? L'ordre fondé par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois n'avait cessé de se développer. Aux xve et xvic siècles, au moment de sa plus grande extension, il compta jusqu'à huit cent quatre-vingt-six maisons dans toutes les contrées de la chrétienté. A la fin du xvmc siècle il en avait encore deux cent cinquante, dont quatre-vingt-quatorze en France. « C'est par centaines de mille que l'on compte les esclaves rachetés par des religieux, et encore une quantité considérable de registres a été perdue. Du vivant des deux saints fondateurs, sept mille captifs avaient été délivrés, mais depuis lors jusqu'en 1787, on en compte plus de neuf cent mille1. »

Ni l'expédition malheureuse de Charles-Quint contre Alger, ni les inefficaces efforts diplomatiques et militaires de la France et de l'Angleterre pour faire cesser les courses sur mer et les atrocités de L'esclavage en pays barbaresques, n'avaient pu mettre fin à un état de choses qui était la honte de la civilisation. Dès que les navires des puissances chrétiennes s'éloignaient, les consuls chargés de la protection des Européens restaient impuissants contre les excès des corsaires. Sous Louis XIII, saint Vincent de Paul compta parmi les plus illustres victimes de la piraterie musulmane. Pris dans une traversée de Cette à Narbonne, il resta deux ans en captivité, convertit ses maîtres et se sauva avec eux à Aiguës-Mortes. Ce lui fut une occasion plus lard de s'occuper lui-même de l'œuvre de la rédemption des captifs. Il avait vu de près les horreurs de cet esclavage qui opprimait des milliers et des milliers de chrétiens faits prisonniers chaque année, et qui les exposait à l'apostasie par la rigueur des mauvais traitements. A Tunis, il avait vu de malheureux captifs de toute condition, de tout âge, hommes et femmes, Français, Italiens,

1 Corsaires et Rédempteurs, par le P. Calixte de la Providence, p. 2-21.

Espagnols, Portugais, Grecs, Flamands, Allemands, Suédois, exposés en venle comme des bêtes : les uns, après avoir été achetés par un maître inhumain, ne quittaient la chaîne que pour être employés aux plus durs travaux , les autres servaient sur les galères et les brigantins à la piraterie; tous, horriblement maltraités, souffraient des cuisantes ardeurs du soleil dans les bagnes, de la faim et de la fatigue et des sévices exercés contre eux.

Quarante ans plu* tard, l'inépuisable charité de saint Vincent de Paul trouva le moyen d'accommoder les travaux de la congrégation de la Mission aux besoins de ces malheureux.

A côté des pères de la Merci et des Trinitaires qui venaient racheter des esclaves et repartaient ensuite avec eux, il y avait une autre œuvre à fonder pour leur soulagement. Avec le concours de l'admirable duchesse d'Aiguillon , et à la faveur des traités qui permettaient aux rois de France d'entretenir des consuls dans toutes les villes maritimes de l'empire de la Porte, et aux consuls d'avoir un chapelain pour le service religieux de leur maison, Vincent, encouragé par le pieux roi Louis XIII, trouva le moyen d'organiser l'œuvre nouvelle; ce fut la Mission ajoutée à la Rédemption des captifs.

En vantant aux siens les services des autres ordres religieux, Vincent leur disait : « Cela n'est-il pas excellent et saint? Néanmoins il me semble qu'il y a quelque chose de plus en ceux qui non seulement s'en vont en Barbarie pour contribuer au rachat de ces pauvres chrétiens, mais qui, outre cela, y demeurent pour vaquer en tout temps à faire ce charitable rachat et pour assister à toute heure, corporellement et spirituellement, ces pauvres esclaves, pour courir incessamment à tous leurs besoins, enfin, pour être toujours là, prêts à leur prêter la main et leur rendre toute sorte d'assistance et de consolation dans leurs plus grandes afflictions et misères. »

Ainsi, sur les plages barbaresques, saint Vincent de Paul s'unit à saint Jean de Matha pour le soulagement corporel et spirituel des chrétiens captifs. Pendant les quinze dernières années de sa vie, Vincent consacra plus d'un million de livres au rachat des esclaves et il en délivra jusqu'à douze cents ; mais qui pourrait compter le nombre bien plus grand des malheureux que ses enfants consolèrent, assistèrent et soutinrent dans la foi? Comme toujours, il commença l'œuvre nouvelle par un essai. Ce fut l'héroïque Louis Guérin qui partit le premier, en compagnie du frère François Francillon ; ils arrivèrent le 22 novembre 4645 à Tunis, sur cette terre deux fois sanctifiée par la mort de saint Louis et par la captivité de saint Vincent de Paul.

La France prenait possession par la croix de ces contrées bar-

bares, où, deux siècles après, le drapeau blanc de la monarchie très chrétienne devait annoncer au monde civilisé la fin de la domination turque sur les mers. Les missions, autant que les armes, lui donnèrent comme un droit de conquête par la longue possession d'état de l'influence française. Apôtres de l'Évangile, ouvriers de la civilisation et représentants de la France, les missionnaires ouvrirent la voie aux flottes de Louis XIV et de Charles X, et la Barbarie s'étonna moins de devenir terre de France, ayant connu depuis longtemps la vertu de sa religion et le prestige de son drapeau.

Au bout de deux ans de travaux auprès des malheureux esclaves, Louis Guérin obtenait la faveur du dey de Tunis, avec la permission de faire venir d'autres prêtres avec lui. Bientôt arrivait M. Levacher, et tous deux firent admirer l'héroïsme de leur charité au milieu de la peste. Le fléau emportait le premier missionnaire ; Levacher, resté seul, en même temps qu'il lui succédait, remplaçait le consul de France, atteint aussi par la contagion, et plus tard, chargé luimême par le roi du consulat, il expiait de sa vie, à la bouche d'un canon, le bombardement d'Alger.

La toute-puissance de Louis XIV ne vint pas à bout de faire cesser les déprédations des corsaires turcs et mauresques. Aux xvnc et xvmc siècles, beaucoup de chrétiens tombaient encore au pouvoir de ces écumeurs de mer qui les emmenaient en esclavage. Les religieux Trinitaires, communément appelés les Mathurins, continuèrent avec le même zèle leur œuvre. Des quêtes avaient lieu à Paris et dans les provinces à leur intention. La plupart des églises avaient un « tronc pour les captifs ». Les Mathurins organisaient aussi dans les grandes villes des processions d'esclaves rachetés par eux. C'était à la fois pour rendre publiquement grâce à Dieu de leur délivrance et pour exciter par la vue de leur infortune la pitié des fidèles en faveur de leurs compagnons d'esclavage restés en Barbarie. Des processions de ce genre eurent lieu à Rouen en 1720, 1725, 1737 et 1766, pour un certain nombre d'esclaves qui avaient été ramenés du Maroc. Chacun de ces captifs avait à ses côtés deux enfants habillés en anges, qui les tenaient par l'extrémité d'une petite chaîne. Les archives du chapitre de la cathédrale de Reims ont conservé le souvenir de la procession solennelle de 1732, organisée par le P. Guillaume Jehannot, général député de l'ordre de la Trinité, qui conduisait trente-quatre captifs rachetés à Constantinople en 1731. Elles constatent que ce dévoué religieux « avait eu commission de se rendre à Constantinople pour y racheter des captifs des libéralités du roi, de la reine et des fidèles; que partout où il avait passé, comme à Marseille, Toulon, Arles, Lyon, Châlons, etc., on l'avait autorisé à conduire processionnellement les captifs dans

les cathédrales, et que partout on les avait reçus avec beaucoup d'honneur au son des cloches et des orgues, quelquefois en présence de l'évèque du lieu ».

Les religieux de Saint-François établis en terre sainte travaillaient aussi à racheter et à délivrer les chrétiens de la tyrannie des Turcs.

Le dernier document de l'œuvre française de la rédemption des captifs avant la Révolution, c'est une liste de trois cent seize esclaves français rachetés à Alger en 4785 par les deux ordres de la Trinité et de la Merci et rapatriés à Marseille par leurs soins. Quelques années après, la Révolution allait supprimer l'ordre des Trinitaires comme tous les autres ordres religieux; mais heureusement la miséricordieuse Providence allait abolir elle-même les derniers restes de l'esclavage en Europe, en se servant de la France pour détruire à Alger, en 1830, le principal repaire de la Barbarie, et rendre libre pour l'Evangile la route de la Méditerranée et du Levant.

Il n'y avait pas de captifs que ceux que la guerre ou la piraterie faisait esclaves. Même après la suppression de l'esclavage, il restait des malheureux privés de la liberté, dont le sort, quoiqu'il ne fût pas le plus souvent involontaire, était digne aussi de pitié. Les prisons publiques renfermaient un grand nombre de pauvres gens qui y étaient détenus pour dettes ou en punition de leurs fautes; une législation rigoureuse multipliait, soit pour les débiteurs, soit pour les délinquants, les cas de réclusion. Parfois les abus d'autorité, surtout à l'époque féodale, enfermaient dans de tristes cachots d'innocentes victimes. L'Eglise mit au nombre des œuvres de miséricorde corporelle la visite des prisonniers. Les saints furent les premiers à l'exercer, quelques-uns s'en firent une dévotion particulière.

On a vu plus haut que le XXe canon du cinquième Concile national d'Orléans de 549, en confirmant la fondation de l'hôpital érigé à Lyon par le roi Childebert, avait ordonné, en outre, que l'archidiacre ou le prévôt de l'église visitât tous les dimanches les prisonniers, afin que leur misère fût, selon le commandement de Dieu, adoucie par la miséricorde.

De combien de pieux personnages on raconte, à toutes les époques, qu'ils allaient dans les prisons visiter les malfaiteurs que leurs crimes y avaient fait enfermer, et les malheureux qui y étaient détenus pour dettes envers les particuliers ou envers le fisc royal ou seigneurial, et là qu'ils les consolaient, les assistaient et môme qu'ils les rachetaient quand ils le pouvaient !

L'Eglise s'assura aussi des droits ou prérogatives qui lui permettaient d'exercer souverainement sa charité envers les malheureux

détenus. « En vertu du Code théodosien, la procédure et les poursuites lurent ajournées, dès les premiers siècles, durant la semaine sainte, et les dignitaires ecclésiastiques, pénétrant dans les cachots, brisaient les chaînes des prisonniers et rendaient les captifs à la liberté. » C'est ainsi que la religion venait de temps en temps adoucir la rigueur des arrêts judiciaires. Dans un sermon prononcé le jeudi saint Févêque saint Eloi préconise cette amnistie.

Au témoignage de l'auteur anonyme de l'ancienne Vie de saint Léonard, solitaire en Limousin, saint Rémi, usant de son influence auprès de Clovis, l'avait persuadé de porter un édit en vertu duquel, toutes les fois que lui ou ses successeurs viendraient à Reims ou passeraient dans le voisinage de la ville, tous ceux qui se trouveraient alors détenus dans les prisons seraient délivrés.

Clovis accorda une faveur plus grande encore au saint solitaire du Limousin, pour qui il avait la plus grande vénération, moins à cause de son illustre naissance qu'en raison de sa sainteté. Léonard, fidèle disciple de saint Rémi, obtint du roi le privilège de délivrer tous les prisonniers qu'il jugerait dignes de cette grâce. Par son zèle à visiter ces malheureux, plus souvent victimes de la mauvaise fortune dans leurs affaires ou des exigences du fisc que coupables de fautes , il mérita le surnom de patron des prisonniers , sous lequel il est resté le saint des premiers siècles le plus illustre en Limousin après saint Martial.

Les capitulaires de Cliarlemagne confèrent aux évêques le droit d'exiger des juges la délivrance des prisonniers pendant les jours qui précèdent la Pàque.

Dès le xic siècle, en vertu d'une concession royale, on voit les évêques d'Orléans en possession du privilège de délivrer, à leur entrée dans leur ville épiscopale, tous les prisonniers auxquels les rois de France eux-mêmes pourraient faire grâce en connaissance de cause. Jusqu'à la fin du xvme siècle, le chapitre de la cathédrale de Rouen a usé de la prérogative qu'il tenait d'une très ancienne laveur royale, de délivrer, le jour de l'Ascension, un condamné à mort. C'était le privilège de la Fierté de saint Romain.

« Sous la troisième race de nos rois, Charles VII ordonne pendant la « Semaine Peineusc » d'élargir plusieurs centaines de Rouennais qui se sont révoltés contre le représentant du pouvoir royal. Une ancienne tradition prescrit que, le vendredi saint, les magistrats Bcellent des « lettres rémissoires ». Le roman de Gérart de Roussillon parle d'une reine qui pria le roi son époux de faire grâce, en ce jour, à des criminels dont il avait confisqué les biens.

« Jusqu'à la fin de son existence, le Parlement de Paris se montre fidèle à ce pieux usage. Dans le dernier siècle, les cours commencent

à vaquer le mercredi saint pour ne se rouvrir qu'après le dimanche de Quasimodo. Le mardi saint, dernier jour d'audience, le Parlement se transporte, en somptueux appareil, aux prisons du palais, et l'un des grands présidents, d'ordinaire le dernier promu, tient séance à la chambre. On pose aux prisonniers quelques questions sommaires, puis, sans aucun arrêt, le geôlier délivre, au milieu des acclamations populaires, les détenus qui paraissent les plus dignes d'intérêt. »

La Révolution s'empressa de biffer ces vieux usages si touchants et si pleins de religieux et salutaires enseignements.

Depuis que les prisons avaient été sanctifiées, à l'origine, par la présence des martyrs, que la rage païenne y enfermait, depuis que les chrétiens avaient appris à aller dans ces repaires odieux baiser les chaînes des confesseurs de la foi, il était resté de tradition dans les mœurs chrétiennes de visiter les prisons, de chercher à soulager leurs malheureux hôtes. Tyranniques ou légitimes, les prisons n'ont pas cessé d'être visitées par les pieux fidèles depuis l'ère des persécutions jusqu'à l'époque actuelle. En France, comme en Italie, il existait des confréries, des œuvres, qui avaient uniquement pour but l'assistance des prisonniers.

Le sort de ceux-ci était souvent des plus misérables. Les prisons royales et seigneuriales étaient assez mal tenues. On comptait sur la charité privée pour l'entretien et le soin des malheureux qui y étaient enfermés.

En 1570, fut fondée, à Toulouse, en l'église Saint-Sernin, une confrérie dite de la Miséricorde , pour le soulagement des pauvres prisonniers <r qui estaient, dit la préface des statuts, la plupart sans chemise et couchoient sur la terre ou sur la paille pourrie, n ayant lict, cochette ou mathelas, et d'ailleurs privés de la pâture tant corporelle que spirituelle ».

Des membres du Parlement, des chanoines, des capitouls, des bourgeois de la ville s'étaient concertés dans ce dessein, sour le patronage du cardinal -archevêque Georges d'Armagnac; ils avaient rédigé des statuts qui furent approuvés par le pape Grégoire XIII.

La confrérie avait pour mission de pourvoir à tous les secours que peut exiger l'état des prisonniers; de procurer les soins particulièrement nécessaires aux malades et de leur fournir les consolations religieuses. Elle subsista jusqu'en 4793.

Un grand nombre de confréries de ce genre existaient partout. Du reste, la visite des prisons était entrée dans les habitudes de la vie chrétienne. On considérait comme un devoir de piété et de charité d'aller porter assidûment aux pauvres prisonniers les secours spirituels et corporels que comportait leur triste état. Il y avait dans

les églises des troncs dont le produit était destiné à leur soulagement. C'était un des emplois de toutes les confréries pieuses et charitables que la visite des prisons.

Dans le règlement modèle des assemblées de charité des paroisses à Paris, au xvne siècle, il est dit que leurs membres « auront soin des prisons qui seront dans l'étendue de la paroisse, pour y remarquer les besoins spirituels et temporels, et soulager les prisonniers selon leur possible , particulièrement les ecclésiastiques, étrangers, pauvres veuves et artisans du travail desquels dépend toute la subsistance de la famille, mais par préférence ceux qui sont de la paroisse et dans l'impuissance de leur délivrance. Comme aussi, s'il y a de pauvres paroissiens en d'autres prisons hors l'étendue de la paroisse, ils en auront pareil soin et leur procureront tous les soulagements possibles, spirituels et temporels, et à leur famille pendant leur détention * ».

Dans les derniers temps de la monarchie, le pouvoir royal s'occupa avec plus de sollicitude des condamnés. Il était activement aidé par la charité privée.

« L'œuvre des prisons, la plus difficile et la plus rebutante de toutes, écrit Mme de YVitt, n'avait pas été négligée à Paris, lorsque arriva le célèbre philanthrope anglais Howard , auquel l'Europe a dû le commencement de la réforme de son régime pénitentiaire. 11 parle dans son journal d'une « société, fondée par l'abbé Breton, « pour fournir du linge aux prisonniers du grand Châtelet. Le roi « et la reine, l'ayant encouragée par leurs dons, le même secours « put être accordé aux prisons, de manière que sept cents personnes

en profitent chaque jour de la semaine et que, pour y suffire « sans cesse, il fallait instituer dès l'abord un fonds de cinq mille « chemises ».

« Outre cette société, ajoute-t-il, il n'est pas une prison qui n'ait une protectrice, trésorière ou dame de charité, personne d'un certain rang, qui donne du bois de chauffage et du linge, et se sert de l'inspection générale qu'elle a sur la maison pour le soulagement de ceux qui l'habitent; elle sollicite autour d'elle la charité des femmes sensibles et procure ainsi à ces malheureux les secours et les consolations qui leur sont nécessaires; elle leur fait même donner, à >os frais, de la soupe deux fois la semaine et de la viande tous les quinze jours. »

Il restait néanmoins beaucoup à faire pour améliorer le régime des prisons et la condition de leurs habitants. Le biographe d'une de ces grandes dames de bien, comme la haute société en comptait

1 Laorenlie, A Travers l'ancien Paris, p. W.

beaucoup au xvne et au xvme siècle, écrit à l'éloge de Mmc de Quatremère de Qui m y, morte en 4790 : « Le mauvais état des prisons et la manière indigne, pour ne pas dire barbare, dont on traitait ceux qui y étaient malades, affectaient profondément cette mère des pauvres et des malheureux. Elle voyait avec la plus profonde douleur ces malheureux entassés les uns sur les autres et dans une malpropreté insupportable, d'où s'ensuivait une espèce d'épidémie qui en enlevait presque chaque jour un nombre prodigieux. Un des principaux exercices de la dévotion fut de les visiter et de descendre dans ces lieux d'horreur. Pendant la semaine sainte, elle ne se trouvait pas seule à soulager les prisonniers, et elle était souvent accompagnée par des femmes de la Cour, entre autres par la princesse de Chimay et la duchesse de Duras, qui voulut conduire son fils dans la prison du Châtelet, le jour de sa première communion, afin de frapper son esprit par ce dernier degré de la misère humaine. »

Sous Louis XIY et Louis XV, les prisons furent renouvelées comme les hôpitaux dans beaucoup de provinces. Un sentiment de charité autant qu'une idée de réforme présidait à cette rénovation. Dans ses lettres de voyage, Mme Gauthier, femme d'un secrétaire d'intendant, au xvme siècle, fait à la fois l'éloge du nouvel hôpital et des nouvelles prisons de Langres, dues à la sollicitude de l'intendant de Champagne '.

Sous l'influence des idées philanthropiques et humanitaires, notre siècle a plus fait que le moyen âge pour l'amélioration matérielle des prisons; mais il a beaucoup moins favorisé la pratique chrétienne de la visite des prisonniers, qui était pour ceux-ci un si précieux soulagement.

Il y avait encore d'autres infortunés à tirer de la servitude et de la mort, que ceux que la guerre ou la piraterie faisait tomber aux mains de maîtres barbares. Il y avait d'autres reclus à consoler et à aider dans leur abandon que les pauvres prisonniers qui, par leur faute ou par leur malheur, avaient perdu la liberté et le droit à la vie publique. C'étaient les malheureux petits enfants abandonnés en bas âge par des parents coupables ou indigents, et que leur délaissement vouait à la maladie et à la mort, ou bien aux spéculations d'étrangers cupides. La plupart du temps ces innocentes petites créatures étaient le fruit de la débauche.

A l'époque païenne, on les sacrifiait sans pitié, surtout lorsqu'ils étaient mal venus. Et il en était de même, souvent, pour les enfants nés dans le mariage, mais avec quelque vice de conformation qui

1 Babeau, les Voyageurs en France, p. 3-27.

devait les rendre impropres aux occupations et aux carrières publique.

L'antiquité païenne était souvent atroce à l'égard des enfants. Dans le inonde soumis aux lois romaines, le vieux droit de puissance paternelle avait laissé partout cette idée que le père pouvait disposer à son gré de ses enfants en bas âge, et ainsi les abandonner, les exposer, les vendre, suivant son intérêt ou sa commodité. La vie des enfants comptait peu. C'était le cas pour les enfants nés difformes ou infirmes. L'exposition des nouveau-nés était une des plus inhumaines coutumes de Rome. Elle s'était plus ou moins propagée dans tous les pays conquis où régnaient les mœurs romaines, et elle a fait jusqu'à l'époque des empereurs chrétiens d'innombrables victimes.

Ces pauvres petits êtres, abandonnés ou exposés par leurs parents, se voyaient, pour la plupart, condamnés à mourir de faim et de froid dans le lieu solitaire où ils avaient été délaissés. Ceux que l'on recueillait n'en étaient que plus malheureux. Ils servaient à l'exploitation la plus cupide et la plus odieuse. « Aux uns, dit Sénèque, on crevait les yeux, aux autres on rompait les cuisses; à ceux-ci on coupait les jambes, à ceux-là on enfonçait les épaules d'une manière grotesque, et tous ces infortunés étaient destinés à gagner la vie du monstre qui les avait ainsi torturés. » D'autres étaient élevés pour la prostitution ou les jeux du cirque.

Un certain adoucissement avait été apporté à cette pratique barbare à l'époque de Trajan. Pline, gouverneur de Bithynie, en ayant référé à l'empereur, au sujet de la conduite à tenir vis-à-vis des enfants exposés, réduits en esclavage, même ceux de condition libre, par les gens qui les recueillaient, l'empereur opinait qu'ils pouvaient, devenus grands, réclamer la liberté. Trajan avait pris aussi diverses mesures et fondé une institution alimentaire pour permettre aux parents pauvres d'élever plus facilement leurs enfants. La législation de Rome n'alla pas au delà de ces palliatifs, sous le règne des empereurs païens.

Le soin de l'enfance fut un des premiers soucis des chrétiens. Le divin Maître s'était montré l'ami, le protecteur particulier des enfants. L'Evangile contient à leur sujet les enseignements les plus touchants. C'est de là que découlent les diverses œuvres de protection et d'éducation qui sont une des gloires de la charité catholique.

Dès le principe, l'Eglise se préoccupe d'arracher les enfants nés hors mariage au triste sort que leur réservaient les mœurs et la législation païenne. Elle inspira pour eux un pieux intérêt, jusqu'à les faire adopter comme leurs propres enfants par les fidèles les plus riches ou les plus généreux.

« L'adoption d'orphelins, pris parmi les enfants abandonnés, était

très fréquente, dit M. Claudio Jannet, chez les premiers chrétiens. A la différence des païens, qui en faisaient des esclaves, les chrétiens les élevaient comme des hommes libres. Constantin, puis Honorius, sanctionnèrent cette pratique en donnant au jiutritor le droit de fixer l'état civil de YalunmusK »

Constantin et ses successeurs commencèrent à prendre des mesures de protection pour l'enfance. Le grand empereur est l'auteur du premier édit en faveur des enfants abandonnés.

« Plus lard, dit M. Léon Lallemand, la misère universelle engendrée par la mauvaise administration impériale, la dilapidation des revenus de l'Etat et les premières invasions des barbares ne purent que multiplier les expositions si funestes pour la vie et l'avenir des pauvres créatures qui en étaient les victimes 2. »

Telle était certainement la situation en Gaule, dans les centres nombreux de population où régnait la vie romaine. La bienfaisante influence du christianisme changea peu à peu ce triste état de choses. Elle eut à lutter à la fois contre les vieilles pratiques du monde païen et contre les usages non moins barbares des tribus franques de la conquête. Le clergé s'efforça d'assurer aux enfants trouvés une meilleure situation et même d'abolir l'usage des expositions de nouveau-nés.

Il fallut procéder graduellement. L'Eglise sanctionna , comme on l'a vu plus haut, la législation civile dans les régions où le droit de Rome, heureusement modifié par les empereurs chrétiens, faisait encore loi. L'Orient chrétien avait déjà des établissement consacrés à l'enfance, des Brepholrophia pour les enfants pauvres, des Orphanotrophia pour les orphelins. L'Occident en eut bientôt à son tour.

Dès que l'Eglise put légiférer librement, elle s'occupa du sort des enfants exposés. Dans le dernier état de la législation civile, pour les pays soumis au droit romain, il était défendu d'abandonner ses enfants sous peine de privation des droits paternels et d'autres sanctions pénales. «Que chacun, dit une constitution de l'an 374, des empereurs Valentinien, Yalens et Gratien, nourrisse ses enfants; s'il les expose, qu'il soit puni conformément à la loi; si des personnes miséricordieuses les recueillent, il ne pourra plus les réclamer; il ne peut plus compter comme siens ceux qu'il a délaissés en les exposant à périr 3. »

En 412, Honorius et Théodose renouvelèrent l'interdiction faite au père de revendiquer les enfants exposés et recueillis par des

1 C. Theod. T. de Expositis, et concile de Vaisoos en 442, can. tO; concile d'Arles en 452 , can. 51.

2 Histoire des enfants abandonnés , p. 66.

3 Cod. Justin., 1, vm, t. LU, 1. 2.

AVANT LA RÉVOLUTION 31 y

personnes ayant fait constater l'acte d'adoption par Févêque. A cette époque l'Église ne put aller plus loin en laveur des enfants délaissés; elle n'était pas encore en mesure ni de prendre soin d'eux ellemême, ni de les affranchir du la domination de ceux qui les avaient recueillis. Mais elle sanctionna de son autorité les mesures protectrices qui avaient déjà tant amélioré leur condition.

Dans la période de transition de l'empire romain à l'empire franc, les conciles de Vaison (442), d'Arles (452), d'Agde (505), s'occupèrent des enfants trouvés et confirmèrent les dispositions législatives prises par les empereurs Honorius et Théodose. Plus tard, l'autorité ecclésiastique mit en vigueur les pénalités édictées par les codes pénitentiaux et destinées à protéger l'enfance. Celles-ci frappaient sévèrement les coupables. « S'agit-il du meurtre d'un enfant après sa naissance, dix ans de pénitence peuvent être ordonnés, et la peine est toujours augmentée dans le cas où l'enfant n'est pas baptisé. On punit également les négligences ayant amené la mort.

« Le chrétien qui a vendu son enfant est tenu de le racheter et de faire une pénitence de sept semaines; s'il ne le peut pas, la pénitence est de vingt-huit semaines; certains pénitentiaux accordent cependant, en raison d'une grande pauvreté, la vente pour sept ans •. »

A partir de Clovis, l'influence de l'Église s'exerça plus directement. Dans la Gaule, devenue la France, la vie de l'enfant commença à être protégée par un ensemble de dispositions légales qui punissaient de fortes amendes les divers crimes dont il pouvait devenir l'innocente victime. Au-dessus de cette législation, inspirée par le christianisme, se trouvait le droit canonique, « qui atteignait les coupables par ses excommunications et ses pénitences sévères. »

Mais les évèques ne pouvaient pas toujours assurer la liberté de l'enfant, en le faisant élever aux frais de l'Église; ils durent souvent se contenter, d'après les dispositions des conciles de Vaison et d'Agde, de protéger leur vie en permettant à ceux qui les trouvaient de les vendre à leur profit, sous la garantie des sanctions canoniques qui leur assuraient un sort humain.

Ce ne pouvait être assez pour la charité maternelle de l'Église. Elle chercha à faire mieux en faveur des pauvres enfants trouvés. Des asiles spéciaux commencèrent à s'ouvrir çà et là pour eux, à l'instigation des évèques et des conciles. Ils étaient en trop petit nombre pour les besoins. Les édifices sacrés y suppléèrent d'abord. On voit par la vie du bienheureux Goar, du diocèse de Trêves, que

1 Voir les textes dans Léon Lallemand, Histoire des Enfants abandonnés , p. <M.

dans cette partie de la France mérovingienne, les enfants du pays étaient déposés dans une coquille à l'entrée de l'église.

Ce touchant usage se généralisa et persista longtemps. Il marque un grand progrès. L'exposition des enfants, si répandue, si générale dans l'ancien monde, continue, comme le fait observer M. Martin- Doisy, après l'ère chrétienne; mais elle a changé de nature. « Au lieu d'exposer les nouveau-nés au bord des fleuves, sur la grève des mers, ou sur la lisière des forêts, à la dent des bêtes féroces ou aux serres des oiseaux de proie, on les déposa à la porte des églises. Là, du moins, on était sûr que les vagissements de l'innocente créature trouveraient des entrailles sensibles à la miséricorde. Un lit était dressé pour les recevoir dans l'intérieur des églises ou sous le porche du lieu saint, et un étal devant la porte des Maisons- Dieu 1. »

Pendant longtemps il y eut à l'entrée des églises de ces grandes vasques disposées pour recevoir les enfants délaissés. Comme une mère universelle, l'Église recueillait dans ces berceaux de pierre les nouveau- nés que la honte ou la misère lui confiait. Elle les remettait ensuite à des personnes sûres pour en prendre soin, moyennant salaire. Un modèle d'acte, rédigé au vn« siècle, par le moine Marculfe, du diocèse de Tours, pour la réception à l'église des enfants abandonnés, montre la sollicitude du clergé pour ces malheureux petits êtres. Un prêtre ou un sacristain dressait procès-verbal de l'exposition, après recherche des parents, et la personne charitable qui recueillait l'enfant pour en prendre soin, recevait une indemnité fixée par l'acte.

Un concile des évèques de France, du vme siècle, présidé par un légat du pape Boniface, promulgue un canon en faveur des enfants abandonnés. « Si un enfant exposé est recueilli par un fidèle qui en donne un reçu, et si, dans les dix jours, l'enfant n'est pas réclamé, le fidèle doit le garder. » Un capitulaire de Charlemagne de 789 renouvelle cette prescription. Un autre enjoint de protéger les pères adoptifs et de priver de toute espèce de secours les mauvais pères qui auraient dû élever et nourrir leurs enfants.

Mais déjà la charité catholique s'était mise à l'œuvre pour doter les enfants orphelins ou abandonnés de maisons de secours, comme les malades ou les infirmes.

Sainte Bathilde, épouse de Clotaire II , achetée sur le marché par le maire Archambault, mérita d'être appelée la nourrice des orphelins et la consolatrice des enfants sans famille, parce que, non seulement elle en racheta beaucoup pour les mettre en liberté ou les

1 Introduction, p. 22-3.

AVANT LA RÉVOLUTION ;j2i

placer dans les monastères, mais aussi pour qu'elle établît pour eux des maisons hospitalières sous la direction de pieuses femmes; veuves ou vierges '.

Au commencement dû vnu siècle, saint Lézin et saint Mainbœuf, évêques d'Angers, fondent des agiles pour les enfants trouvés. Saint Landry, évêque de Paris, établit à côté de l'Hôtel -Dieu la maison dite plus tard de « la Couche ».

Les hôpitaux qui commencent à s'élever sur divers points de la France, les monastères qui couvrent déjà le territoire, leur servent aussi de maisons de refuge et d'éducation. Durant toute la période du ixc au xiie siècle, les enfants trouvés sont comme les autres indigents « l'objet de la sollicitude des institutions hospitalières créées par l'Église». En outre, ils trouvèrent un secours nouveau dans les institutions sociales du temps.

Un des caractères du régime féodal, c'est que la détention du pouvoir comportait des charges corrélatives. Au xic siècle, l'obligation incombait à tout seigneur haut justicier, laïque ou ecclésiastique, de pourvoir à la subsistance des entants trouvés sur le territoire de leur juridiction. Par compensation, ces petits abandonnés, qui étaient considérés comme des ('paves, entraient dans leur dépendance à titre de serfs. C'était un grand adoucissement à leur ancienne condition sous le régime païen. L'organisation sociale de l'époque impliquait des devoirs de protection dont le seigneur s'acquittait par intérêt, autant que par charité, envers les enfants trouvés. « Cette situation, dit M. Semichon, explique comment, au milieu de la féodalité, il n'existait que peu d'établissements consacrés à ces infortunés. Le remède se trouvait à côté du mal, et c'est un fait important qu'il ne faut pas perdre de vue pendant plusieurs siècles2. »

Plus d'une lois les enfants trouvés étaient l'objet de tendres soins, de sollicitudes particulières de la part des bons seigneurs. Un biographe contemporain nous a laissé de l'un d'eux, le comte Robert, seigneur de Sillé-le-Guillaume, ('-poux de la bienheureuse Jeanne- Marie de Maillé, ce trait louchant : <r Je tiens, rapporte -t-il, de la bouche de la dame Marie, qu'un jour son mari trouva, abandonnés -m un chemin, trois petits enfants inconnus el qui paraissaient à peu près du même âge. Il en met un sous chaque bras, prend entre ses mains le troisième, et revenant avec eux à son château, il les montre toul joyeux à sa femme, qui les garde et les fait élever au château jusqu'à leur mort. »

De pareils traits n'étaient point rares en un temps où l'esprit de

1 Tougard. Quid ad profanas moves dignoscendOs... conférant Acta SS. grsca Uullandiana. p. jo - 53.

2 Histoire des Enfants abandonnés, p. 72.

ioi formait comme le fond de la société el se trouvait aussi bien dans les degrés supérieurs de la hiérarchie que dans les derniers rangs.

Ordinairement, les seigneurs plaçaient les enfants trouvés dans un des hôpitaux existants de la contrée, où ils les faisaient admettre en payant un abonnement. Les sires de Beaujeu donnaient, de ce chef, au xme siècle, à l'hôpital de Yillefranche en Beaujolais, douze livres. Au xviic siècle, la duchesse de Longueville payai L cinq cents livres à la Maison-Dieu de Châteaudun.

L'époque féodale vit naître Tordre hospitalier du Saint-Esprit de Montpellier, institué principalement pour les enfants trouvés. On en attribue la fondation à Olivier de la Craie ou de la Traie. Mais son origine est obscure. Le premier hôpital de l'ordre destiné à recevoir lescnfanls exposés est créé au xne siècle par Guy, seigneur de Montpellier. Il servit de modèle à ceux qui furent établis plus lard à Rome et dans toute l'Europe. L'hôpital de Montpellier était desservi par la confrérie de l'Arche du Saint-Esprit, entièrement composée de laïques. « Les pauvres femmes arrivées à un état avancé de grossesse , étaient admises gratuitement dans l'hôpital du Saint- Esprit. Des berceaux et des layettes étaient préparés pour les nouveau-nés. Les mères de ces enfants avaient la faculté de les laisser dans la maison où ils étaient élevés jusqu'à leur adolescence, ou de les reprendre avec elles à leur sortie de l'hôpital1. » Les hôpitaux de l'ordre du Saint-Esprit se multiplièrent rapidement en France. Il eut des maisons à Marseille, à Toulon, à Arles, à Beaucaire. De la Provence, il s'étendit au Languedoc, dans la haute Bourgogne, en Champagne, en Franche-Comté, où il possédait principalement les maisons de Toulouse, de Bergerac, de Dijon, de Troyes, de Poligny. Quoique l'institut fût de fondation laïque, les hospices lurent d'abord dirigés par des administrations ecclésiastiques, mais desservis par des confréries laïques. Plus lard , les autorités municipales se subsliluèrent souvent aux corporations hospitalières, et l'ordre, qui avait tenu une place si importante dans les fondations charitables du moyen âge, finit même par disparaître avec la nouvelle organisation de l'assistance publique sous Louis XIY.

« A côté des frères du Saint-Esprit, il convient, dit M. Semichoil, de citer les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dont la création remonte à la fin du xie siècle. Us devinrent plus tard, en 1340, les chevaliers de Rhodes; puis, en 1566, les chevaliers de Malle. Le grand Hospitalier et les chevaliers prud'hommes se chargeaient de nourrir les enfants, de les instruire aux frais de l'ordre jusqu'à l'âge de dix-huit ans2. »

1 Semichon, p. 75.

2 ld., p. 77.

D'après la tradition, le tour pour la réception des enfants abandonnés aurail été employé pour la première fois dans la maison des confrères du Saint-Esprit à Marseille. Il paraîl plutôl que ce mode d'admission, destiné ;ï remplacer l'ancienne coquille des églises <'l la table de marbre des Hôtels-Dieu, esl d'invention italienne, el n'a même pas été usité en France avant la fin du xvnr siècle. Dans les établissements ou commanderies de l'ordre «lu Saint-Esprit, il esl plus probable que l'on se servait pour la réception «1rs enfants, non d'un tour, mais d'une ouverture appelée fenêtre, qui laissait voir la mère ou la personne chargée de l'enfant.

L'ancien régime continuait de s'appliquer dans les villes non dotées de maisons de l'institut du Saint-Esprit. Les évêques, les chapitres, les seigneurs hauts justiciers , et les villes, depuis l'établissement des franchises communales, s?occupaient des enfants exposés. A Paris, durant tout le moyen âge, le chapitre de Notre-Dame , directeur et propriétaire de l'Hôtel-Dieu, avait la charge de ces malheureux petits êtres. Il les taisait élever à ses frais dans une maison spéciale. Une confrérie du Saint-Esprit fut autorisée par Charles YII à s'établir dans la capitale, mais l'hospice fondé par ses soins ne devait recevoir que des entants orphelins nés en légitime mariage. Les autres restèrent à la charge du chapitre de Notre-Dame. Toutefois les autres chapitres et monastères ayant fief dans la ville furent obligés, par arrêts du Parlemenl de 1546, 1552 et 1570, de contribuer, conjointement avec l'évêque et le chapitre eathédral, à la nourriture et à l'entretien de ces enfants, moyennant l'offre par celui-ci de deux autres maisons où ils seraient reçus el élevés.

Si, en règle générale, les Maisons-Dieu ne recevaient pas, dans la première partie du moyen âge, les enfants trouvés, » ces dispositions exclusives de certains établissements cédèrent peu à peu, et, en dehors des maisons hospitalières recevant les enfants trouvés à la suite de conventions pécuniaires avec les seigneurs justiciers ou le fondateur, on voit ces pauvres petits admis au xivc siècle à Malestroit; et dans le même temps, à Marseille, à l'imitation de l'hôpital du Saint-Esprit, les enfants trouvés sont reçus à l'hôpital de l'Annonciade et à Saint-Jacques de Galice. » A Douai, l'hôpital des enfants trouvés remontait au xiu° siècle. A Issoudun, on recevait à l'hôpital ces petits abandonnés d^ la un du xive siècle, et on les confiait ensuite à (\c> nourrices. En I530, l'Hôtel-Dieu Saint- Julien de la Kerié-BeriianI élevait ces mêmes enfants; à Bordeaux, l'hôpital Saint- Jamme existait particulièrement « pour les enfants exposez n'estans advouez de père ni mère *. »

1 L; Lallemand, •>. c. |>. 122; 123,

:m LA CHARITÉ CATHOLIQUE EN FRANCE

Dès le xiii° siècle, certaines municipalités eurent une part considérable dans l'organisation des secours publics aux enfants abandonnés. En Bretagne, où les seigneurs n'étaient point tenus, comme dans les autres provinces du royaume, de pourvoir à la subsistance des enfants exposés dans le ressort de leurs justices, la coutume imposait cette obligation aux généraux, c'est-à-dire aux corps municipaux préposés au soin et gouvernement des revenus temporels des paroisses où ces enfants étaient trouvés. C'était aussi la coutume en Dauphiné, comme on le voit par les comptes consulaires de Romans, que les villes pourvussent à l'entretien de ces enfants1. Dans le nord de la France, l'assistance des enfants exposés est organisée par le soin des administrations municipales. <r Chaque bailliage, chaque municipalité avait la surveillance, la responsabilité, et supportait la dépense des enfants abandonnés par des parents domiciliés sur son propre territoire 2. »

Une charte de 1343 renfermant un accord passé entre a. le maieur et esquevins de la ville d'Amiens d'une part, et les maistres, frérez et serveurs de l'ostelerie d'Amiens d'autre part », témoigne que les enfants trouvés vivaient des aumônes de la commune et étaient reçus depuis longtemps déjà à l'IIôtel-Dieu de cette ville3.

Les comptes de l'hôtel de ville de Lille, qui fournissent un curieux état des dépenses faites au xv<> siècle par les échevins, montrent que les enfants étaient confiés à des nourrices fort bien appointées pour le temps, et recevaient des soins assidus des médecins et chirurgiens payés par la ville.

Lyon avait au xv siècle une maison pour les enfants trouvés, qui y étaient l'objet des meilleurs soins.

Plus tard, l'autorité royale mit directement à la charge des villes et des paroisses les enfants que la bonté ou la misère faisait abandonner de leurs parents.

Les enfants trouvés, appelés souvent dans les derniers temps enfants de police, étaient recueillis dans les Hôtels-Dieu. Ils devenaient comme les enfants adoplifs de la commune. On les ('-levait jusqu'à ce qu'ils fussent en état de se suffire à eux-mêmes. De leur côté, ils rendaient service à l'établissement auquel ils appartenaient. Moyennant une petite rétribution qui leur était allouée, ils figuraient dans les cérémonies d'enterrement ; à certaines époques de l'année , ils parcouraient les rues velus de leur petit costume particulier d'hôpital, robe bleue ou grise, et sollicitaient la charité publique pour la maison qui les entretenait.

1 Ulysse Chevalier, Essais hist. sur les hôpitaux de Romans, p. 330;

2 Desnoyeis. Bulletin du Comité historique du département du Nord) 1. III, année 1856<

3 Léon Lalleinaml, o. c, p. 118.

AVANT LA RÉVOLUTION :î2:i

\u>> arrêts du Parlement, déterminànl la part respective de charges des divers seigneurs ecclésiastiques de fiel', conjointement avec le chapitre de Notre-Dame, avaienl décidé que les enfants exposés à Paris seraienl reçus dans les trois maisons mises à leur disposition par le chapitre el y seraient nourris el élevés sous la direction d'un administrateur nommé par lui, aidé de trois veuves, de médecins el <le bourgeois de la ville. Les (roubles et les ruines causés par les guerres de religion avaient mis le désarroi, à la fin du xvic siècle, dans la pluparl des institutions charitables de la capitale. Les taxes établies pai' le Parlement étaienl devenues insuffisantes en raison du nombre croissant d'enfants exposés. Au temps de saint Vincenl de Paul, la misère el le dérèglement avaient accru le nombre de ces innocentes victimes. L'odieux de leur naissance illégitime pesait aussi sur elles el détournait la charité. Les rapports du lieutenant du Châtelet conslalaient qu'il n'y avait pas moins de trois à quatre cents enfants exposés chaque année à la porte des églises ou des établissements de charité. La police les ramassait et les faisait porter prinripalemenl à la maison du port Saint-Landry, dile de la Couche, où ils ne recevaient que des soins mercenaires. C'est alors que le grand restaurateur des œuvres charitables vint donner des mères à ces pauvres petits èlres délaissés el sans famille, en leur donnant les Filles de la charité.

Un soir, Vincent de Paul aperçoit aux portes de la ville un mendianl occupé à déformer les membres d'un de ces nouveau-nés dans le dessein d'exploiter son infirmité. Ému de pitié, il vient à lui : « Ah! barbare, s'écrie- 1 -il , vous m'avez bien trompé: de loin je vous avais pris pour un homme. » Et il lui arrache sa victime, l'emporte dans ses bras, traverse Paris en faisant appel à la pitié des passants, et, suivi de la foule, il le porte à la Couche Saint -Landry, lue femme veuve, avec deux servantes seulement, tenait la maison. Les enfants trop nombreux étaienl mal soignés, mal nourris. La plupart mouraient dans le premier âge, el quelques-uns sans baptême. Souvent ils servaient à d'indignes trafics. La cupidité des servantes les livrait pour quelque argent à des bateleurs, à des gueux qui venaieiil soi-disant les réclamer, et qui se servaient d'eux pour leurs ignobles professions, ou à des spéculateurs qui les introduisaient dans les familles pour troubler l'ordre des successions ou même aux entrepreneuses de débauche. Quand ces pauvres petits êtres n'étaient pas l'objet de ces odieuses spéculations, ils passaient aux mains de nourrices criminelles, dont l'industrie ('"lait de les faire mourir prompfenienl.

Vincenl de Paul chargea plusieurs Dames de charité d'étudier le service de la Couche; elles lui rapportèrent que ces entants étaienl

plus malheureux que les petits innocents massacrés par Hêrode.

Vincent aurait voulu les prendre tous sous sa protection. Il fallul se borner. On en tira douze au sort. Le saint bénit ces élus de la Providence, et leur donna pour mère Mademoiselle Legras, avec ses Filles de la charité. A mesure que les ressources augmentaient, le bon père courait à la Couche et ramenait dans ses bras quelquesuns de ces petits êtres.

Saint Vincent de Paul intéressa aussi la reine à l'œuvre nouvelle. Par la reine, il arriva jusqu'au roi. En deux fois, Louis XIII donna douze mille livres de rentes aux pauvres enfants trouvés de Paris, « imitant la piété et la charité de Noire-Seigneur et Père, qui sont vertus vraiment royales, » disait ce monarque.

Mais les besoins de l'institution ne cessaient d'augmenter. Plus de cinq mille enfants trouvés étaient entretenus, et la dépense atteignait quarante mille livres. Les Dames de charité voulaient y renoncer. Vincent de Paul, qui nourrissait dans le même moment la Lorraine, quêtait, empruntait pour sa chère famille; Mademoiselle Legras et ses Filles de la charité travaillaient de leurs mains et donnaient tout pour soutenir la dépense. L'œuvre menaçait de tomber. Alors l'homme de Dieu réunit les dames en assemblée. C'est là qu'il eut ce mouvement célèbre d'éloquence qui décida du sort de tant d'infortunés petits êtres.

Sur ses sollicitations, Louis XIII affecte d'abord le château de Bicêtre au logement des enfants trouvés; puis on les transporte dans une maison du faubourg Saint-Lazare, où l'air est moins vif. Douze Filles de la charité sont préposées à leur éducation. Des nourrices de campagne (-lèvent les nouveau -nés ; après le sevrage, les petits reviennent apprendre à parler e1 à prier Dieu; les plus grands s'exercent, sons la direction des sœurs, à quelque travail manuel, en attendant l'âge de prendre un état.

Tel fut le premier hospice dr< Enfants -Trouvés. Vincent de Paul avait réalisé merveilleusement la parole du prophète : que s'il se trouvait (]*'< mères assez dénaturées pour oublier et délaisser leurs propres enfants, la divine Providence prendrait soin d'eux et leur rendrait des mères meilleures. L'œuvre qu'il avait fondée, il la soutint toute sa vie de ses conseils et de ses bienfaits. Père nourricier, il visitait souvent sa petit famille, encourageant les sœurs, excitant le zèle des dames, apportant les aumônes de la générosité publique. Sa sollicitude s'étendait sur les nourrissons de la campagne qu'il avait placés sons le patronage des confréries de charité, et qu'il faisait inspecter chez leurs nourrices.

Pour continuer Vincent de Paul, ce n'était pas trop de Louis XIV. A la mort du saint, le roi prit l'œuvre à sa charge et bâtit l'hôpital

des Enfants -Trouvés dont il uni! la direction, par l'édil de 1070, à celle df l'Hôpital général. L'institution étail si sagement établie Mil' les règles que lui avail données son fondateur, qu'elle s'étendil avec l;i même organisation à toutes 1rs provinces. Elle eul plus tard pour complément le tour, ingénieuse invention de la charité chrétienne, qui recevail les enfants exposés, sans voir la mère coupable ou malheureuse, sans connaître le secrel de la faute ou de la honle que la crainte d'une révélation eût changée en crime.

La licence t\o< mœurs développée à la laveur des idées nouvelles d'irréligion, qui commençaient à gagner la classe bourgeoise au xvme siècle, avail accru suceessivemenl dans les villes le nombre i\r^ enfants trouvés. Sous la régence du duc d'Orléans en 1720, le grand hospice de Paris contenait quatorze cent quarante et une de ces malheureuses victimes de la déhanche ; vers le milieu du règne de Louis XV, Irois mille deux cent vingt-quatre; sous Louis XVI, le nombre s'en était encore beaucoup accru dans tout le royaume, au point que le roi dut créer ou favoriser partout la création de nouveaux hospices pour les recueillir. Ge progrès du mal annonçait la fatale période révolutionnaire, où les institutions elles-mêmes, destinées à le combattre ou à en réparer les effets, allaient disparaître.

En résumé, il avait été pourvu de bien des manières en France, avant 1789, à l'entretien et au soulagement des enfants trouvés. La charité chrétienne, plus particulièrement représentée par des ordres hospitaliers, avail recueilli et élevé ces pauvres abandonnés; elle leur avnil assuré le secours *\r^ seigneurs et des villes; elle avait enfin établi pour eux (h^ hospices spéciaux, en leur donnant, dans les sœurs de charité, des mères et i\cs tutrices. Ils ne gagnèrent, avec la Révolution, qu'à devenir <r les enfants de la patrie».

Page 1